‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 57 sur 346 · LIVRE III, CHAPITiiE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITiiE VIII

ceux que le Seigneur a adoptez et receus on la compagnie de ses ent'ans, se doyvenl préparer à une vie dure, laborieuse, l)lene de travail et d'infinis genres de maux. C'est le bon plaisir du Père céleste, d'exercer ainsi ses serviteurs alin de les expérimenter. Il a commencé cest ordre en Christ son Fils premier-nay, et le poursuyl envers tosis les autres. Car comme ainsi soit que Christ fust son Fils bienaimé, auquel il a tousjours prins son bon plaisir \ nous voyons toulesfois qu'il n'a point esté traitté mollement et délicatement en ce monde : tellement qu'on peut dire que non-seulement il a esté en assiduelle afiliclion> mais que toute sa vie n'a esté qu'une espèce de croix perpétuelle. L'Apostre assigne la cause, qu'il a falu qu'il fust instruit à obéissance par ce qu'il a soufferte Comment doncques nous exempterons-nous de la condition à laquelle il a falu que Christ nostre chef se soit submis : veu mesmes qu'il s'y est submis à cause de nous , afin de nous donner exemple de patience? Pourtant l'Apostre dénonce que Dieu a destiné ceste lin à tous ses enfans : de les faire conformes à son Christ \ De là nous revient une singulière consolation, c'est qu'en endurant toutes misères, qu'on appelle choses adverses et mauvaises, nous communiquons à la croix de Christ : afin que comme luy a passé par un abysme de tous maux pour entrer à la gloire céleste, aussi que par diverses tribulations nous y parvenions''. Car sainct Paul nous enseigne que quand nous sentons en nous une participation de ses affligions, nous appréhendons jiareillement la puissance (le sa résurrection, et quand nous sommes faits parlicipans de sa mort, c'est une jréparation pour venir à son éternité glorieuse ^ Combien a- d'efficace cela, pour adoucir toute amertume qui pourroit estre en la croix : c'est que d'autant plus que nous sommes affligez et endurons de misères, d'autant est plus certainement confermée nostre société avec Christ.

Avec lequel quand nous avons telle communication, les adversitez non-seulement

1) Mitlh. m, 17 ; XVII, 5.

3) Rom. VIM, 29.

5) Pbil. III, 10.

*) Ai-l.XiV, -22.

nous sont bénites, mais aussi nous sont comme aides, pour advancer grandement nostre salut.

2 D'avantage, le Seigneur Jésus n'a eu nul mestier de porter la croix et endurer tribulations, sinon que pour lestifier et approuver son obéissance envers Dieu son Père : mais il nous est nécessaire pour plusieurs raisons, d'estre perpétuellement affligez en ceste vie. Premièrement, selon que nous sommes trop enclins de nature à nous exalter, et nous attribuer toutes choses : si nostre imbécillité ne nous est démonslrée à l'œil, nous estimons incontinent de nostre vertu outre mesure, et ne doutons point de la faire invincible contre toutes diffîcultez qui pourroyent advenir. De là vient que nous nous eslevons en une vaine et folle confiance de la chair, laquelle puis après nous incite à nous enorgueillir contre Dieu : comme si nostre propre faculté nous suffisoit sans sa grâce. 11 ne peut mieux rabatre ceste outrecuidance, qu'en nous monstrant par expérience combien il y a en nous non--seulement d'imbécillité, mais aussi de fragilité.

Pourtant il nous afflige, ou par ignominie, ou par povreté, ou maladie, ou perte de parens, ou autres calamitez : ausquelles tant qu'en nous est, nous succombons incontinent , pource que nous n'avons point la vertu de les soustenir. Lors estans humiliez nous apprenons d'implorer sa vertu, laquelle seule nous fait consister et tenir fermes sous la pesanteur de tels fardeaux. Mesmes les plus saincts, combien qu'ils cognoissent leur fermeté estre fondée en la grâce de Dieu, et non en leur propre vertu, toutesfois encores se tienent-ils trop asseurez de leur force et cons.ance : sinon que le Seigneur les amenast en plus certaine cognoissance d'eux-mesmes, les esprouvanl par croix. David mesmes a esté surprins d'une telle présomption, pour estre rendu comme insensé, comme il le confesse : J'ay dit en mon repos. Je ne seray jamais esbranlé*. 0 Dieu, tu avois esiabli force en ma montagne par ton bon plaisir : tu as caché ta face , et j'ay

1) Pi. XXÎ, 7.

