‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 5 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

tant parler, leur est comme songe. Puis que Jésus-Christ, leur avoit desjà rendu tesnioignage qu'ils croyoyent, il n'est pas licite de dire qu'ils fussent du tout vuides de foy : mesmes s'ils n'eussent esté persuadez que Jésus-Christ devoit ressusciter, toute affection de le suyvre eust esté abatue en eux; comme aussi les femmes n'ont pas esté induites de superstition, pour oindre de leurs onguens aromatiques un corps mort , auquel il n'y eust nulle espérance de vie : mais combien qu'elles adjoutassent foy aux paroles du Fils de Dieu, lequel elles sçavoyent estre véritable : toutesfois la rudesse qui occupoit encores leurs esprits, a tenu leur foy entortillée en ténèbres , tellement qu'ils se sont trouvez esperdus. Et pour ceste cause il est dit, qu'ayans apperceu à l'œil la vérité des paroles de nostre Seigneur Jésus, finalement ils ont creu : non pas que lors ils ayent commencé de croire, mais pource que la semence de foy laquelle estoit comme morte en leurs cœurs, a reprins vigueur pour fructiller. Il y a eu doncques vraye foy en eux, mais enveloppée : pource qu'ils avoyent receu en telle révérence qu'il appartient le Fils de Dieu, pour leur Docteur unique. Pour le second, estans enseignez de luy ils le tenoyent pour autheur de leur salut. Finalement ils croyoyent qu'il estoit venu du ciel, pour assembler en l'héritage immortel par la grâce de Dieu son Père, ceux qui luy seroyent vrais disciples ; mais de ceci il n'en faut point chercher meilleure preuve ni plus familière que ce que chacun sent tousjours en soy quelque incrédulité meslée parmi la foy.

5 Semblablement nous pouvons appeler foy ce qui à proprement parler n'est qu'une préparation à icelle. Les Evangélistes récitent que plusieurs ont creu, lesquels seulement ont esté ravis par les miracles de Jésus-Christ, pour l'avoir en admiration, sans passer plus outre que de le tenir pour le Rédempteur qui avoit esté promis : combien qu'ils n'eussent cognu la doctrine de l'Evangile que bien peu, et quasi rien. Telle révérence qui les a dontez pour s'assujetir à Jésus- Christ, est ornée du titre de foy, combien que ce ne fust qu'un petit commence-

ment. Et voylà comment l'homme de cour, lequel avoit creu à la promesse de Jésus-Christ touchant la guairison de son lils, quand il est retourné à la maison a creu derechef, selon sainct Jehan, voire, pource que du premier coup il a tenu pour oracle du ciel ce qu'il avoit ouy de la bouche de Jésus-Christ : et puis il s'est adonné ù l'authorité d'iceluy, pour recevoir sa doctrine^. Toutesfois il faut sçavoir qu'il s'est tellement rendu docile et disposé à apprendre, que ce mot de Croire au premier lieu de ce passage de sainct Jehan, dénote une foy particulière : au second lieu il s'estend plus loin, c'est de mettre cest homme au rang des disciples de nostre Seigneur, lesquels faisoyent profession d'adhérer à luy. Sainct Jehan nous propose un exemple assez semblable es Samaritains, Jesquels ayans creu à la parole qui leur avoit esté annoncée par la femme accourent ardemment à Jésus-Christ qui est un commencement de foy : mais l'ayans ouy, ils disent, Nous ne croyons plus pour ta parole, mais d'autant que nous l'avons ouy, et que nous sçavons qu'il est le Sauveur du monde ^. 11 appert de ces tesmoignages, que ceux mesmes qui ne sont point encores abruvez des premiers élémens, moyennant qu'ils soyent enclins et duits à obéir à Dieu, sont nommez fidèles : non pas proprement, mais d'autant que Dieu par sa libéralité fait cest honneur à leur affection. Au reste, une telle docilité avec désir d'apprendre, est bien diverse de ceste lourde ignorance, en laquelle croupissent et sont endormis ceux qui se contentent de leur foy implicite, telle que les Papistes imaginent. Car si sainct Paul condamne rigoureusement ceux qui en apprenant ne parvienent jamaisà la science de vérité, de combien plus grand opprobre et vitupère sont dignes ceux qui de propos délibéré appètent de ne rien sçavoir ^ ?

6 Voyci donc la vraye cognoissance de Jésus-Christ, que nous le recevions tel qu'il nous est offert du Père : asçavoir vestu de son Evangile. Car comme il nous est destiné pour le but de nostre foy :

1) Jean IV, 53; VIII, 30.

3) 2Tim. III, 7.

