‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 40 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE IV

a point jetiez au fond de la mer. Et en cesie manière l'interprète clairement sainct Augustin : Si Dieu a caché les péchez, dit-il , il ne les a pas voulu regarder ; s'il ne les a pas voulu regarder, il n'y a pas voulu prendre garde : s'il n'y a pas voulu prendre garde, il ne les a pas voulu punir : il ne les a pas voulu recognoislre, et a mieux aimé te les pardonner. Pourquoy doncques est-il dit que les péchez sont cachez? A ce qu'ils n'apparoissent point. Et qu'est-ce à dire, que Dieu ne voit.point les péchez, sinon qu'il ne les punit point? Or oyons d'un autre lieu du Prophète, en quelle façon et qualité le Seigneur remet les péchez : Si vos péchez, dit-il , estoyent comme pourpre, ils seront blanchis comme neige, s'ils sont rouges comme un ver, ils seront comme laine ^ Et en Jérémie il est dit comme il s'ensuit. En ce jour-là on cherchera l'iniquité de Jacob, et elle ne sera point trouvée. Car de faict elle sera nulle : d'autant que je prendray à merci les reliques que je garderay ^. Si nous voulons briefvemcnt sçavoir quel est le sens de ces paroles, considérons au contraire que signifient ces locutions, quand le Seigneur dit qu'il lie les ini(iuitez en un sac, qu'il les plie en un faisceau, et les engrave dedans de l'aimant d'un pinceau de fer^ Certes si cela est à dire que le Seigneur en fera la punition (dont il n'y a nulle doute): aussi ne faut-il douter que les premières sentences ne promettent que Dieu ne punira point les fautes qu'il remettra. Il me faut yci adjurer les lecteurs, non pas d'escouter à mes gloses , mais de donner quelque lieu à la Parole de Dieu.

30 Qu'est-ce que Christ nous auroit apporté, si la peine estoit lousjours requise pour nos péchez ? Car quand nous (lisons qu'il a porté en son corps tous nos péchez sur le bois * : nous n'entendons autre chose, sinon qu'il a receu toute la peine et vengence qui estoit deue à nos péchez. Ce qu'Isaie a exprimé plus au vif, quand il a dit, le chastiment ou la correction de nostre paix avoir esté sur luy ^ Et qu'est-ce, La correction de nostre paix,

1) Is. I, IS. 2) Jér. L, 20.

3) Job ÏIV, 17;0séeXUI, 12; Jér. XVII, 1.

4) 1 Pierre II, 24. 5) Is. LUI, 5

sinon la punition (\n\e. î\ nos péchez, et laquelle nous devions porter devant que peussions estre réconciliez à Dieu , si Christ ne s'en fust acquitté pour nous? Nous voyons yci évidemment que Christ a souffert les peines des péchez, pour en délivrer les siens. Et quand sainct Paul fait mention de la rédemption par luy faite, il l'ai pelle communément en grec, APOLYTRosis, qui ne signille pas simplement rédemption , comme le vulgaire l'entend : mais le pris et salislaction que nous appelons Rançon, en françois. Pour laquelle cause il dit en quelque lieu, que Christ s'est fait rançon pour nous :

c'est-à-dire qu'il s'est constitué pleige en nostre lieu , afin de nous délivrer plenement de toutes les debtes de nos péchez ' . Quelle est la propiciation envers Dieu, dit sainct Augustin, sinon sacrifice ^? et quel est le sacrifice, sinon ce qui a esté offert en la mort de Christ? Mais sur tout nous avons un ferme argument en ce qui est ordonné en la Loy mosaïque de la manière d'expier, c'est-à-dire purger les péchez. Car le Seigneur n'enseigne pas là plusieurs façons de satisfaire : mais constitue pour toute récompense les sacrifices seulement. Combien qu'il nombre diligemment par ordre tous les sacrifices qu'il faloit faire, selon la diversité des péchez. Que veut doncques dire cela, qu'il ne commande point au pécheur de satisfaire par bonnes œuvres et mérites, afin d'obtenir pardon : mais pour toute expiation requiert qu'il sacrifie : sinon qu'en cela faisant, il veut testifier qu'il n'y a qu'un genre de satisfaction, par lequel sa justice est appaisée? Car les sacrifices qu'immoloyent pour lors les Israélites , n'estoyent pas estimez comme œuvres d'hommes : mais prenoyent leur estime de leur vérité, c'est-à-dire du sacrifice unique de Christ. Touchant la récompense que reçoit Dieu de nous, le Prophète Osée l'a élégamment notée en un mot, disant, Seigneur tu aboliras toutes nos iniquitez ; voyià la rémission des péchez. Et nous te rendrons sacrifices de nos lèvres ^ ; voilà la satisfiiction,

1) Rom. m, 23; 1 Cor. I. 30 ; Ephés. I, 7; Col. I, {!, I Tim. H, 6. -2) In Psalm. CXXIX.