esté estonné*. Il confesse que la prospérité a hébété et abruti tous ses sens : tellement que ne se souciant de la grâce de Dieu, de laquelle il devoit dépendre, il s'est voulu appuyer sur soy-mesme, et a bien osé se promettre un estât permanent. Si cela est advenu à un si grand Propliète, qui sera celuy de nous qui ne craindra pour eslre sur ses gardes? Et pourtant ce (ju'ils se flattoyent concevans quelque opinion de grande fermeté et constance, ce pendant que toutes choses estoyent paisibles : après avoir esté agitez de tribulation, ils cognoisscyent ([ue c'estoit hypocrisie. Voylà doncques la manière comment il faut que les (idèles soyent adverlis de leurs maladies : afin de proufiter en humilité, et se despouiller de toute perverse confiance de la chair, pour se ranger du tout à la grâce de Dieu. Or après s'y estre rangez, ils sentent que sa vertu leur est présente, en laquelle ils ont assez de forteresse.

3 C'est ce que sainct Paul signifie, disant que de tribulation s'engendre patience : et de patience, probation'. Car ce que le Seigneur a promis à ses fidèles, de leur assister en tribulations, ils sentent cela estre vray, quand ils consistent en patience, eslans soustenus de sa main. Ce qu'ils ne pouvoyent faire de leurs forces. Patience doncques est une espreuve aux saincts, que Dieu donne vrayement le secours qu'il a promis, quand il est mestier. Par cela aussi leur espérance est confermée : pource que ce seroit trop grande ingratitude, de n'attendre point pour l'advenir la vérité de Dieu, laquelle jà ils ont esprouvée estre ferme et immuable. Nous voyons desjà combien de proufits prouvienent de la croix, comme d'un til perpétuel. Car icelle renversant la fausse opinion que nous concevons naturellement de nostre propre vertu, et descouvrant nostre hypocrisie , laquelle nous séduit et abuse par ses flatteries, elle rabat la présomption de nostre chair, laquelle nous estoit pernicieuse. Après nous avoir ainsi humiliez : elle nous apprend de nous reposer en Dieu : lequel estant nostre fondement, ne nous laisse

1) Pi. XXX, 8.

2) Rom. V 3, 4.

point succomber ne perdre courage. De ceste victoire s'ensuyt espérance, d'autant que le Seigneur en accouiplissant ce qu'il a promis, establit sa vérité pour l'advenir. Certes (juand il n'y auroit.(iue ces causes seules, il appert combien nous est nécessaire l'exerciialion de la croix. Car ce n'est point un petit proutit, que l'amour de nous-mesmes, laquelle nous aveugle, soit oslée, afin que nous cognoissions droictement nostre foiblesse : d'avoir un droict sentiment d'icelle, afin d'apprendre une desfiance de nous-mesmes : de nous desfier de nous-mesmes, afin de transférer nostre fiance en Dieu : de nous appuyer sur Dieu en certaine fiance de cœur, afin que par le moyen de son aide nous persévérions jusques à la fin victorieux : consister en sa grâce, ù ce que nous le cognoissions estre vray et fidèle en ses promesses : avoir la cerlitude de ses promesses notoire, à ce que nostre espérance soit par cela confermée. 4 Le Seigneur a encores une autre raison d'affliger ses serviteurs : c'est afin d'esprouverleur patience, elles instruire à obéissance. Non pas qu'ils puissent avoir autre obéissance que celle qu'il leur a donnée : mais il luy plaist de monstrer ainsi et testifier les grâces qu'il a mises en ses fidèles, à ce qu'elles ne demeurent point oisives et cachées au dedans. Parquoy quand il met en avant la vertu et constance de souffrir qu'il a donnée à ses serviteurs, il est dit qu'il esprouve leur patience. Dont aussi ces façons de parler sont déduites : qu'il a tenté Abraham, et a cognu sa piété, d'autant qu'il n'a point refusé d'immoler son fils pour luy complaire *. Pourlant sainct Pierre dit que nostre foy n'est pas moins esprouvée par tribulation, que l'or est examiné en la fournaise-^. Or qui est-ce qui niera cela estre expédient, qu'un don si excellent, lequel le Seigneur a fait à ses serviteurs, soit appliqué en usage, afin d'eslre fait notoire et manifeste? Car jamais on ne l'estimeroit autrement comme il appartient. Que si le Seigneur a juste raison de donner matière aux vertus qu'il a mises en ses fidèles, pour les exerciter,

1 Gen. XXI!, 1, lî.

1 Pierre I, 7.

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