LIVRE 111, CHAPITRE IV
nmiable. Pourtant le chastiment est fait au lils pour l'amender, et le réduire en bonne voye : le serviteur reçoit ce qu'il a déservy, pource que le maislre est indigné contre luy.
32 Mais pour plus facilement entendre le tout, il nous faut faire deux distinctions. La première est, que par tout où la punition tend à vengence, là se déclaire l'ire et la malédiction de Dieu : laquelle il n'addresse jamais sur ses fidèles. Au contraire, correction est bénédiction de Dieu, et tesmoignage de son amour, comme dit l'Escriture. Ceste différence est souventesfois notée. Car tout ce que les iniques endurent d'afflictions en ce monde, leur est comme un portail et entrée d'enfer : dont ils apperçoyvent comme de loing, leur damnation éternelle. Et tant s'en faut qu'ils s'en amendent, ou en reçoyvent aucun fruit, que plustost par cela nostre Seigneur les appreste à recevoir l'horrible peine qui leur doit advenir finalement. Au contraire, le Seigneur chastie ses serviteurs : mais ce n'est point pour les livrer à mort. Parquoy estans batus de ses verges, ils recognoisseut que cela leur tourne à bien pour les instruire ^ A ceste cause, comme nous voyons que les fidèles ont tousjours patiemment et d'un courage paisible receu tel chastiment : aussi ils ont eu toujours en horreur telles punitions où l'ire de Dieu leur fust dénionstrée. Chastie-moi, Seigneur, dit Jércmie, mais pour mon amendement : et non pas en ton ire, de peur que je ne soye accablé, etc. Espan ta lureur sur les peuples qui ne te cognoissent point, et sur les royaumes qui n'invoquent point ton nom -. Item David, Seigneur, ne m'argue point en ta fureur, et ne me repren point en ton ire\ Et ne contrevient point à cela, qu'il est souvent dit que le Seigneur se courrouce à ses serviteurs, quand il les punit et chastie de leurs fautes; comme en Isaïe, Je te loueray Seigneur : car tu as esté courroucé contre moi, mais ta fureur s'est convertie, et m'as consolé ''. Item en Habacuc, Quand tu auras esté
1) Jnb V, n ; Proï. III, 11 ; Ilcb. XII, 5 ; Ps. CWIII, 18;CXIX, 71. 2) Jér.X, 24, 25.
3) Ps. VI, 2 ; XÏXVIII, 5. 4) Is. XII, t.
courroucé, il le souviendra de miséricorde ^ Comme aussi Michée en disant, Je porterai l'ire de Dieu, puis que je l'ay offensé ^ : non-seulement il signifie que ceux qui sont justement punis ne proufilent rien en murmurant, mais aussi que les fidèles ont de quoy adoucir leur tristesse en considérant l'iniention de Dieu. Car par mesme raison il est dit qu'il profane son béritage : lequel, comme nous sçavons, il ne profanera jamais. Cela doncques ne se réfère point à la volonté de Dieu, pu à son conseil qu'il a en chastiant les siens : mais à la douleur véhémente dont sont touchez tous ceux ausquels il monstre quelque rigueur ou sévérité. Or est-il ainsi que non-seulement il poingt aucunesfois ses serviteurs de petis aiguillons: mais il les navre tellement au vif, qu'il leur serable bien advis qu'ils ne sont pas loin des e^ifers. En quoy faisant il les advertit qu'ils ont mérité son ire. Ce qui est expédient, afin qu'ils se desplaisent en leurs maux, qu'ils soyent touchez de plus grand soin d'appointer avec lui, et qu'ils soyent tant mieux incitez à demander bastivement pardon ; mais cependant en cela mesme il leur certifie plus amplement sa clémence que sa rigueur. Car l'alliance qu'il a une fois faite avec Jésus-Christ et ses membres demeure, comme il a promis que jamais elle ne pourroit estre cassée. Si ses enfans, dit-il, délaissent ma Loy,et ne cheminent point en ma justice: s'ils transgressent mes commandemens, et ne gardent point mes ordonnances, je visileray leurs iniquitez avec verges, et leurs péchez avec discipline : néantmoins je ne relireray point ma miséricorde d'eux ^.
Et de faict, pour nous rendre plus certains de cela, il dit que les verges dont il nous frappera, seront verges d'homme ^ Par lequel mot en signifiant, qu'il nous traittera doucement et en bénignité, il démonstre que ceux qu'il veut frapper de sa main ne peuvent sinon estre du tout confus et esperdus. Ceste douceur qu'il tient envers son peuple, est pareillement démonstrée par le Prophète : Je l'ay, dit-il, purgé par feu : mais non pas
Il Ilabac. III, î.