J) Jean IT M.

aussi d'autre part jamais nous ne tendrons droict à luy, sinon estans guidez par l'Evangile. Et de faict c'est là que les thrésors de grâce nous sont ouverts, lesquels nous estans fermez, Jésus-Christ ne nous proufiteroil guères. Voylà pourquoy sainct Paul accompagne la doctrine avec la foy d'un lien inséparable, disant, Vous n'avez point ainsi apprins Jésus- Christ, si vous avez esté enseignez quelle est sa vérité*. Non pas que je restreigne tellement la foy à l'Evangile, que je ne confesse que co qu'ont enseigné Moyse et les Prophètes- suffisoit pour lors à la bien édifier : mais pource qu'il y en a une manifestation plus ample en l'Evangile, sainct Paul non sans cause l'appelle doctrine de foy. Pour laquelle raison il dit en un autre passage , qu'à l'advénement de la foy la Loy a esté abolie, signifiant par ce mot la façon nouvelle d'enseigner qui a esté apportée par le Fils de Dieu, d'autant qu'il a beaucoup mieux esclarci la miséricorde de son Père : et nous ayant esté ordonné maistre et docteur, nous a plus familièrement testifié de nostre salut 2. Toutesfois la procédure nous sera plus aisée si nous descendons par degrez du général au spécial. En premier lieu soyons advertis qu'il y a une correspondance de la foy avec la Parole, dont elle ne peut estre séparée ne distraite, non plus que les rayons du soleil, lequel les produit. Et voylà pourquoy Dieu crie par Isaïe, Escoutez-moy, etvostre àme vivrait Sainct Jehan aussi monstre que telle est la source de la foy, en disant. Ces choses sont escrites afin que vous croyiez*. Et le Prophète voulant exhorter le peuple à croire, Aujourd'huy, dit-il, si vous oyez sa voix ^ Brief ce mot d'ouyr communément se prend pour croire. Pour conclusion, Dieu ne discerne point en vain par ceste marque les enfans de l'Eglise d'avec les estrangers : c'est qu'il les enseignera pour les avoir escholiers. A quoy respond ce que sainct Luc met par-ci par-là ces deux mots comme équivalens, Fidèles et disciples : mesmes estend ce tiltre jusques à

1) Ephés. IV, 20,21.

3) Is. LV, 3.

•) Ps. XCV, 8.

2) Rom. X, 4.

k) Jean XX, 31.

une femme-. Parquoy si la foy décline tant peu que ce soit de ce blanc, auquel elle doit prendre sa visée, elle ne retient plus sa nature : mais est une crédulité incertaine, et erreur vaguant çà et là. Icpllemesme parole est le fondement dont elle est soustenue et appuyée : duquel si elle est retirée, incontinent elle trébusche. Qu'on oste donc la Parole, et il ne restera plus nulle foy. Nous ne disputons pas icy, asçavoir-mon si le ministère de l'homme est nécessaire pour semer la Parole, dont la foy soit conceue : ce que nous traitterons en un autre lieu : mais nous disons que la Parole, de quelque part qu'elle nous soit apportée, est comme un miroir auquel la foy doit regarder et contempler Dieu. Pourtant soit que Dieu s'aide en cela du service de l'homme, soit qu'il besongne par sa seule vertu : néantmoins il se représente tousjours par sa Parole à ceux qu'il veut tirer à soy, dont aussi sainct Paul nomme la foy obéissance qu'on rend à l'Evangile. Et ailleurs il loue le service et promptitude de la foy qui estoit aux Philippiens^. Car il n'est pas question seulement en l'intelligence de la foy, que nous cognoissions qu'il y a un Dieu : mais principalement il est requis d'entendre de quelle volonté il est envers nous. Car il ne nous est pas seulement utile de sçavoir quel il est en soy, mais quel il nous veut estre. Nous avons doncques desjà que la foy est une cognoissance de la volonté de Dieu prinse de sa Parole. Le fondement d'icelle est la persuasion qu'on a de la vérité de Dieu : de laquelle ce pendant que ton cœur n'a point la certitude résolue, la Parole a son authorité bien débile ou du tout nulle en toy. D'avantage, il ne suffit pas de croire que Dieu est véritable, qu'il ne puisse mentir ne tromper, si tu n'as ceste résolution, que tout ce qui procède de luy, est vérité ferme et inviolable.

7 Mais d'autant que le cœur de l'homme n'est point confermé en foy par une chacune Parole de Dieu, il faut encores chercher que c'est que la foy proprement regarde en la Parole. C'estoit une voix de

0 Ad. VI, 1, 2. 7 ; IX, I, 10,19, 25,26,38; II, 26, 29; XIII, 52; XIV, 20, 28 ; XX, 1.

2) Rom. I, B; PUil. II, 17.

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