‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 48 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE V

pensent qu'il ait falu que les Apostres et tous les saincisayent passé par ce feu de purgation. Je suis asseuré qu'ils le nieront. Car ce seroil une chose trop absurde, de confesser que ceux qui ont eu tant de mérites supertlus, qu'ils en ont peu eslargir à toute l'Eglise, comme ces resveurs l'imaginent, ayent eu besoin d'estre purgez. Or sainct Paul ne dit pas que l'ouvrage d'aucun sera esprouvé , mais de tous : auquel nombre universel sont enclos les Apostres. Ce ne suis-je pas qui fay cest argument, mais c'est sainct Augustin, en réprouvant par iceluy l'exposition que font aujourd'huy nos adversaires ^ Il y a encores plus, que sainct Paul ne dit pas que ceux qui passeront par le feu endureront pour leurs péchez : mais il dit que ceux qui auront édifié l'Eglise de Dieu le plus tldèlement qu'il est possible, recevront leur loyer après que leur ouvrage aura esté esprouvé par feu. Premièrement nous voyons que i'Apostre a usé de métaphore ou similitude, en appelant les doctrines forgées au cerveau des hommes, foin et bois, et chaume. La raison aussi de ceste similitude est évidente : asçavoir, que comme le bois, incontinent qu'on l'approche du feu, est consumé, ainsi telles doctrines humaines ne pourront consister nullement, quand elles viendront en examen.

Or c'est chose notoire, que cest examen se fait par le sainct Esprit. Afin doncques de poursuyvre ceste similitude, et approprier une partie à l'autre : il a appelé l'examen du sainct Esprit, Feu. Car tout ainsi que l'or et l'argent, d'autant plus qu'on les approche du feu, sont plus certainement esprouvez, à ce qu'on puisse cognoistre leur pureté : en telle sorte la vérité de Dieu, d'autant qu'elle est plus diligemment considérée par examen spirituel, est par cela mieux confermée en son authorité. Comme bois, chaume et foin, quand on les met au feu, sont incontinent esprins pour estre rédigez en cendre: ainsi toutes inventions humaines qui ne sont establies en la Parole de Dieu, ne peuvent porter l'examen de l'Esprit, qu'elles ne soyent destruites et

1) EncMr.ad iourcnf., LIVIII.

anéanties. En somme, si les doctrines controuvées sont à comparager au bois, au chaume et au foin , d'autant que comme bois, chaume et foin elles sont bruslées par le feu, et réduites à néant : et qu'il soit ainsi qu'elles ne sont destruites et dissipées sinon par l'Esprit de Dieu, il s'ensuytdoncquesque l'Esprit est le feu par lequel elles sont esprouvées. Ceste espreuve est nommée par sainct Paul, Jour du Seigneur, selon l'usage de l'Escriture, laquelle parle ainsi toutes fois et quantes que le Seigneur en quelque manière que ce soit, manifeste aux hommes sa présence. Or principalement sa face nous reluit, quand sa vérité nous est esclarcie. Nous avons desjà prouvé que le feu ne signifie autre chose en sainct Paul, que l'examen du sainct Esprit. Maintenant il reste d'entendre comment seront sauvez par ce feu ceux qui feront la perte de leur ouvrage. Ce qui ne sera point difficile , si nous considérons de quel genre d'hommes il parle là. Car il fait mention de ceux qui en voulant édifier l'Eglise, retienent le bon fondement, mais y adjouslerit matière diverse, et laquelle ne respond point : c'est-à-dire qu'ils ne se destournent point des principaux et nécessaires articles de la foy, néanlmoins s'abusent en d'aucunes choses, en meslant les songes humains parmi la vérité de Dieu. Il faut doncques que telle manière de gens facent la perte de leur ouvrage : c'est-à-dire, que ce qu'ils ont adjousté du leur parmi la Parole de Dieu, périsse et soit mis sous le pied. Ce pendant leur personne sera sauvée : c'est-àdire, non point que leur erreur et ignorance soit approuvée de Dieu, mais que nostre Seigneur par la grâce de son Esprit les en retire et délivre. Parquoy tous ceux qui ont contaminé la sacrée pureté des Escritures par ceste tiente et ordure de Purgatoire, il faut qu'ils laissent périr leur ouvrage.

