LIVRE IV, CHAPITRE XX
nances, d'aulant qu'elles sont conjoincles avec circonstances, don! elles dépendent en parlie, il n'y a nul inconvénient qu'elles soyent diveises, mais qu'elles tendent toutes pareillement A un mesme but d'équité. Or comme ainsi soit que la loy de Dieu, que nous appelons Morale, ne soit autre chose sinon qu'un tesmoignage de la loy naturelle et de la conscience, laciuelle nostre Seigneur a imprimée au cœur de tous hommes, il n'y a nulle doute que ceste équité de laquelle nous parlons maintenant, ne soit en icelle du tout déclairée. Pourtant il convient qu'icelle équité seule soit le but, la reigle et la lin de toutes loix. Derechef, toutes loi\ qui seront compassées à ceste reigle, qui tendront à ce but, et qui seront limitées en ces bornes, ne nous doyvent desplaire, comment que ce soit qu'elles diffèrent de la Loy mosaïque, ou bien entre elles-mesmes. La Loy de Dieu détend de desrober. On peut veoir en Exode que..te peine estoit constituée sur les larrecins en la police des Juifs ^ Les plus anciennes loix des autres nations punissoyent les larrons, leur faisant rendre au double de ce qu'ils avoient desrobé. Celles qui sont venues après, ont discerné entre le larrecin manifeste et occulte. Les autres ont procédé jusques à bannissement : aucunes jusques au fouet : les autres jusques à la mort. La Loy de Dieu défend de porterf aux tesmoignage. Un faux tesmoignage estoit puni entre les Juifs de pareille peine qu'eust encouru celuy qui estoit faussement accusé, s'il eust esté convaincu^. En aucuns autres pays il n'y avoit que peine d'ignominie : et en aucuns autres, du gibet. La Loy de Dieu défend de commettre homicide : toutes les loix du monde d'un commun accord punissent mortellement les homicides : toutesfois par divers genres de mort. Mais si est-ce qu'en telle diversité elles tendent toutes à une mesme fin. Car toutes ensemblement prononcent sentence de condamnation contre les crimes qui sont condamnez par la Loy éternelle de Dieu : c'est asçavoir, homicides, larrecins, adultères, faux tesmoignages : seulement elles ne convie-
1) Ex. XXU, I. ï) Deut. XIX, 19.
nent en équalité de peine. Ce qui n'est pas nécessaire, ne mesmes expédient. Il y a telle région qui scroil incontinent désolée par meurtres et brigandages, si elle n'exerçoit horribles supplices sur les homicides. Il y a tel temps qui requiert que les punitions soyent augmentées.
S'il est advenu quehjue trouble en un pays, il faudra corriger par nouveaux édits les maux qui ont accoustumé d'en . sourdre. En temps de guerre on oublieroit toute humanité, si on n'y tenoit la bride plus estroite en punissant les excès. Pareillement tout scroit confus en temps de peste ou de famine, si on n'usoit de sévérité plus grande. Il y a telle nation qui a mestier d'estre griefvement corrigée de quelque vice spécial, auquel autrement elle seroit encline plus qu'autres. Celuy qui s'offenseroit de telle diversité, laquelle est trèspropre à maintenir l'observance de la Loy de Dieu, ne devroit-il pas être jugé bien malin et envieux du bien public? Car ce qu'aucuns ont accoustumé d'objecter, qu'on fait injure à la Loy de Dieu baillée par Moyse, quand en l'abolissant on luy en préfère des autres nouvelles, est chose trop frivole.
Car les loix que chacuns supérieurs ont en leurs pays, ne sont pas simplement préférées à icelle comme meilleures :
mais selon la condition et circonstance du temps, du lieu, et de la nation. D'avantage en ce faisant elle n'est point abroguée ne cassée, veu que jamais elle ne nous a esté commandée entre nous Gentils. Car nostre Seigneur ne l'a pas administrée par la main de Moyse, pour la publier sur toute nation et observer en toute la terre : mais ayant receu le peuple judaïque en sa spéciale sauvegarde, protection, conduite, et gouvernement, il luy a voulu estre aussi particulièrement Législateur : et comme il appartenoit à un bon Législateur et sage, il a eu en toutes les loix un singulier esgard à l'utilité de ce peuple.
