‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 342 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XX

dispute pas des personnes, comme si une masque de dignité dcvoit couvrir toute folie, sottise, ou cruauté, ou complexions mescliantes, ou toutes vilenies, et par ce moyen ac(]uérir aux vices la louange de vertus. Seulement je di que l'estat de supériorité est de sa nature digne d'honneur et révérence, tellement que nous prisions ceux qui président sur nous, et les ayons en estime au regard de la domination qu'ils oblienent.

53 De cela s'ensuyt autre chose : c'est que les ayans ainsi en honneur et révérence, ils se doyvent rendre sujets à eux en toute obéissance : soit qu'il fale obéir à leurs ordonnances, soit qu'il fale payer impost, soit qu'il fale porter quelque charge, publique qui appartiene à la défense commune, ou soit (pi'il fale obéir à quelques nmndemens. Toute âme, dit sainct Paul, soit sujette aux puissances qui sont en prééminence. Car quiconques résiste à la puissance, résiste à l'ordre mis de Dieu'. Il escrit aussi à Tite en ceste manière : Exhorte-les de se tenir en la sujétion de leurs Princes et supérieurs, d'obéir à leurs Magistrats, et d'estre prests à toutes bonnes œuvres^.

Item sainct Pierre dit, Soyez sujets à tout ordre humain pour l'amour du Seigneur : soit au Roy, comme ayant prééminence, soit aux gouverneurs, qui sont envoyez ■de par luy pour la vengence des mauvais, et à la louange de ceux qui font bien*. D'avantage, afin que les sujets rendent tesmoignage qu'ils obéissent , non par feintise, mais d'un lYanc vouloir, sainct Paul adjouste qu'ils doyvent recommander à Dieu par oraison la conservation et prospérité de ceux sous lesquels ils vivent : J'admoneste, dit-il, que prières, obsécrations, requestes, actions de grâces soyent faites pour tous les hommes, pour les Rois et ceux qui sont constituez en dignité, afin que nous menions vie paisible et tranquille, avec toute saincteté et honnesteté'^. Et que nul ne se trompe yci. Car puis qu'on ne peut résister aux Magistrats sans résister à Dieu : combien qu'il semble advis qu'on puisse sans punition contemner un Magistrat foible

1) Rom. XIII, 1, 2.

3) ) Pierre II, 13,14.

2) Tile III, 1.

4) 1 Tim. Il, 1, 2.

et impuissant, toutesfois Dieu est fort et assez armé pour venger le contemnement de son ordonnance. Outreplus, sous ceste obéissance je comiiren la modération que doyvent garder toutes personnes privées, quant es affaires publiques : c'est de ne s'entremettre point de leur propre mouvement, de n'entreprendre point témérairement sur l'office du Magistrat : et du tout ne rien attenter en public. S'il y a quelque faute en la police commune qui ait besoin d'estre corrigée, ils ne doyvent pourtant faire escarmouche, et n'entreprendre d'y mettre ordre, ou mettre les mains à l'œuvre, lesquelles leur sont liées quant à cela : mais ils ont à le remonstrer au supérieur, lequel seul a la main desliée pour disposer du public.

J'enten qu'ils ne lacent rien de ces choses sans commandement. Car où le commandement du supérieur leur est baillé, ils sont garnis de l'authorité publique. Car comme on a de coustume d'appeler les conseillers d'un Prince, Ses yeux, et ses oreilles, d'autant qu'il les a destinez à prendre garde pour luy: aussi nous pouvons appeler Ses mains, ceux qu'il a ordonnez pour exécuter ce qui est de faire. 24 Or pourtant que jusques yci nous avons descrit un .Magistrat tel qu'il doit estre, respondant vrayement à son tiltre : c'est asçavoir un père du pais lequel il gouverne, pasteur du peuple, gardien de paix, protecteur de justice, conservateur d'innocence : celuy seroit à bon droict jugé estre hors de son sens, qui voudroit réprouver telle domination. 3Iais pourtant qu'il advient le plus souvent que la pluspart des Princes s'eslongnent de la droicte voye, et que les uns n'ayans nul souci de faire leur devoir, s'endorment en leurs plaisirs etvoluptez : les autres, ayans le cœur à l'avarice , mettent en vente toutes loix, privilèges, droicts et jugemens : les autres pillent le povre populaire, pour fournir à leurs prodigalitez désordonnées : les autres exercent droictes briganderies, en saccageant les maisons, violans les vierges, et femmes mariées, meurtrissans les innocens : il n'est pas facile de persuader à plusieurs, que tels doyvent estre recognus pour Princes, et qu'il leur fale obéir tant que