-10 Nos adversaires répliqueront que ceste opinion a esté tenue de toute ancienneté en l'Eglise : mais sainct Paul sous ceste objection, comprend son temps mesme en ceste sentence, où il dénonce que tous ceux qui auront adjousté quelque chose en l'édifice de l'Eglise qui ne

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sera point correspondant au fondement, auront travaillé en vain, et auront perdu leur peine. Pourtant quand nos adversaires m'allégueront que ceste coustume a esté receue en l'Eglise desjà devant treize cens ans, de prier pour les trespassez : je leur demanderay d'autre costé, selon quelle Parole de Dieu, et par quelle révélation, et suyvant quel exemple cela a esté fait. Car non-seulement ils n'ont nuls tesmoignages de l'Escriture : mais il n'y a là nul exemple de fidèle, qui s'accorde à une telle façon de faire. L'Escriture raconte souventesfois et bien au long, comment les fidèles ont pleuré la mort de leurs parens, et comment ils les ont ensevelis : mais qu'ils ayent prié pour eux, il n'en est nouvelles. Or d'autant que c'estoit une chose de plus grande conséquence que le pleur, ne la sépulture, elle méritoit bien d'estre pluslost oienlionnée. Et de faictles anciens Pères de l'Eglise chrestienne, qui ont prié pour les morts, voyoyent bien qu'ils n'avoyent nul commandement de Dieu de ce faire, ny exemple légitime. Comment doncques, dira quelqu'un, l'osoyent-ils entreprendre? Je di qu'ils ont esté hommes en cest endroict : et pourtant qu'il ne faut point tirer en imitation ce qu'ils ont fait. Car comme ainsi soit que les lldèles ne doyvent rien attenter qu'en certitude de conscience, comme dit sainct Paul ^ :

telle certitude est principalement requise en oraison. On répliquera, qu'il est vraysemblable qu'ils ayent esté induits à cela par quelque raison. Je respon, que c'a esté une affection humaine qui les a meus, d'autant qu'ils cherchoyent allégement de leur douleur : et il leur sembloit advis que c'estoit chose inhumaine, de ne moiistrer aucun signe d'amour envers leurs amis trespassez. Nous expérimentons tous comment nostre nature est encline à ceste affeclion-là. La coustume aussi a esté comme un fallot pour allumer le feu en beaucoup de gens. Nous sçavons que c'a esté une façon commune à toutes gens et en tous aages, de faire obsèques aux trespassez, et purger les âmes, comme ils cuidoyent. Et pour ce

1) Rom. XIV, 2Î.

faire avoyent un jour solennel chacun an. Or combien que Satan ait abusé les povres gens par telles illusions, si est-ce qu'il a prins occasion de sa tromperie de ce principe qui est vray, que la mort n'abolit point du tout l'homme : mais qu'elle est un passage de ceste vie caduque à une autre. Et n'y a doute que telle superstition mesmes ne rende les Payens convaincus devant le siège judicial de Dieu, en ce qu'ils n'ont eu nul soin de la vie à venir, laquelle ils ont fait profession de croire. Or les Chrestiens, afin de ne sembler pires que les gens profanes, ont eu honte de ne faire aussi bien les services aux trespassez. Voylà dont est venue ceste folle diligence et inconsidérée : c'est qu'ils ont craint de s'exposer en grand opprobre, s'ils n'usoyent de beaucoup de cérémonies et pompes, et s'ils ne faisoyent offertes pour soulager les âmes de leurs parens et amis. Ce qui esloit ainsi procédé d'une singerie perverse, s'est si bien augmenté peu à peu, que la principale saincteté des Papistes est d'avoir les morts pour recommandez, et leur subvenir. Mais l'Escriture nous donne bien une meilleure consolation, en prononçant que ceux qui sont morts en nostre Seigneur sont bien heureux : adjoustant la raison, qu'ils se reposent de toutes leurs peines ^ Or ce n'est pas bien fait de tellement lascher la bride à nostre affection , que nous introduisions en l'Eglise une façon perverse de prier Dieu. Certes quiconque sera de moyen esprit et prudence , jugera aisément que les Anciens, entraitlant de ceste matière, se sont conformez par trop à l'opinion et sottise du vulgaire. Je confesse, selon que les esprits estans préoccupez d'une crédulité volage sont souvent aveuglez, que mesmes les Docteurs ont esté embrouillez de la fantasie commune : mais ce pendant on voit par leurs livres que ce n'est pas sans scrupule qu'ils parlent de prier pour les trespassez, comme gens mal asseurez et qui sont comme en branle. Sainct Augustin au livre de ses Confessions récite, que Monique sa mère pria fort à son trespas qu'on feist mémoire

1) Apoc. XIV, lî.

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