LIVRE 111, CHAPITRE II
Dieu , celle qui fut di(e à Adam , Tu mourras de mort ; c'csloit une voix de Dieu, qui fut dite fi Gain, Le sang de ton frère crie à moy de la terre * : mais toutes telles sentences ne pouvoyent sinon esbranler la foy : (ant s'en faut qu'elles fussent pour l'establir. Nous ne nions pas cependant que l'office de la foy ne soit de donner consentement à la vérité de Dieu, toutesfois et quantes qu'il parle, et quoy qu'il dise, et en quelque manière que ce soit : mais nous cherchons à présent que c'est que la foy trouve en icelle parole, pour s'appuyer et reposer. Si nostre conscience ne voit autre chose qu'indignation et vengence, comment ne tremblera-elle d'horreur? Et si elle a une fois Dieu en horreur, comment ne le fuiraelle? Or la foy doit chercher Dieu, non pas le fuir. Il appert doncques que nous n'avons pas encores la définition plene : puis que cela ne doit point estre réputé foy, de cognoistre une chacune volonté de Dieu. Et que sera-ce si au lieu de volonté, de la(iuelle le message est quelquesfois triste et espovantable, nous mettons bénévolence ou miséricorde? Certes, en ceste manière nous approchons plus de la nature de foy. Car lors nous sommes doucement induits de chercher Dieu, après que nous avons cognu nostre salut estre en luy : ce qu'il nous déclaire en nous asseurant qu'il en a soin. Parquoy il nous est besoin d'avoir promesse de sa grâce, en laquelle il testiiie qu'il nous est Père propice : pource que sans icelle nul ne peut approcher de luy, et que le cœur de l'homme ne se peut reposer que sur icelle. Selon ceste raison ces deux mots, Miséricorde et Vérité sont souvent conjoincts aux Pseaumes : comme il y a un accord indissoluble, pource qu'il ne nous proufiteroit rien de sçavoir que Dieu est véritable, s'il ne nous convioit à soy quasi nous alléchant par sa clémence. Et ne seroit point à nous de comprendre sa miséricorde, s'il ne la nous offroit par sa voix. Les exemples sont, J'ay presché ta vérité et ton salut : Je n'ay point celé la bonté et vérité : Comme la bonté et vérité me gardent^. Item, Ta miséricorde
1) Gen. 11,17; IV, 10.
Ps. XL, 11, 12.
touche les cieux, ta vérité va jusques aux nues. Item, Toutes les voyes de Dieu sont clémence et vérité à ceux qui gardent son alliance. Item, Sa miséricorde est multipliée sur nous, et sa vérité demeure à jamais. Item, Je chanlerayà ton Nom pour ta miséricorde et vérité*. Je laisse ù réciter ce qu'en disent souvent les Prophètes : c'est que Dieu, selon qu'il est bénin, est aussi loyal en ses promesses. Car ce seroit témérité à nous, de concevoir que Dieu nous soit propice, s'il n'en testiiie luy-mesme, et qu'il nous préviene en nous conviant, ;\ ce que sa volonté ne nous soit douteuse ou obscure. Or nous avons desjà veu qu'il a ordonné son Fils pour le seul gage de son amour, et que sans luy il n'y apparoist haut et bas que signes d'ire et de haine. D'avantage , puis que la cognoissance de la bonté de Dieu ne peut pas avoir grande importance, sinon qu'elle nous y face reposer, il faut exclurre toute intelligence meslée avec doute, et laquelle ne consiste fermement, mais vacille comme débatant de la chose. Or il s'en faut beaucoup que l'entendement de l'homme, ainoi qu'il est aveuglé et obscurci, puisse pénétrer et atteindre jusques à cognoistre la volonté de Dieu : que le cœur, au lieu qu'ail a accoustumé de vaciller en doute et incertitude, soit asseuré pour reposer en telle persuasion. Parquoy il faut que l'entendement de l'homme soit d'ailleurs illuminé, et le coeur confermé, devant que la Parole de Dieu obtiene plene foy en nous. Maintenant nous avons une entière définition delà foy, si nous déterminons que c'est une ferme et certaine cognoissance de la bonne volonté de Dieu envers nous : laquelle estant fondée sur la promesse gratuite donnée en Jésus-Christ, est révélée à nostre entendement, et scellée en nostre cœur par le sainct Esprit.