3) Ps. LXXXIX, 31-34.
2) Miclii^e VII, 9.
4) 2 Sarii. Vli, H
comme l'argent : car tu eusses esté du tout consumé* : c'est-à-dire, combien que les tril)ulalions qu'il envoyé à son peuple, soyent pour le purger de ses vices, néantmoins qu'il les modère, à ce qu'elles ne le raclent outre mesure. Et cela est bien nécessaire ; car selon que chacun craind Dieu, et le révère, et s'adonne à iuy obéir en toute saincteté, tant plus est-il tendre et foible à porter son ire. Car combien que les réprouvez souspirent ou grincent les dents sous les coups, touteslois pource qu'ils ne considèrent pas la cause, mais tournent le dos tant à leurs péchez qu'aux jugemens de Dieu, ils ne font que s'endurcir : ou bien pource qu'ils se rebecquent et regimbent, voire s'escarmouchent tièrement contre leur Juge, telle impétuosité et furie les rend encoresplussiupides, comme gens insensez. Mais les lidèles, si tost qu'ils sont adverlis par les verges de Dieu, entrent à réputer leurs pédiez : et estans étonnez de crainte et frayeur, ont leur refuge à supplier pour obtenir pardon. Si Dieu n'adoucissoit telles angoisses dont les povres âmes se tormentent, elles succomberoyent cent fois : mesmes quand il ne feroit que donner quelque petit signe de son ire.
33 L'autre distinction est, que quand les meschans sont batus des lléaux de Dieu en ce monde, ils commencent desjà à endurer la rigueur de son jugement. Et combien qu'il ne leur sera point pardonné, de n'avoir point fait leur proulit de tels advertissemens de l'ire de Dieu, toutesfois ils ne sont point punis pour leur amendement, mais seulement afin de leur donner à cognoistre qu'ils ont un juge, qui ne les laissera point eschapper qu'il ne leur rende selon leurs mérites. Au contraire les lidèles sont batus, non point pour satisfaire à l'ire de Dieu, ou payer ce qui est deu à son jugement: mais atin de prouliter à repentance, et se réduire en bonne voye. Parquoy nous voyons que tels chastimens se rapportent plustost au futur qu'au passé. J'aime mieux exprimer cela par les paroles de Chrysosiosme, que par les mienes, Le
1) is. iLvm, 10.
Seigneur, dit-il, nous punit de nos fautes : non point pour prendre que'que récompense de nos péchez, mais en nous advisant pour l'advenir K Semblablement sainct Augustin dit, Ce que tu souffres et dont tu gémis, t'est médecine, et non point peine : chastiment, et non pas damnation. Ne rejette point la verge, si tu ne veux point estre rejette de l'héritage. Item, Toute la misère du genre humain , sous laquelle le monde gémit, sçachez frères, que c'est douleur de médecine, et non pas sentence de punition. J'ay bien voulu alléguer ces passages, atin que ce que je di ne semblast nouveau. Et à cela regardent les quérimonies plenes d'indignations, par lesquelles Dieu accuse souvent l'ingratitude des Juifs, de ce qu'ils avoyent mesprisé avec contumace les chastimens qu'ils avoyent receus de sa main. Comme en Isaïe, Qu'estce que je vous battray plus? depuis la plante des pieds jusques au sommet de la teste il n'y a nulle santé ^. Mais pource que les Prophètes sont remplis de telles sentences, c'est assez d'avoir touché en brief que Dieu ne punit son Eglise à autre intention, que pour la matter et dompter atin qu'elle s'amende. Selon cesle différence, quand il despouilloii Saûl de son royaume, il le punissoit à vengence :
mais en estant à David son enfant, il le corrigeoit pour le réduire. Il faut en ceste sorte prendre ce que dit sainct Paul, que quand le Seigneur nous afflige, il nous corrige, afin de ne nous point condamner avec ce monde ^ : c'est-à-dire que les afflictions qu'il nous envoyé, ne sont point punitions pour nous confondre, mais chastimens pour nous instruire. En quoy sainct Augustin accorde trèsbien aussi avec nous, quand il dit qu'il nous faut diversement considérer les chastimens , dont nostre Seigneur visite tant ses esleus que les réprouvez. Car aux premiers, dit-il, ils sont exercices, après avoir obtenu grâce : aux seconds ils sont condamnation sans grâce.
Puis après il réfère les exemples de David et des autres, disant que nostre Seigneur en les chasliant n'a eu autre lin que de
1) In scrmone De pœnit. et confess. 2) Is. I, 5, 6. 3} 1 Sain. XY, Î3 ; 2 Sam. XU, 18 ; 1 Cor. XI, 32.