LIVRE IV, CHAPITRE XX
en descouvranl It'ur caulèle et malice, et en jugement a icquis le privilège de la cité romaine à luy deu : et quand meslier a esté il a appelé de la sentence inique du Lieutenant, au siège impérial de César '. Et ne contrevient point à ce, la défense laite i\ tous Clirestiens de n'avoir aucune convoitise de vengence ^ : laquelle convoitise aussi nous voulons estre excluse de tous les plaidoyers des fidèles. Car soit en matière civile (ju'on plaide, celuy ne marche point droiclemenl (|ui fait autre chose que comnielire sa cause en Ih main du Jugecomm^ d'un tuteur public, en une simplicité innocente, et ne pensant rien moins que de rendre mal pour mal, qui est l'affection de vengence : soit en matière criminelle qu'on poursuyve aucune cause, je n'approuve point un accusateur, sinon celuy qui vient en jugement sans estre aucunement esmeu d'ardeur de vengence, sans estre aucunement picqué de son offense privée, mais seulement ayant affection d'empesclier la mauvaislie de celuy qui l'accuse, et de rompre ses efforts, afin qu'ils ne nuisent au public. Or quand le courage de vengence est osté, il ne se commet rien contre ce commandement par lequel la vengence est défendue aux Chresiiens. Et si on vient à objecter, que non-seulement il leur est défendu d'appéter vengence, mais aussi qu'il est commandé, d'attendre la main du Seigneur, lequel promet de subvenir aux affligez et oppressez, et pourtant que ceux qui requièrent l'aide du 3Iagislrat pour eux, ou pour les autres, anticipent ceste vengence de Dieu : je respon que non font. Car il faut penser que la vengence du Magistrat n'est pas de l'homme, mais de Dieu : laquelle (comme dit sainct Paul) nous est eslargie de luy par le ministère des hommes ^.
20 Nous ne combalons non plus contre les paroles de Christ : par lesquelles il défend de résister au mal, et commande de présenter la joue droicte à celuy qui nous aura frappé en la senestre, et de laisser le manteau à celuy qui nous aura
1) Act. XXII, 1 ; XXIV, 12 ; XXV, 10, U. S) Létil. XlX,18;Malth. V, 39;Deul.XXXII,3»; 111,19. 3)Bom.Xni,4.
osté noslre saye^: Vrayestque par cela il recpiiert que les courages de ses serviteurs se démettent tellement de convoitise de vengence, qu'ils ayment mieux que l'injure leur soit doublée, que de penser comment ils rendront la pareille : (le laquelle patience nous aussi ne le destournons point. Car véritablement il faut que les (^hrestiens soyeni comme un peuple nay et fait à soulïrir injures et conlumèlies, estant sujet à la mauvaislie. aux tromperies et mocqueries des meschans. Et non-seulement ce, mais il faut aussi qu'ils portent tous ces maux en patience : c'est-à-dire qu'ils ayent leurs cœurs rangez à ceste raison , qu'ayans souffert une affliction ils s'apprestent à en recevoir une autre : et n'attendent autre chose en toute leur vie, sinon une souffrance de croix perpétuelle. Cependant, qu'ils facent bien à ceuxquileur tiennent tort, et qu'ilsprient pour ceux qui mesdisent d'eux, et s'efforcent de vaincre le mal par le bien 2, qui est leur seule victoire. Quand ils auront leurs vouloirs ainsi disposez, ils ne demaniieront point un œil pour un œil, ny une dent pour une dent (comme les Pharisiens enseignoyent leurs disciples d'appéter vengence) mais (comme Christ instruit les siens) ils souffriront tellement les offenses qui leur seront faites en leurs corps et en leurs biens, qu'ils seront prests de les pardonner incontinent^. D'aulrepart néantmoins, ceste douceur et modération de leurs courages n'empeschera point qu'en gardant entière amitié envers leurs ennemis, ils ne s'aident du confort du Magistrat à la conservation de leur bien : ou que pour l'affection du bien public ils ne demandent la punition des pervers et pestilens, lesquels on ne peut autrement corriger qu'en les punissant. Sainct Augustin touch: à la vérité ce qui en est, disant que tous ces commandemens tendent à ce but, qu'un homme de bien et craignant Dieu soit prest d'endurer patiemment la malice de ceux lesquels il désire estre bons, afin que le nombre des bons croisse, plustost que luy s'ad-
() Mallh. V, 39.
3) Mattb. V, 39.