8 Mais devant que passer outre, il sera nécessaire de mettre quelques Proèmes pour desvelopper quelques nœuds qui autrement pourroyent empescher les lecteurs, et les relarder. En premier lieu nous avons à réfuter la distinction qui a eu tousjours vogue entre les Sorbonistes,
I) Ps. XXV, 10; XXXVI, 6 ; CXVII, î.
touchant la foy qu'ils appellent Formée et Informée. Car ils imaginent que ceux qui ne sont touchez d'aucune crainte de Dieu, ou de sentiment de piété, ne laissent point de croire tout ce qui est nécessaire à salut ; comme si le sainct Esprit illuminant nostre cœur à la foy, ne nous estoit point tesmoin de nostre adoption. Or combien que contre toute l'Escriture ils veulent avec leur fierté, que telle cognoissance soit foy, il ne sera jà besoin de beaucoup disputer ou débalre plus longuement contre leur déliniiion, moyennant que ce que TiEscriture nous en monstre soit bien expliqué. Car de là il nous apperra combien sottement et bestialement ils gergonnent, plustost qu'ils ne parlent, d'une chose si haute. J'en ay desjà touché une partie : je déduiray ciaprès le reste en son lieu. Pour le présent je dy qu'on ne sçauroit rien feindre plus hors de propos que leur resverie.
Ils entendent qu'un assentement, par lequel les contempteurs de Dieu accepteront pour vray ce qui est contenu en l'Escriture, doit estre réputé pour foy. Or il faloit veoir en premier lieu, si chacun appelle à soy la foy de sa propre industrie, ou bien si c'est le sainct Esprit qui par icelle nous testifie nostre adoption. Parquoy ils babillent en petis enfans, quand il demandent si la foy estant formée de la charité survenante est une mesnie foy ou diverse. Et par tel badinage il est notoire, que jamais ils n'ont rien conceu du don singulier de l'Esprit , par lequel la foy nous est inspirée. Car le commencement de croire contient en soy la réconciliation, par laquelle l'homme a accès à Dieu. Que s'ils poisoyent bien ceste sentence de sainct Paul, qu'on croit de cœur à justice ^ : ils ne s'amuseroyent plus à qualifier ainsi la foy par des vertus survenantes. Quand nous n'aurions autre raison que ceste-ci, elle devroit suffire pour décider tout différent : asçavoir que l'assentement que nous donnons à Dieu (comme j'en ay desjà parlé, et en traitteray tantost plus au long) est au cœur plustost qu'au cerveau, et d'affection plustost que d'intelli-
<) Bom. X, 10.
gence. Pour laquelle cause l'obéissance de la foy est tant louée, que Dieu ne préfère nul autre service à icelle * : et à bon droict, veu qu'il n'a chose si précieuse que sa vérité, laquelle est signée par les croyans (comme dit Jehan -Baptiste) comme quand on met son signe ou paraphe en une lettre ^ Pource que ceci ne doit point estre en doute , je conclu en un mot, que ceux qui disent que la foy est formée quand il survient quelque bonne affection, comme un accessoire estrange, ne font que babiller : veu que l'assentement ne peut estre sans bonne affection et sans révérence de Dieu. Mais il se présente un argument beaucoup plus clair. Car puis que la foy embrasse Jésus-Christ selon qu'il nous est offert du Père (or il nous est offert non-seulement en justice, rémission des péchez et appointement, mais aussi en satisfaction et fontaine d'eau vive) nul ne le pourra jamais cognoistre deuement, ne croire en luy, qu'il n'appréhende ceste sanctification de l'Esprit. Ou bien si quelqu'un veut avoir encores cela plus clairement : la foy est située en la cognoissance de Christ, et Christ ne peut estre cognu sans la sanctification de son Esprit : il s'ensuit que la foy ne doit estre nullement séparée de bonne affection.
9 Ceux qui ont coustume d'alléguer ce que dit sainct Paul , asçavoir si quelqu'un avoit si parfaite foy que de pouvoir transférer les montagnes, et qu'il n'eust point de charité *, que cela n'est rien, voulans par ces paroles faire une foy informe qui soit sans charité : ils ne considèrent point que signifie le vocable de Foy en ce passage. Car comme ainsi soit que sainct Paul eust disputé des divers dons de l'Esprit, entre lesquels il avoit nommé les langues, vertus et prophéties: et qu'il eust exhorté les Corinthiens d'appliquer leur estude aux plus excellens et plus proutitîibles, c'est asçavoir dont il pouvoit venir plus de fruit et utilité à tout le corps de l'Eglise : il adjouste qu'il leur démonstrera encores une plus excellente voye**, asçavoir que tous ces dons, combien qu'ils soyent tous excellens en
1) Rom. 1,5.
S) 1 Cor. XIll, t.
2) Jean III, 33.
4) ) Cor. XU, 31.