‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 56 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VII

rice les transporte, et afin d'évilor pnvreté et tasse condition. Parquoy les fidèles, pour ne se point envelopper en ces laqs, auront à tenir ceslc voye. l'remièrenient, il ne faut point qu'ils désirent ou espèrent, ou imaginent autre moyen de prospérer, que de la bénédiction de Dieu : et pourtant se doyv;nl seurenient appuyer et reposer sur icelle. Car jà soit qu'il soit bien advis que la chair soit suffisante de soy-mesme ta parvenir à son intention, quand elle aspire à honneur et richesses par son industrie, ou quand elle y met ses efforts, ou quand elle est aidée par la faveur des hommes : toutesfois il est certain que toutes ces choses ne sont rien, et que nous ne pourrons jamais nullement prouliter ne par nostre engin, ne par nostre labeur, sinon d'autant que le Seigneur fera prouflter l'un et l'autre. A.u contraire, la seule bénédiction trouvera voye au u'ilieu de tous empeschemens, pour nous donner bonne issue en toutes choses. D'avantage, quand ainsi seroit que nous pourrions sans icelle acquérir quelque honneur ou opulence (comme nous voyons tous les jours lesmeschans venir à grandes richesses et gros estais) : néantmoins puis que là où est la malédiction de Dieu, on ne sçauroit avoir une seule goutte de félicité, nous n'obtiendrons rien qui ne nous tourne à malheur sinon que sa bénédiction soit sur nous. Or ce seroit une grande rage, d'appéter ce qui ne nous peut faire que misérables.

9 Pourtant si nous croyons que tout moyen de prospérer gist en la seule bénédiction de Dieu, et que sans icelle toute misère et calamité nous attend, nostre office est de n'aspirer à richesses et honneurs avec trop grande cupidité, en fiance de nostre engin, ou diligence, ou faveur des hommes, ou de fortune :

mais de regarder tousjours en Dieu, afin que par sa conduite nous soyons menez à telle condition que bon luy semblera. De là il adviendra que nous ne nous efforcerons point d'attirer richesses à nous, de voler les honneurs par droict ou par tort, par violence ou cautèle , et autres moyens obliques : mais seulement chercherons les biens qui ne nous destourne-

ront point d'innocence. Car qui est-ce qui espéi'cra que la bénédiction de Dieu luy doyve aider en commettant fraudes et rapines, et autres meschancetez? Car comme elle n'assiste point sinon à ceux qui sont droicts en leurs pensées, et en leurs œuvres : ainsi l'homme qui la désire, doit estre par cela relire de toute iniquité et mauvaise cogitation. D'avantage aussi elle sera comme une bride pour nous restreindre, à ce que nous ne bruslions point d'une cupidité désordonnée de nous enrichir, et que nous ne taschions point ambitieusement à nous eslever. Car quelle impudence seroit-ce, de penser que Dieu doit nous aider à obtenir les choses que nous désirons contre sa P;!role? Jà n'adviene qu'il advance par l'aide de sa bénédiction, ce qu'il maudit de sa bouche. Finalement, quand les choses n'adviendront point selon nostre espoir et souhait : par ceste considération nous serons retenus, afin de ne nous desborder en impatience, et détester nostre condition. Car nous cognoistrons que cela seroit murmurer à rencontre de Dieu : parla volonté duquel, et povreté et richesses, et contemnemenl et honneurs sont dispensez. En somme , quiconque se reposera en la bénédiction de Dieu (comme il a esté dit) n'aspirera point par mauvais moyens et obliques, à nulle des choses que les hommes appèlent d'une cupidité enragée : veu qu'il cognoistra que ce moyen ne lui proufiteroit de rien. Et s'il luy advient quelque prospérité, ne l'imputera point ou à sa diligence ou à industrie, ou à fortune : mais recognoistra que cela est de Dieu. D'autre part, s'il ne se peut guères advancer, ce pendant que les autres s'eslèvent à souhait, voire mesmes qu'il aille en arrière : si ne laissera-il point de porter plus patiemment et modérément sa povreté, que ne feroit un homme infidèle ses richesses moyennes, lesquelles ne seroyent point si grandes qu'il désireroit. Car il aura un soulagement où il pourra mieux acquiescer qu'en toutes les richesses du monde, quand il les auroit assemblées en un monceau : c'est qu'il réputei-a toutes choses estre ordonnées de Dieu, comme il est expédient pour son salut.

