LIVRE II!, CHAPITRE VU
en quoy nous pouvons aider nostre prochain, nous en sommes dispensateurs, ayansunefoisàrentlrecontecommenlnous nous serons acquittez de nostre charge.
D'avantage, qu'il n'y a point d'autre façon de bien et droictement dispenser ce qui nous est commis, que celle ([ui est limitée ù la reigle de charité. De là il adviendra que non-seulement nous conjoindrons le soin de prouliter à nostre prochain, avec la solicitude que nous aurons de faire nostre proulit : mais aussi que nous assujetirons nostre proulit à celuy des autres. Et de faict,le Seigneur, pour nous monslrer que c'est la manière de bien et deuement administrer ce qu'il nous donne, il l'a recommandée anciennement au peuple d'Israël aux moindres bénéfices qu'il luy faisoit. Car il a ordonné que les premiers fruits nouveaux luy fussent offers^: afin que le peuple par cela testifiast qu'il ne luy estoit licite de percevoir aucuns fruits des biens qui ne luy auroyent esté consacrez. Or si les dons de Dieu nous sont lors finalement sanctifiez, après que nous les luy avons consacrez de nostre main, il appert qu'il n'y a qu'abus damnable , quand ceste consécration n'a point son cours. D'autre part, ce seroit folie de tascher d'enrichir Dieu, en luy communiquant des choses que nous avons en main. Puis doncques que nostre bénéficence ne peut venir jus- «lues à luy (comme dit le Prophète) il nous la faut exercer envers ses serviteurs qui sont au monde. Pourtant aussi les aumosnes sont accomparées à des oblations sainctes ^ pour monstrer que ce sont exercices correspondans maintenant à l'observation ancienne qui estoit sous la Loy, dont je viens de parler.
6 D'avantage, afin que nous ne nous lassions en bien faisant (ce qui adviendroit autrement à tous coups) il nous doit souvenir pareillement de ce qu'adjouste l'Apostre : c'est que charité est patiente, et n'est pas facile à irriter'. Le Seigneur commande sans exception de bien faire à tous : desquels la pluspart sont indignes, si nous les estimons selon
1) Ex.XXIf, S9 ; XXUI, 19.
21 Ps. XVI, 2, 3; Heb. XllI, 16; 2 Cor. IX, 3,12.
3J 1 Cor. XUI, 4.
leur propre mérite. Mais l'Escriture vient au-devant, en nous admonestant que nous n'avons point à rf^garder que c'est que les hommes méritent d'eux, mais plustost que nous devons considérer l'image de Dieu en tous, à la(juelle nous devons tout honneur etdilection. Singulièrement (pi'il nous la faut recognoistre es domesti(iues de la foy * : d'autant qu'elle est en eux renouvelée et restaurée par l'Esprit de Christ. Quiconques doncques se présentera .1 nous ayant affaire de nostre aide, nous n'aurons point cause de refuser de nous employer pour luy. Si nous disons qu'il soit estranger : le Seigneur luy a imprimé une marque la(iuelle nous doit estre familière. Pour laquelle raison il nous exhorte de ne point mespriser nostre chair-. Si nous alléguons qu'il est contemplible et de nulle valeur : le Seigneur répliijue, nous remonstrant qu'il l'a honoré, en faisant en luy reluire son image. Si nous disons que nous ne sommes en rien tenus à luy : le Seigneur nous dit qu'il le substitue en son lieu, afin que nous recognoissions envers iceluy les bénéfices qu'il nous a faits. Si nous disons qu'il est indigne pour lequel nous marchions un pas : l'image de Dieu, laquelle nous avons à contempler en luy, est bien digne que nous nous exposions pour elle avec tout ce qui est nostre. Mesmes quand ce seroit un tel homme, qui nonseulement n'auroit rien mérité de nous, mais aussi nous auroit fait beaucoup d'injures et outrages, encores ne seroitce pas cause suffisante pour faire que nous laissions de l'aimer et luy faire plaisir et service. Car si nous disons qu'il n'a mérité que mal de nous : Dieu nous pourra demander quel mal il nous a fait, luy dont nous tenons tout nostre bien.
Car quand il nous commande de remettre aux hommes les offenses qu'il nous ont faites ^ il les reçoit en sa charge. Il n'y a que ceste voye par laquelle on puisse parvenir à ce (}ui est non-seulement difficile à la nature humaine, mais du tout répugnant : asçavoir que nous aimions ceux qui nous hayssent, que nous rendions le bien pour le mal, que nous priions
1) Gai. VI. 10.