possible est. Car quand entre des vices si énormes, et si estranges non-seulement de l'oflice d'un Magistrat, mais aussi de toute liumanité, ils ne voyent en leur supérieur nulle forme de l'image de Dieu, laquelle devoit reluire en un Magistrat, et ne voyent nulle apparence d'un ministre de Dieu, qui est donné pour la louange des bons, et vengence contre les mauvais : pareillement, ils ne recognoissenl point en luy ce supérieur, duquel la dignité et authorité nous est recommandée par l'Escriture. El certainement ce^iC affection a tousjours esté enracinée aux cœurs des hommes, de ne point moins hayr et avoir en exécration les tyrans, que d'aimer et avoir en révérence les Rois justes et s'acquittans deuement de leur charge.

25 Toutesfois si nous dressons nostre veue à la Parole de Dieu, elle nous conduira plus loing. Car elle nous rendra obéissans non-seulement à la domination des Princes qui justement font leur oflice, et s'acquittent loyalement de leur devoir, mais à tous ceux qui sont aucunement en prééminence, combien qu'ils ne lacent rien moins que ce qui appartient à leur estât. Car combien que nostre Se-gneur testitie que le Magistrat soit un don singulier de sa libéralité, donné pour la conservation du salut des hommes, et qu'il ordonne aux Magistrats ce qu'ils ont à faire : néanlmoins semblablement il déclaire, que quels qu'ils soyent, ne comment qu'ils se gouvernent, ils n'ont la domination que de luy. Tellement que ceux qui n'ont esgard en leur domination qu'au bien publique, sont vrais miroirs et comme exemplaires de sa bonté :

d'autrepart, ceux qui s'y portent injustement et violentement, sont eslevez de luy pour punir l'iniquité du peuple. 3Iais les uns et les autres semblablement tienent la dignité et majesté laquelle il a donnée aux supérieurs légitimes. Je ne passeray pas outre, jusques à ce que j'aye récité aucuns tesmoignages, pour prouver certainement mon dire. Or il ne faut point mettre peine de dédairer qu'un mauvais Roy est une ire de Dieu sur la lerre * : ce que j'estime estre résolu en-

i) Job XXXIV, 30 ; Is. III, i; Osée XIII, 11 ; Is. X, 5.

tre tout le monde : sans contredit. Et en ce faisant, nous ne dirons rien plus d'un Roy que d'un larron qui desrobe nos biens, ou d'un adultère qui rompt nostre mariage, ou d'un homicide qui cherche à nous meurtrir : veu que toutes telles calamitez sontannombrées en la Loy entre les malédictions de Dieu^ Mais il nous faut plustost insister à prouver et monstrer ce qui ne peut pas si aisément entrer en l'esprit des hommes : c'est qu'en un homme pervers et indigne de tout honneur, lequel obtient la supériorité publique, réside néantmoins la mesme dignité et puissance, laquelle nostre Seigneur par sa Parole a donnée aux ministres de sa justice : et que les sujets, quant à ce qui appartient à l'obéissance deue à sa supériorité, luy doyvent porter aussi grande révérence qu'ils feroyent à un bon Roy, s'ils en avoient un.

20 Premièrement j'admoneste les lecteurs de diligemment considérer et observer la providence de Dieu, et l'opération spéciale de laquelle il use à distribuer les royaumes, et eslablir tels Rois que bon luy semble : dont l'Escriture nous fait souvent mention. Comme en Daniel il est escrit. Le Seigneur change les temps, et la diversité des temps : il consiitue les Rois et les abbaisse^ liem. Afin que les vivans cognoissent que le Trèshaut est puissant sur les royauiiies des hommes, il les donnera à qui il voudra. Lesquelles sentences, combien qu'elles soyent fréquentes en toute l'Escriture, toutesfois elles sont par espécial souvent répétées en icelle prophétie de Daniel. On cognoist assez quel Roy a esté Nabuchodonozor celuy qui print Jérusalem, c'est asçavoir un grand larron et pilleur :

toutesfois nostre Seigneur afferme par le Prophète Ezéchiel, qu'il luy a donné la terre d'Egypte, pour le loyer de son œuvre, dont il luy avoit servy en la dissipant et saccageante Et Daniel luy disoit, Toy Roy, tu es Roy des Rois : auquel Dieu du ciel a donné royaume puissant, fort et glorieux. A toy, di-je, il l'a donné : et toutes les terres où habitent les fils des hommes, les bestes sauvages

1) Deul. XXVIII, 29.

3) Ezécli. XXIX, 19, 20.

2) Dan. II, 21, 37.

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