‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 4 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE IL

Dieu pour enfans, entrent en possession du royaume de Dieu, pource ([u'une opinion telle quelle, ou niesme persuasion quelle qu'elle soit, ne sufliroit point A faire une cliose si grande. Et d'autant plus nous faut-il songneusement appliquer nostre estude à nous enquérir de la nature et droicle propriété de la foy, quand nous voyons que la pluspart du monde est comme hébétée en cest endroict. Car en oyant ce nom, ils ne conçoyvent qu'une volonté de" s'accorder à l'histoire de l'Evangile : mesmes quand on dispute de la foy aux escholes de Théologie, en disant cruement que Dieu en est l'object, ils esgarent çà et là les povres âmes en spéculations volages : au lieu de les addresser à un certain but. Car puis que Dieu habite en une lumière inaccessible, il est requis que Christ viene au-devant de nous, pour nous y guider.

Dont aussi il s'appelle La clairté du monde : et en un autre lieu, La voye, la vérité et la vie : pource que nul ne vient au Père, qui est la fontaine de vie, sinon par luy : d'autant que luy seul cognoist le Père, et que son office est de le monstrer à ses lidèles ^ Suyvant ceste raison, sainct Paul proteste qu'il n'a rien estimé digne d'estre cognu, que Jésus-Christ :

et aux Actes il ne se glorifie que d'avoir cognu la foy en Jésus-Christ ^ : et en un autre lieu, il récite le propos qui luy a esté addressé : Je t'envoyeray entre les peuples, à ce qu'ils reçoyvent rémission de leurs péchez, et qu'ils soyent participans de l'héritage des Sainots par la foy qui est en moy *. Item, ailleurs il dit, que la gloire de Dieu nous est visible en la face de Christ : et que c'est ce miroir-là auquel toute cognoissance nous est donnée *. Vray est que la foy regarde en un seul Dieu : mais il nous y faut adjouster le second point, c'est de croire en Jésus- Christ, lequel il a envoyé : pource que Dieu nous seroit caché bien loing, si le Fils ne nous esclairoit de ses rayons. Et à ceste fin aussi le Père a mis en luy tous ses biens, pour se manifester en la personne d'iceluy, et par telle communica-

\ ) 1 Tim. VI, 16 ; Jean VlIT, 12 ; XIV, 6 ; Luc X, 22. î) 1 Cor. II, î. 3) Aet. XÏVI, <7, «8.

*) S Cor. IV, 6.

tion exprimer la vraye image de sa gloire- Car comme il a esté dit qu'il nous faut estre tirez par l'Esprit pour eslre incitez à chercher le Seigneur Jésus : aussi d'autre part il nous convient estre advertis de ne chercher le Père ailleurs qu'en ceste image. De quoy sainct Augustin parle trèsprudemment, disant que pour bien dresser nostre foy, il nous faut sçavoir où nous devons aller, et par où. Puis incontinent il conclud que le chemin pour nous garder de tous erreurs, est de cognoistre celuy qui est Dieu et homme '. Car nous tendons à Dieu, et par l'humanité de Jésus-Christ nous y sommes conduits. Au reste, sainct Paul faisant mention de la foy que nous avons en Dieu, ne prétend pas de renverser ce que tant souvent il réitère de la foy, laquelle a toute sa fermeté en Jésus-Christ : et sainct Pierre conjoinct trèsbien les deux, en disant que par Christ nous croyons en Dieu ^.

2 Ce mal doncques, comme d'autres infinis, doit eslre imputé aux théologiens sorboniques, lesquels ont couvert tant qu'ils ont peu Jésus-Christ comme d'un voile : comme ainsi soit que si nous ne regardons droict à luy, nous ne pouvons que vaguer par beaucoup de labyrinthes.

Or outre ce que par leur définition plene de ténèbres ils amoindrissent la vertu de la foy et quasi l'anéantissent, ils ont basli une fantasie de foy, qu'ils appellent Implicite, ou Enveloppée : duquel nom intitulans la plus lourde ignorance qui se puisse trouver, ils trompent le povre populaire, et le ruinent. Mesmes (pour parler plus ouvertement et à la vérité) ceste fantasie non-seulement ensevelit la vraye foy, mais la destruit du tout. Est-ce là croire de ne rien entendre, moyennant qu'on submette son sens à l'Eglise? Certes la foy ne gist point en ignorance, mais en cognoissance : et icelle non -seulement de Dieu, mais aussi de sa volonté. Car nous n'obtenons point salut, à cause que nous soyons prests de recevoir pour vray tout ce que l'Eglise aura déterminé, ou pource que nous luy remettions la charge d'enquérir et cognoistre : mais en

1) De civil. Dci, lib. XI, cap. II.

