LIVRE IV, CHAPITRE XX
et oiseaux du ciel. Il les a mis en ta main et t'a fait dominer sur icelles *. Derechef, il fut dit à son fils Belsazar par Daniel mesme : Le Dieu trèsliaut a donné à Nabuchodonozor ton père royaume, magnificence, honneur et gloire : et par la magnificence qu'il luy a donnée, tous les peuples, lignées et langues ont craint et tremblé devant sa face 2. Quand nous oyons qu'il a esté constitué Roy, de Dieu : p.ire-llem?nt il nous faut réduire en mémoi''e l'ordonnance céleste : qui nous commande de craindre et honorer le Roy, et nous ne douterons point de porter à un meschant tyran tel honneur duquel nostre Seigneur l'aura daigné orner. Quand Samuel dénonçoit au peuple d'Isfaël ce qu'il auroit à souffrir de ses Rois, il disuit, Voyci quelle sera la puissance du Roy qui régnera sur vous : Il prendra vos fils, et les mettra à son chariot pour les faire ses gendarmes, et labourer ses terres, et scier sa moisson, et forger des armes. Il prendra vos filles, pour les faire peinctresses , cuisinières et boulangères. Il prendra vos terres, vos vignes, et les meilleurs jardins que vous ayez, et les donnera à ses serviteurs. Il prendra dismes de vos semences et de vos vignes, et les donnera à ses serviteurs et chambellans. Il prendra vos serviteurs, chambrières et asnes, pour les appliquer à son ouvrage : mesmes il prendra disme de vostre bétail, et vous luy serez asservis =*. Certes les Rois ne pouvoyent faire cela justement : lesquels par la Loy estoyent instruits à garder toute tempérance et sobriété * : mais Samuel appe'oit Puissance sur le peuple, pourtant qu'il luy estoit nécessaire d'y obéir, etn'estoitiicite d'y résister. Comme s'il eust dit, La cupidité des Rois s'estendra à faire tous ces outrages, lesquels ce ne sera pas à vous de réprimer ; mais seulement vous restera d'entendre à leurs commandemens, et d'y obéir.
27 Toutesfois il y a un passage en Jéréraie notable sur tous les autres : lequel combien qu'il soit un peu long, il sera bon de réciter yci, veu que trèsclairement il détermine de toute ceste ques-
1) Dan. 11,37.
3) 1 Sam. VIII, 11-17.
2) Dsn. V, 18, 19.
h) Dent. XVII, 16, etc.
lion : J'ay, dit le Seigneur, fait la terre, et les hommes et les bestes qui sont sous l'estendue de la terre : je les ay faits en ma grande force, et par mon bras estendu : et je baille icelle terre à qui bon me semble. J'ay doncques maintenant mis toutes (^es régions en la main de Nabuchodonosor mon serviteur : et luy serviront toutes nations et puissances et Rois, jusques à ce que le temps de sa terre viene. Et adviendra que toute gent etroyaume qui ne luy aura servy, et n'auront baissé leur col sous son joug, je visiteray icelle gent en glaive, famine et peste. Parquoy servez au Roy de Babylone, et vivez *. Nous cognoissons par ces paroles avec combien grande obéissance nostre Seigneur a voulu que ce tyran pervers et cruel fust honoré : non pour autre raison, sinon pourtant qu'il possédoit le royaume. Laquelle possession seule monstroit qu'il estoit colloque sur le throne par l'ordonnance de Dieu, et que par icelle ordonnance il estoit eslevé en la majesté royale, laquelle il n'estoit licite de violer. Si ceste sentence nous est une fois bien résolue et fichée en nos cœurs, c'est asçavoir que par icelle mesme ordonnance de Dieu, par laquelle l'authorité de tous Rois esi, establie, aussi les Rois iniques vienent à occuper la puissance : jamais ces folles et séditieuses cogitations ne nous viendront en l'esprit, qu'un Roy doyve estre traitté selon qu'il mérite, et qu'il n'est pas raisonnable que nous nous tenions pour sujets de celuy qui ne se maintient point de sa part envers nous commeRoy.
28 Ce sera en vain qu'on objectera yci, que ce mandement a esté donné en particulier au peuple d'Israël. Car il faut observer sur quelle raison il est fondé. J'ay donné, dit le Seigneur, le règne à Nabuchodonozor : pourtant soyez-luy sujets et vous vivrez ^. A quiconques doncques viendra la supériorité, il n'y a point de doute qu'on ne luy doyve sujétion. Or est-il ainsi que quand le Seigneur eslève quelque personnage en principauté, il nous déclaire que son plaisir est qu'il règne. Car de cela il y en a tes-
1) Jér. XXVII, 5-8.
