‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 58 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE VIII

à ce qu'elles ne demeurent point en cachette, et mesmes à ce (ju'elles ne soyenl point inutiles : nous voyons que ce n'est pas sans cause qu'il envoyé aflliclions, sans lesquelles leur patience seroit nulle. Jedi aussi qu'il les instruit par ce moyen à obéir : veu (|u'ilsapprenent par cela de ne vivre pas ù leur souhait, mais à son plaisir. Certes si toutes choses leur advenoyent comme ils demandent, ils ne sçauroyent que c'est de suyvre Dieu. Or Sénè(iue philosophe payen, dit que c'a esté un ancien proverbe, quand on vouloit exhorter (juehiu'un à endurer patiemment adversitez, d'user de ce mot. Il faut suyvre Dieu ^ En quoy ils signilioyent que lors tinalement l'homme se submet au joug du Seigneur, quand il se laisse chastier, et preste volontairement la main et le dos à ses verges. Or si c'est chose raisonnable que nous nous rendions en toutes manières obéissans au Père céleste : il n'est pas à refuser qu'il nous accoustume en toute manière qu'il est possible à luy rendre obéissance.

5 Toutesfois nous ne voyons pas encores combien icelle est requise, sinon que nous réputions quelle est l'intempérance de nostre chair, à rejetter le joug du Seigneur, incontinent qu'elle est un peu délicatement traittée. Car il en advient autant qu'aux chevaux rebelles :

lesquels après avoir esté quelque temps en l'estable oisifs et bien repeus, ne se peuvent puis après douter, et ne recognoissent leur maistre, auquel ils se laissoyent au paravant ranger. Brief, ce que le Seigneur se plaind estre advenu au peuple d'Israël, se voit coustumièrement en tous hommes : c'est qu'estans engraissez en trop douce nourriture, ils regimbent contre celuy qui les a nourris ^. Bien est vray qu'il convenoit que la bénélicence de Dieu nous attirast à réputer et aimer sa bonté : mais puis que nostre ingratitude est telle, que nous sommes plustost corrompus pas sa douceur et son traittement amiable, qu'incitez à bien, il est plus que nécessaire qu'il nous tiene la bride serrée, et nous entretiene en quelque discipline, de peur que ne nous

1) De vUa 6£o(a,csp. XV. 2) Deul.XXXU, 15.

(lesbordionsen telle pétulance. Pourceste cause, afin que nous ne devenions fiers par trop grande abondance de birns, afin (jue les honneurs ne nous enorgueillissent, afin que les ornemens que nous avons selon le corps ou selon l'âme, n'engendrent quehjue fierté ou dcsbordement en nous, le Seigneur vient au-devant, et y met ordre, refrénant et doutant par le remède de la croix l'insolence de nostre chair. Et ce en diverses sortes, comme il cognoist estre expédient et salutaire à chacun; car nous ne sommes point si malades les uns que les autres, ne d'une mesme maladie : et pourtant il n'est yh mestier que la cure soit pareille en tous. C'est la raison pourquoy il exerce les uns en une espèce de croix, les autres en l'autre. Néantmoins combien qu'en voulant pourvoir à la santé de tous, il use de plus douce médecine envers les uns, de plus aspre et rigoureuse envers les autres, si est-ce qu'il n'en laisse pas un exempt, d'autant qu'il cognoist tout le monde estre malade.

6 D'avantage, il est mestier que nostre bon Père non-seulement préviene nostre infirmité pour l'advenir : mais il est aussi expédient souventesfois qu'il corrige nos fautes passées, pour nous' retenir en obéissance vers soy. Pourtant, incontinent qu'il nous vient quelque affliction, nous devons avoir souvenance de nostre vie passée. En ce faisant nous trouverons sans doute que nous avons commis quelque faute digne d'un^ tel chastiment; combien qu'à la vérité, il ne nous faloit prendre de la recognoissance de nostre péché la principale matière pour nous exliorter à patience : car l'Escriture nous baille en main une bien meilleure considération, en disant que le Seigneur nous corrige par adversitez, afin de ne nous point condamner avec ce monde *. Nous avons doncquesù recognoislre la (démence et bénignité de nostre Père au milieu de la plus grande amertume qui soit aux tribulations : veu qu'en cela mesmes il ne cesse d'advancer nostre salut; car il nous afflige non pas pour nous perdre ou ruiner, mais pour nous délivrer de la con-

1) 1 Cor. XI, 32.