3; Luc XVII, 3.
2) li. LVIII, 7.
pour ceux qui mesdisent de nous ^ Nous viendrons, di-je, à ce point, s'il nous souvient que nous ne devons nous arrester à la malice des hommes : mais plustost contempler en eux l'image de Dieu, Ia(iuelleparson excellence et dignité nous peut et doit esmouvoir à les aimer, et effacer tous leurs vices qui nous pourroyent destourner de cela.
7 Geste mortification doncques lors aura lieu en nous, quand nous aurons charité accomplie. Ce qui gist non pas en s'acquittant seulement de tous les ollioes qui apparlienent à charité, mais en s'en acquittant d'une vraye alïection d'amitié. Car il pourra advenir que quelqu'un face entièrement à son prochain tout ce (ju'il luy doit, quant est du devoir extérieur: etnéantmoins il sera bien loing de faire son devoir comme il appartisnt. On en voit beaucoup lesquels veulent estre veus fort libéraux : et toutesfois ils n'eslargissent rien qu'ils ne le reprochent, ou par (ière mine, ou par parole superbe. Nous sommes venus en ceste malheureté au temps présent, que la pluspart du monde ne fait nulles aumosnes, sinon avec contumélie. Laquelle perversité ne devoit pas estre tolérable, mesmes entre les Payens. Or le Seigneur requiert bien autre chose des Chrestiens qu'un visage joyeux et ataigre, à ce qu'ils rendent leur bénélicence amiable par humanité et douceur. Premièrement, il faut qu'ils prenent en eux la personne de celuy qui a nécessité de secours : qu'ils ayent pitié de sa fortune comme s'ils la sentoyent et soustenoyent, et qu'ils soyent touchez d'une mesme affection de miséricorde à luysubvenircomme à eux-mesmes. Celuy qui aura un tel courage, en faisant plaisir à ses frères non-seulement ne contaminera point sa bénéficence d'aucune arrogance ou reproche, mais aussi ne mesprisera point celuy auquel il fait bien, pour son indigence, et ne le voudra subjuguer comme estant obligé à luy.
Tout ainsi que nous n'insultons point à un de nos membres, pour lequel refociller tout le reste du corps travaille: et ne pensons point qu'il soit spécialement
1) Millli. V, 4*.
obligé aux autres membres, pource qu'il leur a fait plus de peine qu'il n'en a prins pour eux. Car ce que les membres se communiquent ensemble n'est pas estimé gratuit: mais plustost payement et satisfaction de ce qui est deu par la loy de nature : et ne se pourroit refuser, que cela ne veinst en horreur. Par ce moyen aussi nous gagnerons un autre point, que nous ne penserons point estre délivrez et acquittez, quand nous aurons fait nostre devoir en quelque endroict, comme on estime communément. Car quand un homme riche a donné quelque chose du sien, il laisse là toutes les autres charges, et s'en exempte comme si elles ne luy appartenoyent de rien. Au contraire, un chacun réputera que de tout ce qu'il a et de ce qu'il peut, il est debteur à ses prochains, et qu'il ne doit autrement limiter l'obligation de leur bien faire, sinon quand la faculté luy défaut : laquelle tant qu'elle se peut eslendre, se doit réduire à charité.
8 Traittons encore plus au long de l'autre partie du renoncement de nousmesmes, laquelle regarde Dieu. Nous en avons desjà parlé çà et là : et seroit chose superflue de répéter tout ce qui en a esté dit. Il suffira de monstrer comment elle nous doit ranger à patience et mansuétude. Premièrement donc en cherchant le moyen de vivre ou reposer à nostre aise, l'Escrilure nous rameine tousjours là, que nous résignans à Dieu avec tout ce qui nous appartient, nous luy submettions les alfeclions de nostre cœur pour le donter et subjuguer. Nous avons une intempérance furieuse, et une cupidité effrénée à appéter crédits et honneurs, à chercher puissances, à amasser richesses, et assembler tout ce qu'il nous semble advis Catre propre à pompe et magnificence. D'autre part, nous craignons et hayssons merveilleusement povreté, petitesse et ignominie : pourtant les fuyons-nous autant qu'en nous est.
Pour laquelle cause on voit en quelle inquiétude d'esprit sont tous ceux qui ordonnent leur vie selon leur propre conseil, combien ils tentent de moyens : en combien de sortes ils se tormentent, afin de parvenir où leur ambition et ava-