3) Osée Xiy, 2.

qui n'est qu'action de grâces. Je sçay qu'ils ont une autre subtilité pour eschapper, distinguans entre la punition éternelle, et celles qui sont temporelles. Mais puis qu'ils disent qu'excepté la mort éternelle, tout mal et adversité que nous souffrons tant en nos corps qu'en nos âmes est punition temporelle," ils ne proutitent guères par ceste eschappatoire.

Car les passages que nous avons alléguez, monstrent notamment que Dieu nous reçoit à merci k telle condition, qu'en nous remettant la coulpe, il nous lasche aussi toute la punition que nous avions méritée. Et toutesfois et quantes que David et les Prophètes demandent à Dieu pardon de leurs péchez, ils requièrent aussi que la peine leur soit pardonnée ; et mesmes la crainte du jugement de Dieu les pousse à cela. D'autre part, quand ils promettent que Dieu fera miséricorde, notamment et comme de propos délibéré ils s'arrestent sur cest article, qu'il remettra la punition. Certes quand Dieu promet par Ezéchiel de retirer son peuple de la captivité de Babylone, voire pour l'amour de soy, et non point à cause du peuple*; il monstre bien que cela est gratuit. Finalement, si Christ nous délivre du jugement de Dieu son Père , à ce que nous ne soyons plus là tenus pour coulpables, il s'ensuyt que les peines ausquelles nous estions sujets, cessent quant et quant.

31 Mais pourtant que de leur part ils s'arment des lesmoignages de l'Escriture, voyons quels sont les argumens qu'ils nous objectent. David, disent-ils, reprins de son adultère et homicide par le Prophète Nathan, reçoit pardon de son péché : et néantmoins depuis il est puni par la mort de son fils, qu'il avoit engendré d'adultère^. Nous sommes aussi enseignez de racheter par satisfaction telles peines et punitions, que nous aurions à endurer après la rémission de nos péchez. Car Daniel exhortoit Nabuchad-nezer de racheter ses péchez par aumosne*. Et Salomon escrit que les ini<iuitez sont remises à l'homme, à cause de sa justice et piété''. Item, que la multitude des péchez

1) Ezéch. XXXVI, 21 et 32.

î) Dan. IV, 27.

î) 2 Sam. XU, 13. 4) l'roT. XVÏ, 6.

est couverte par charité : laquelle sentence est aussi confermée par sainct Pierre ^ Et en sainct Luc nostre Seigneur dit de la femme pécheresse, que plusieurs péchez luy avoyent esté remis pour tant qu'elle avoit aimé beaucoup *. Comment ils considèrent tousjours perversement les œuvres de Dieu! Au contraire, s'ils eussent bien noté ce qui ne se doit point mespriser, qu'il y a deux manières de jugement de Dieu : ils eussent bien apperceu autre chose en ceste correction de David, que vengence ou punition de péché. Or pource qu'il nous est fort expédient d'entendre à quelle fin tendent les chastimens que Dieu nous envoyé pour corriger nos péchez, et combien ils diffèrent des punitions lesquelles il envoyé sur les réprouvez, ce ne sera pas chose superflue, comme je pense, d'en toucher briefvement ce qui en est. Nous signifierons donc en général toutes les punitions par le mot de Jugement, duquel nous ferons deux espèces : et appellerons l'une Jugement de vengence, l'autre Jugement de correction. Par le jugement de vengence, le Seigneur punit tellement ses ennemis, qu'il démonstre son ire à rencontre d'eux pour les perdre, destruire et rédiger à néant. Pourtant la vengence de Dieu est, quand la punition qu'il envoyé est conjoincte avec son ire. Par le jugement de correction, il ne punit pas tellement qu'il soit courroucé, et nechastie point pour perdre ou confondre.

Pourtant il ne se doit point, à parler proprement, nommer Vengence : mais Admonition et remonstrance. L'un appartient à un juge, l'autre à un père. Car le juge, en punissant un malfaiteur, punit sa faute et maléfice : un père, en corrigeant son fils, ne tend point à ce but, de faire vengence de sa faute: mais plustost tasche de l'enseigner, et le rend plus advisé pour l'advenir. Chrysostome use de ceste similitude un peu autrement : toutesfois il revient à un mesme point : Le fils est balu, dit-il, comme le serviteur : mais le serviteur en ce faisant est puni à cause qu'il a péché, recevant ce qu'il a mérité; le fils est chastié de discipline

1) ProT. X, 12; 1 Pierre lY, 8.

2) Luc VII, 47.

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