2) Rom. Xn, U, 21.
joigne à la compagnie des mesclians.
Secondement, qu'ils appartienent plus à l'affection inlérieure du cœur qu'à l'œuvre extérieure, afin qu'au dedans du cœur nous ayons patience, aimans nos ennemis: ce pendant, que nous facions par dehors ce que nous cognoissons estre utile pour le salut de ceux ausquelsnous devons porter amitié K
21 Finalement, l'objection qu'on aaccoustumé de faire, que tous plaidoyers, sont condamnez par sainct Paul, est trèsfausse. Il est iacile d'entendre par ses paroles, qu'il y avoit en l'Eglise des Corintliiens une ardeur véhémente et désordonnée de plaidoyer^, jusques à donner aux infidèles occasion de mesdire de l'Evangile et de toute la religion chreslienne. C'est ce que sainct Paul reprend premièrement en eux, que par l'intempérance de leurs contentions ils difîamoyent l'Evangile entre les infidèles. D'avantage, il reprend aussi ceste faute en eux, qu'ils discordoyent ainsi entre eux frères avec frères, et estoyent si loing de souffrir injure, que mesmes ils convoiloyent les biens les uns des autres, s'assailloyent, et portoyenl dommage les uns aux autres. C'est doncques contre ceste cupidité enragée de plaidoyer qu'il combat, et non simplement contre toutes controversies. Mais il déclaire que du tout c'est mal fait, de ne pas plustost souffrir dommage et perdre de ses biens, que de travailler pour la conservation d'iceux, jusques à contentions : voyre, pource qu'ils s'esmouYoyent si tost à l'occasion de quelque petite fascherie ou dommage qu'on leur faisoit, pour entrer du premier coup en procès : il dit que cela est un signe qu'ils sont par trop faciles à irriter, et par conséquent trop impatiens.
Carc'estlà où revient toute la somme. Certainement les Chrestiens doy vent procurer cela, de plustost tousjours quitter leur droict, que de commencer procès, dont il leur soit difficile de sortir sinon avec un courage indigné et enflambé de haine contre leur frère. Slais quand quelqu'un verra qu'il pourra défendre son bien sans offense ne dommage de charité : s'il le
1) Epist. V, Ad SlaneUin.
2) 1 Cor. VI, 6.
fait ainsi, il ne commet rien contre la sentence de sainct Paul : principalement si c'est chose de grande importance, et dont le dommage luy soit grief à porter. En somme (comme nous avons dit au commencement) charité donnera trèsbon conseil à un chacun : laquelle est tellement nécessaire en tous plaidoyers, que tous ceux par lesquels elle est violée ou blessée, sont iniques et maudits.
22 Le premier office des sujets envers leurs supérieurs, est d'avoir en grande et haute estime leur estât : le recognoissans comme une commission baillée de Dieu, et pour ceste cause leur porter honneur et révérence, comme à ceux qui sont lieutenans et vicaires de Dieu. Car on en voit aucuns lesquels se rendent assez obéissans à leurs Magistrats, et ne voudroyent point qu'il n'y eust quelque supérieur auquel ils fussent sujets, d'autant qu'ils cognoissenl cela estre expédient pour le bien public : néantmoins ils n'ont autre estime d'un I^îagistrat, i sinon que c'est un malheur nécessaire au / genre humain. Mais sainct Pierre re- ' quiert plus grande chose de nous, (juand il veut que nous honorions le Roy^ Et Solomon, quand il commande de craindre Dieu et le Roy^. Car sainct Pierre sous ce mot d^Honorer, comprend une bonne opinion et estime, laquelle il entend que nous ayons des Rois. Solomon en conjoignant aussi les Rois, avec Dieu, leur attribue une grande dignité et révérence. Sainct Paul donne aussi aux supérieurs un filtre trèshonorable quand il dit que nous devons estre sujets à eux non-seulement à cause de l'ire, mais pour la conscience^. En quoy il entend que les sujets ne doy vent pas seulement estre induits de se tenir sous la sujétion de leurs Princes, par crainte et terreur d'estre punis d'eux (comme celuy qui se sent le plus foible cède à la force de son ennemi, voyant la vengence appareillée contre luy, s'il y résistoit :) mais qu'ils doyvent garder ceste obéissance pour la crainte de Dieu, comme s'ils servoyent à Dieu mesme, d'autant que c'est de luy qu'est la puissance de leur Prince. Je ne
1) 1 Pierre II, 17.
3) Rom. XIII, 5.
2) ProT.XXIV, 21.