Nous voyons que David a esté ainsi affectionné, lequel en suyvant Dieu, et se laissant gouverner à luy, proteste qu'il est semblable à un enfant, naguères sevré, et qu'il ne cliemine point en choses hautes et par-di'ssus sa naturel

10 Combien qu'il ne fale pas que les fidèles gardent seulement en cestendroict une telle patience et modération : mais ils la doyvent aussi estendre à tous les événemens ausquels la vie présente est sujette. Parquoy nul n'a deuement renoncé à soy-mesme, sinon quand il s'est tellement résigné à Dieu, qu'il souffre volontairement toute sa vie estre gouvernée au plaisir d'iceluy. Celuy qui aura une telle affection , quelque chose qu'il adviene, jamais ne se réputera malheureux, et ne se plaindra point de sa condition, comme pour taxer Dieu obliquement. Or combien ceste affection est nécessaire, il apparoistra si nous considérons à combien daccidens nous sommes sujets. Il y a mille maladies qui nous molestent assiduellement les unes après les autres.

Maintenant la peste nous tormente, maintenant la guerre : maintenant une gelée ou une gresle nous apporte stérilité, et par conséquent nous menace d'indigence : maintenant par mort nous perdons femmes, enfans et autres parens : aucunesfois le feu se mettra en nostre maison. Ces choses font que les hommes maudissent leur vie, détestent le jour de leur naiivité, ont en exécration le ciel et la lumière, détractent de Dieu : et comme ils sont éloquens à blasphémer , l'accusent (l'injustice et cruauté. Au contraire , il faut que l'homme fidèle contemple meslaes en ces choses, la clémence de Dieu et sa bénignité paternelle. Pourtant, soit (lu'il se voye désolé par la mort de tous ses prochains, et sa maison comme dé-

serte, si ne laissera -il point de bénir Dieu, mais plustost se tournera à ceste pensée, que puisque la grâce de Dieu habite en sa maison, elle ne la laissera point désolée. Soit que les bleds et vignes soyent gastées et destruites par gelée , gresle ou autre tempeste, et que par cela il prévoye danger de famine : encores ne perdra-il point courage, et ne se mescontentera point de Dieu, mais plustost persistera en fiance ferme, disant en son cœur, Nous sommes toutesfois en la tulèle du Seigneur, nous sommes les brebis de sa nourriture ^ Quelque stérilité doncques qu'il y ait, il nous donnera tousjours de quoy vivre.

Soit qu'il endure affliction de maladie, si ne sera-il point abatu par la douleur pour s'en desborder en impatience , et se plaindre de Dieu : mais plustost en considérant la justice et bonté du Père céleste, en ce qu'il le chastie, il se duira par cela à patience. Brief, quelque chose qu'il adviene, sçachant que tout procède de la main du Seigneur, il le recevra d'un cœur paisible et non ingrat : afin de ne résister au commandement de celuy auquel il s'est une fois permis. Principalement que ceste folle et misérable consolation des payens soit loing du cœur chrestien : c'est d'imputer à fortune les adversitez, pour les porter plus patiemment. Car les philosophes usent de ceste raison : que ce seroit folie de se courroucer contre fortune, laquelle est téméraire et aveugle, et jette ses dards à la volée, pour navrer les bons et mauvais sans discrétion. Au contraire, reste est la reigle de piété, que la seule main de Dieu conduit et gouverne bonne fortune et adverse : laquelle ne va point d'une impétuosité inconsidérée , mais dispense par une justice bien ordonnée tant le bien que le mal.

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