2) 1 Pierre I, 21.

INSTITUTION CÎIRESTIENNE.

tant que nous cognoissons Dieu nous estre Père bien vueillant, pour la réconciliation qui a esté laite en Christ : et pourceque nous recevons Clirist, comme à nous donné en justice, sanctitlcation et vie. C'est par ceste cognoissance, et non point en submettant nostre esprit aux choses incognues, que nous obtenons entrée au royaume céleste. Car l'Apostre en disant qu'on croit de cœur à justice, et qu'on fait confession de bouche à salut ', n'entend point qu'il suflise si quelqu'un croit implicitement ce qu'il n'entend pas : mais il requiert une pure et claire cognoissance de la bonté de Dieu, en laquelle consiste nostre justice.

3 Bien est \ray que je ne nie pas que, comme nous sommes enveloppez d'ignorance, beaucoup de choses ne nous soyent cachées, et seront jusques à ce qu'ayans despouillé ce corps mortel , nous soyons plus approchez de Dieu :

esquelles choses je confesse qu'il n'est rien plus expédient que de suspendre nostre jugement, et ce pendant arrester nostre vouloir de demeurer en unité avec l'Eglise ; mais c'est une mocquerie d'attribuer sous ceste couverture le tiltre de foy à une pure ignorance. Caria foy gist en la cognoissance de Dieu et de Christ^: non pas en la révérence de l'Eglise. Et de faict, nous voyons quel abysme ils ont ouvert par une telle implication, qu'ils appellent, ou enveloppement : c'est que les ignorans reçoyvent tout ce qui leur est présenté sous le tiltre de l'Eglise, voire sans aucune discrétion : mesmes les plus lourds erreurs qu'on leur puisse bailler. Laquelle facilité tant inconsidérée, combien qu'elle face trébuscher l'homme en ruine, est néantmoins excusée par eux, d'autant qu'elle ne croit rien avec détermination, mais sous ceste condition adjoincte. Si la foy de l'Eglise est telle. En ceste manière ils feignent qu'on tient la vérité en erreur, la lumière en aveuglement, et la science en ignorance. Or afin de ne nous arrester longuement à réfuter ces folies, nous admonestons seulement les lecteurs de les comparer avec nostre doctrine, car la

1] Rom. 1. 10.

1) ieia XVU, S.

clairté mesme de la vérité donnera assez d'argumens pour les confondre. Car il n'est pas question entre eux de sçavoir si la foy est enveloppée en beaucoup de ténèbres d'ignorance : mais ils déterminent que ceuK qui s'abrutissent en- ne sçachant rien, et mesmes se flattent en leur bestise, croyentdeuement et comme il est requis : moyennant qu'ils s'accordent à l'authorilé et jugement de l'Eglise sans rien sçavoir; comme si l'Escriture n'enseignoit point par tout, que l'intelligence est conjoincte avec la foy.

4 Or nous confessons bien que la foy, ce pendant que nous sommes pèlerins au monde, est tousjours enveloppée : nonseulement pource que beaucoup de choses nous sont encore incognues, mais pource qu'estans enveloppez de beaucoup de nuées d'erreurs, nous ne comprenons pas tout ce qui seroit à souhaitter. Car la sagesse souveraine des plus parfaits est de proufiter et de tirer plus outre, se rendans dociles et débonnaires. Et pourtant sainct Paul exhorte les fidèles , s'ils sont différensl'un d'avec l'autre en quelque chose, d'attendre plus ample révélation ^ Et l'expérience nous enseigne, que nous ne comprenons pas ce qui seroit à désirer, jusques à ce que nous soyons despouillez de nostre chair. Journellement aussi en lisant l'Escriture, nous rencontrons beaucoup de passages obscurs, qui nous arguent et convainquent d'ignorance : et par ceste bride Dieu nous retient en modestie, c'esî TÎ'assigner à chacun certaine mesure et portion de foy à ce que le plus grand docteur et le plus habile soit prest d'estre enseigné. Nous avons plusieurs beaux et notables exemples de telle foy implicite aux disciples de nostre Seigneur Jésus, devant qu'ils fussent plenementilluminez. Nous voyons combien il leur a esté difficile de gouster les premiers rudimens : comment ils ont hésité et fait scrupule en choses bien petites : et encores qu'ils pendissent assiduellement de la bouche de leur Maislre : combien peu ils ont esté advancez. Qui plus est, estans venus au sépulchre, la résurrection, de laquelle ils avoyent ouy

1) Pliil. ni, 15.

Page 1