S) Jér. XXVII, 6, 17,
moignage général en l'Escriture. Comme au chapitre XXVIII des Proverbes, pour l'iniquité de la terre il y a plusieurs changemens de Princes ^. Item Job au chapitre XII, Il este la sujétion aux Rois : et derechef les exalte en puissance -.
Cela confessé il ne reste plus sinon que nous leur servions, si nous voulons vivre. Il y a aussi au Prophète Jéréniie un autre mandement de Dieu, par lequel il commande à son peuple de désirer la prospérité de Babylon, en laquelle ils estoyent tenus captifs : et de le prier pour icelle, d'autant qu'en la paix d'icelle seroit leur paix^. Voyià comment il est commandé aux Israélites de prier pour la prospérité de celuy duquel ils avoyent esté vaincus, combien qu'ils eussent esté despouillez par luy, de tous leurs biens, poussez hors de leurs maisons, chassez en exil, déjettez en une misérable servitude : et ne leur est pas seulement commandé ainsi qu'il nous est commandé à tous de prier pour nos persécuteurs, mais afin que son royaume luy fust gardé florissant et paisible, afin qu'ils vivent paisiblement sous luy. A ceste raison David desjà esleu Roy par l'ordonnance de Dieu et oinct de son huile saincte, combien qu'il fust iniquement poursuyvy de Saûl, sans quelque sien démérite, toutesfois il tenoit le chef d'iceluy pour sainct et sacré, pourtant que le Seigneur l'avoit sanctifié, en l'honorant de la majesté royale : Qu'il ne m'adviene point, disoit-il, (jue je face lasche four à mon seigneur, oinct de Dieu : que je mette ma main sur luy, pour luy ma! faire. Car il est le Christ, c'est-à-dire oinct du Seigneur. Item, Mon âme l'a pardonné, et ay dit. Je ne mettray la main sur mon seigneur : car il est le Christ du Seigneur. Item , Qui mettra sa main sur le Christ du Seigneur, et sera innocent ? Le Seigneur est vivant : si le Seigneur ne le frappe, ou que son jour viene qu'il meure ou qu'il soit occis en guerre : jà ne m'adviene que je mette ma main sur le Christ du Seigneur*.
'29 Nous devons tous à nos supérieurs, tant qu'ils dominent sur nous une telle affection de révérence, que celle que nous
1) ProT. XXVIII, 2. 2) JobXU, 18. 3) Jér. XX[X, 7. *) 1 Sam. ÏXIV, 7-11 ; XXVI, 9, 10.
voyons en David : mesmes quels qu'ils soyent : Ce que je répèle par plusieurs fois, afin que nous apprenions de ne point esplucher quelles sont les personnes ausquelles nous avons à obéir, mais que nous nous contentions de cognoistre que par la volonté du Seigneur ils sont constituez en un estât, auquel il a donné une majesté inviolable. Mais quelqu'un dira, qu'il y a aussi mutuel devoir des supérieurs envers leurs sujets. J'ay desjà confessé ce point : toutesfois si quelqu'un vouloit de ce inférer, qu'on ne doit obéissance sinon à un juste seigneur, il argueroit perversement : Car les maris et les pères sont obligez à quelque devoir envers leurs femmes et enfans. Or s'il advenoit qu'ils s'acquittassent mal de leur office, c'est asçavoir que les pères traittassent rudement leurs enfans, et fussent outrageux envers eux, contre ce qu'il leur est commandé de ne les contrister : et que les maris contemnassent et tormentassent leurs femmes, lesquelles par le commandement de Dieu ils doyvent aimer, et contre-garder comme vaisseaux fragiles ^ : faudroit-il pourtant que les enfans fussent moins obéissans à leurs pères, ou les femmes à leurs maris? Mais par la loy de Dieu ils sont assujetis à eux : encores qu'ils leur soyent mauvais et iniques. Au contraire doncques, comme ainsi soit que nul de nous ne doit considérer comment l'autre s'acquitte envers luy de son devoir, mais seulement se doit souvenir et mettre devant l'œil ce qu'il a à faire pour l'exécuter : principalement ceste considération doit avoir lieu entre ceux qui sont en la sujétion d'autruy. Parquoy si nous sommes cruellement vexez par un Prince inhumain, ou pillez et robbez par un avaricieux ou prodigue, ou mesprisez et mal gardez par un nonchalant : si mesmes nous sommes affligez pour le nom de Dieu par un sacrilège et incrédule, premièrement réduisons-nous en mémoire les offenses qu'avons commises contre Dieu, lesquelles sans doute sont corrigées par tels fléaux. De là viendra l'humilité pour bien brider nostre impatience. Secondement,
1) Ephés. VI, 4 ; Y, 96; Pierre II!, ÎT.