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damnation de ce monde. Geste pensée nous mènera à ce que l'Escriture nous enseigne ailleurs, disant, Mon enfant, ne rejette point la correction du Seigneur, et ne te fasche point quand il t'argue : car Dieu corrige ceux qu'il aime, et les entretient comme ses enfans *. Quand nous oyons dire que ses corrections sont verges paternelles, n'est-ce pas nostre office de nous rendre enfans dociles, plustost qu'en résistant ensuyvre les gens désespérez, qui sont endurcis en leurs maléfices? Le Seigneur nous perdroit «'il ne nous retiroit à soy par corrections, quand nous avons failli. Et comme dit i'Apostre, Nous sommes bastars, et non pas enfans légitimes, s'il ne nous lient en discipline ^. Nous sommes doncques par trop pervers si nous ne le pouvons endurer, quand il nous déclaire sa bénévolence et le soin qu'il a de nostre salut. L'Escriture note ceste différence entre les incrédules et les fidèles ; que les premiers à la manière des serfs anciens qui estoyenl de nature perverse, ne font qu'empirer et s'endurcir au fouet : les seconds proulitent à re- |)entance et amendement comme enfans bien nais : eslisons maintenant desquels nous aimons mieux estre. !\lais pource qu'il a esté traitté autre part de cest argument, il nous suffira d'en avoir yci touché en brief.

7 Mais la souveraine consolation est, quand nous endurons persécution pour justice; car il nous doit lors souvenir (iuel honneur nous fait le Seigneur en nous donnant les enseignes de sa gendarmerie. J'appelle Persécution pour justice, non-seulement quand nous souffrons l)Our défendre l'Evangile, mais aussi pour maintenir toute cause équitable. Soit doncques que pour défendre la vérité de Dieu contre les mensonges de Satan, ou bien pour soustenir les innocens contre les meschans , et empesclier qu'on ne leur face tort et injure, il nous fale encourir haine et indignation du monde, dont nous venions en danger de nostre honneur, ou de nos biens, ou de nostre vie, qu'il ne nous face point de mal de

1) Proï. UI, 11, IS.

î) Héb. XII, 8.

nous employer jusques-là pour Dieu, et que nous ne nous réputions malheureux, quand de sa bouche il nous prononce estre bienheureux ^ 11 est bien vray que povreté, si elle est estimée en soymesme, est misère : semblablement exil, mespris, ignominie, prison : finalement la mort est une extrême calamité : mais où Dieu aspire par sa faveur, il n'y a nulle de toutes ces choses, laquelle ne nous tourne à bonheur et félicité. Contentons-nous doncques plustost du tesmoignage de Christ que d'une fausse opinion de nostre chair : de là adviendra qu'à l'exemple des Apostres, nous nous resjouirons toutesfois et quantes qu'il nous réputera dignes que nous endurions contumélie pour son Nom ^. Car si estans innocens et de bonne conscience, nous sommes despouillez de nos biens par la meschancelé des iniques, nous sommes biens apovris devant les hommes, mais par cela les vrayes richesses nous accroissent envers Dieu au ciel. Si nous sommes chassez et bannis de nostre pays, nous sommes d'autant plus avant receus en la famille du Seigneur. Si nous sommes vexez et molestez, nous sommes d'autant plus confermez en nostre Seigneur pour y avoir recours. Si nous recevons opprobre et ignominie, nous sommes d'autant plus exaltez au royaume de Dieu. Si nous mourons, l'ouverture nous est faite en la vie bienheureuse. Ne seroit-ce pas grand'honte à nous d'estimer moins les choses que le Seigneur a tant prisées, que les délices de ce monde, lesquelles passent incontinent comme fumée ?

8 Puis doncques que l'Escriture nous reconforte ainsi en toute ignominie et calamité que nous avons à endurer pour la défense de justice, nous sommes trop ingrats si nous ne les portons patiemment, et d'un cœur alaigre : singulièrement veu que cesie espèce de croix est propre aux fidèles par-dessus toutes les autres : et que par icelle Christ veut estre glorifié en eux, comme dit sainct Pierre ^. Or d'autant qu'il est plus fascheux et aigre à tous esprits hautains et

1) Matlh. V, 10.

3) 1 Pierre IV, 11.

Vct.Y, Itl.

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