M II reste maintenant de veoir ce que nous avions proposé au dernier lieu :
c'est asçavoir en quelle sorte la compagnie des Chrestiens se peut aider des loix, des jugemens et des 3Iagistrats : dont provient aussi une autre question, c'est
INSTlTUTIOiN CHRESTIENNE.
quel honneur doyvent porter les personnes privées à leurs supérieurs, et jusques où elles leur doyvent obéir. Plusieurs estiment Testât des Magistrats inutile entre les Chrestiens : lequel il ne leur est licite d'implorer, d'autant que toute vengence, toute contrainte et tout plaidoyer leur est défendu. Mais au contraire, puis que sainct Paul clairement tesmoigne qu'ils nous sont minisires de Dieu en bien * : par cela nous entendons la volonté de Dieu estre telle, que soyons détendus et gardez par leur puissance et confort contre la mauvaistie et injustice des iniques, et que nous vivions paisiblement sous leur sauvegarde. Or s'il est ainsi qu'ils nous seroyent en vain donnez de Dieu pour nostre protection, s'il ne nous esloit licite d'user d'un tel bien et bénétice : il s'ensuyt manifestement que sans offense nous les pouvons implorer et requérir. Mais j'ay yci atfaire à deux manières de gens. Car il y en a plusieurs qui bruslent d'une si grande rage de plaidoyer, que jamais ils n'ont repos en eux-mesmes, sinon quand ils combatent contre les autres. D'avantage, ils ne commencent jamais leurs plaidoyers qu'avec haines immortelles, et une convoitise désordonnée de nuire et faire vengence : et les poursuyvent avec une obstination endurcie, jusques ù la ruine de leur adversaire. Ce pendant afin qu'il ne semble p;is advis qu'ils facent rien que droictement, ils défendent telle perversité sous ombre de s'aider de justice. Mais il ne s'ensuyt pas que s'il est permis à quelqu'un de contraindre son prochain par jugement de faire raison, qu'il luy soit pourtant licite de le hayr, de luy porter affection de nuisance, de lepoursuyvre obstinément sans miséricorde.
18 Que telles gens doncques apprenent ceste maxime : Que les jugemens sont légitimes à ceux qui en usent droictement. Derechef, que le droict usage est tel : Premièrement au demandeur, si estant injustement violé et oppressé, soit en son corps, soit en ses biens, il se vient mettre en la garde du Magistrat, luy expose sa complainte, luy fait sa re-
^) Rom. XUI, 4.
quesle juste et équitable, mais sans quelque cupidité de vengence ou nuisance, sans haine et amertume, sans ardeur de contention : au contraire, estant pluslost prest de quitter le sien et souffrir toutes choses, que de concevoir courroux et haine contre son adversaire.
Secondement au défendeur, si estant adjourné il comparoist à l'assignation et défend sa cause par les meilleures excuses et raisons qu'il peut, sans amertume aucune, mais d'une simple affection de conserver ce qui est sien, en justice. D'autrepart, si les courages sont entachez de malvueillance, corrompus d'envie, enflambez d'indignation, stimulez de vengence, ou comment que ce soit tellement picquez que la charité en soit diminuée, toutes les procédures des plus justes causes du monde ne peuvent estre qu'iniques et meschantes. Car il faut que ceste résolution soit arrestée entre tous les Chrestiens, que nul ne peut mener procès, quelque bonne et équitable cause qu'il ait, s'il ne porte à son adversaire une mesme affection de bénévolence et dilection, que si l'affaire qui est débatue entre eux estoit desjà amiablenient traitté et appaisé. Quelqu'un possible objectera, que tant s'en faut que jamais on voye en jugement une telle modération et tempérance, que s'il advenoit quelquesfois d'y en veoir, on le tiendroil pour un monstre. Certes je confesse que selon qu'est aujourd'huy la perversité des hommes, on ne trouve guères d'exemples de justes plaidoyeurs : mais toulesfois la chose de soy ne laisse pas d'estre bonne et pure, si elle n'estoit souillée de mauvais accessoire. Au reste, quand nous oyons dire que l'aide du Magistrat est un sainct don de Dieu, d'autant plus nous faut-il songneusement garder de le polluer par nostre vice.
19 Mais ceux qui simplement et du tout réprouvent toutes controversies de jugemens, doyvent entendre qu'ils rejettent une saincte ordonnance de Dieu, et un don du nombre de ceux qui peuvent estre purs à ceux qui sont purs : s'ils ne veulent accuser sainct Paul de crime, lequel a repoussé les mensonges et fausses injures de ses accusateurs, mesmes