LIVRE 111, CHAPITRE VllI
courageux de souffrir opprobre, qu'une centaine de morts, sainct Paul nous admoneste, qu'espérans en Dieu non-seulement nous serons sujets à persécutions, mais aussi à vitupères ^ ; comme ailleurs il nous incite par son exemple à cheminer par infamie comme par bonne réputation ^. Combien que Dieu ne requiert point de. nous une telle liesse laquelle oste toute amertume de douleur : autrement la patience des saincts seroit nulle en la croix, sinon qu'ils fussent tormentez de douleurs, et sentissent angoisse quand on leur fait quelque moleste. Sembiablement si la povreté ne leur estoit dure et aspre, s'ils n'enduroyent quelque lorment en la maladie, si l'ignominie ne les poignoit, si la mort ne leur estoit en horreur, quelle; force ou modération seroit-ce de mespriser toutes ces choses ? Jlais comme ainsi soit qu'une chacune d'icelles ait une amertume conjoincte, de laquelleellepoingtles cœurs de nous tous naturellement : en cela se démonstre la force d'un homme fidèle, si estant tenté du sentiment d'une telle aigreur, combien qu'il travaille griefvenient, toutesfois en résistant il surmonte et viene audessus. En cela se déclaire la patience, ' si estant stimulé par ce mesme sentiment, il est loutesfûis restreint par la crainte de Dieu, comme par une bride à ce qu'il ne se desborde point en quelque despitement ou autre excès. En cela apparoist sa joye et liesse : si estant navré de tristesse et douleur , il acquiesce néantmoins en la consolation spirituelle de Dieu.
9 Ce combat que soustienent les fidèles contre le sentiment naturel de douleur, en suyvant patience et modération, est trèsbien descrit par sainct Paul en ces liaroles, Nous endurons tribulation en toutes choses, mais nous ne sommes point en destresse : nous endurons povreté, mais nous ne sommes point destituez : nous endurons persécution, mais nous ne sommes point abandonnez : nous sommes comme abatus, mais nous ne périssons point ^ Nous voyons que porter patiemment la croix, n'est pas eslre
1) 1 Tim. IV, 10.
3) » Cor. IV, 8, 9.
2) 2 Cor. VI, 8.
du tout slupiile, et ne sentir douleur aucune : comme les Philosophes stoïques ont follement descrit le temps passé un honune magnanime, lequel ayant despouillé Kon humanilé, ne fust autrement louché d'adversité que de prospérité, ny autrement de choses tristes que de joyeuses : ou plustost qu'il fust sans sentiment comme une pierre. Et qu'ont-ils proufité avec ceste si haute sagesse? C'est qu'ils ont dépeint un simulachre de patience, lequel n'a jamais esté trouvé entre les hommes, et n'y peut estre du tout : et mesmes en voulant avoir une patience trop exquise, ils ont osté l'usage d'icelle entre les hommes. 11 y en a aussi maintenant entre les Chrestiens de semblables : lesquels pensent que ce soit vice, nonseulement de gémir et pleurer, mais aussi de se contrister et estre en solicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs : lesquels s'exerçans plustost à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que telles fantasies. De noslre part nous n'avons que faire de ceste si dure et rigoureuse philosophie, laquelle nostre Seigneur Jésus a condamnée non-seulement de paroles, mais aussi par son exemple. Car il a gémi et pleuré, tant pour sa propre douleur, qu'en ayant pitié des autres : et n'a pas autrement apprins à ses disciples de faire. Le monde, dit-il, s'esjouira, et vous serez en destresse : il rira, et vous pleurerez ^ Et afin qu'on ne tournast cela à vice, il prononce ceux qui pleurent estre bien heureux ^. Ce qui n'est point de merveille. Car si on réprouve toutes larmes, que jugerons-nous du Seigneur Jésus, du corps duquel sont distillées gouttes de sang ^? Si on taxe d'incrédulité tout espovantement : qu'eslimerons-nous de l'horreur dont il fust si merveilleusement estonné? Si toute tristesse nous desplaist : comment approuverons-nous ce qu'il confesse, son âme estre triste jusques à la mort.?
10 J'ay voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de désespoir, afin qu'ils ne renoncent point à l'estude de patience , co:îibien qu'ils ne soyent du
1) Jean XVI, 20.
S) Luc XXII, 44.
2) Matlh. V, 4.
INSTITUTION CIIRESÏIENNE.
tout à délivre d'affection naturelle de douleur. Or il convient que ceux qui font de patience slupidité, et d'un homme fort et constant un tronc de bois, perdent courage et se désespèrent, quand ils se voudront adonnera patience. L'Escrilure au contraire loue les saincis de tolérance, quand ils sont tellement affligez de la dureté de leurs maux, qu'ils n'en sont pas rompus pour défaillir : quand ils sont tellement poincts d'amertume, qu'ils ont une joye spirituelle avec, quand ils sont tellement pressez d'angoisses, qu'ils ne laissent point de respirer, se resjouissans en la consolation de Dieu. Cependant ceste répugnance se démeine en leurs cœqrs : c'est que le sens de nature fuit et a en horreur tout ce qui luy est contraire : d'autre part , l'affection de piété les tire en obéissance de la volonté de Dieu, par le milieu de ses difïicultez. Laquelle répugnance Jésus-Christ a exprimée parlant ainsi à sainct Pierre , Quand tu estois jeune, tu te ceignois à ton plaisir, et cheminois où bon te sembloit : quand tu seras vieil , un autre te ceindra, et te mènera où tu ne voudras pointa II n'est pas certes vray-semblable que sainct Pierre ayant à glorifier Dieu par la mort, ait esté traîné à ce faire par contrainte et maugré qu'il eust : autrement son martyre n'auroit pas grand'louange.
Néantmoins combien qu'il obtempérast à l'ordonnance de Dieu d'un courage franc et alaigre, pource qu'il n'avoit point despouillé son humanité, il estoit distrait en double volonté. Car quand il réputoit la mort cruelle qu'il devoit souffrir, estant estonné de l'horreur d'icelle , il en fust volontiers eschappé. D'autre part, quand il considéroit qu'il y estoit appelé par le commandement de Dieu, il s'y présentoit volontiers, et mesmes joyeusement, mettant toute crainte sous le pied. Pourtant si nous voulons estre disciples de Christ, il nous faut mettre peine que nos cœurs soyent remplis d'une telle révérence et obéissance de Dieu, laquelle puisse donter et subjuguer toutes affections contraires à son plaisir. De là il adviendra qu'en quelque tribulation que nous
<) Jean XXI, ;8.
soyons, en la plus grande destresse de cœur qu'il sera possible d'avoir, nous ne laisserons point de retenir constamment patience : car les adversilez auront tousjours leur aigreur, laquelle nous mordra. Pour laquelle cause , esîans affligez de maladie nous gémirons, et nous plaindrons, et désirerons santé : estans pressez d'indigence, nous sentirons quelques aiguillons de perplexité et solicitude. Pareillement l'ignominie, contemnement, et toutes autres injures nous navreront le cœur. Quand il y aura quelqu'un de nos parons mort, nous rendrons à nature les larmes qui luy sont deues : mais nous reviendrons tousjours à ceste conclusion :
Néantmoins Dieu l'a voulu, suyvonsdoncques sa volonté. ]\Iesmes il faut que ceste cogitation interviene parmi les ponctions de douleur, et larmes et gémissemens, alin de réduire nostre cœur à porter joyeusement les choses desquelles il est ainsi contristé.
1 1 Pource que nous avons prins la principale raison de bien tolérer la croix, de la considération de la volonté de Dieu : il faut briefvement définir quelle différence il y a entre la patience fhrestienne et philosophique. Il y a eu bien peu de Philosophes qui soyent montez si haut, * que d'entendre les hommes estre exercitez de la main de Dieu par afflictions, et pourtant, qu'en cest endroict il nous faut obtempérer à sa volonté. i>lais encores ceux qui sont venus jusques-là, n'ameinent point d'autre raison, sinon pource qu'il est nécessaire. Or qu'est cela dire autre chose , sinon qu'il faut céder à Dieu, pource qu'en vain on s'efforceroit d'y résister? Car si nous obéissons à Dieu seulement pource qu'il est nécessaire, quand nous pourrons fuir, nous cesserons de luy obéir. 3Iais l'Escriture veut bien que nous coifsidérions autre chose en la volonté de Dieu : assavoir premièrement sa justice et équité, puis après le soin qu'il a de nostre salut. Pourtant les exhortations chrestiennes sont telles : Soit que povreté, ou bannissement, ou prison, ou contumélie, ou maladie, ou perte de parens, ou autre adversité nous tormente, nous avons à penser que rien de ces choses n'advient