‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 7 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

leur nature, néantmoins ne sont comme à rien estimer, s'ils ne servent à charité : d'autant qu'ils sont donnez à l'édification de l'Eglise, à laquelle s'ils ne se rapportent, ils perdent leur grâce et leur pris. Pour cela prouver il use d'une division, répétant ces mesnies grâces dont il avoit fait mention au paravant : mais il les nomme de divers noms. Ainsi ce qu'il avoit premièrement appelé Vertu, il le nomme Foy : signifiant par l'un et l'autre vocable, la puissance de faire miracles. Or d'autant que ceste puissance, soit qu'on la nomme Foy ou Vertu, est un don particulier de Dieu (comme sont le don des langues , prophéties et autres semblables), lequel un meschant homme peut avoir, et en abuser: ce n'est pas merveilles si elle est séparée de charité. Mais toute la faute de ces povres gens est , que nonobstant que le vocable de Foy ait diverses significations, n'observans point ceste diversité, ils combalent comme s'il estoit tousjours prins en une mesme manière. Le lieu de sainct Jaques, qu'ils ameinentpour confermeraussileur erreur, sera ailleurs expliqué. Car combien que par forme d'enseigner nous concédions qu'il y a plusieurs espèces de foy, quand nous voulons monstrer quelle est la cognoissance de Dieu aux iniques^: néantmoins nous recognoissons et confessons avec l'Escriture une seule foy aux enfans de Dieu. Il est bien vray que plusieurs croyent qu'il y a un Dieu , et pensent que ce qui est comprins en l'Evangile et l'Escriture, est véritable, d'un mesme jugement qu'on a accoustumé de juger estre véritable ce qu'on lit aux histoires, ou ce qu'on a veu à l'œil. 11 y en a qui passent encores outre : car ils ont la Parole de Dieu pour un oracle indubitable, et ne contemnent point du tout les commandemens d'icelle, et sont aucunement esmeus des promesses. Nous disons que telle manière de gens n'est pas sans foy : mais c'est en parlant improprement, à cause qu'ils n'impugnent point d'une impiété manifeste la Parole de Dieu, et ne la rejettent ne mesprisent : mais plustost donnent quelque apparence d'obéissance.

1 0 Toulesfois comme (-este ombre ou

image de foy est de nulle importance, aussi elle est indigne d'un tel tiltre. Et combien que nous verrons lantost plus amplement combien elle diffère de la vérité de la foy, néantmoins il ne nuira de rien d'en faire maintenant une briefve démoîistrance. Il est dit que Simon le Magicien a creu, lequel manifeste tantost après son incrédulité*. Ce que le tesmoignage de foy luy est donné , nous n'entendons pas avec aucuns, qu'il l'ait seulement simulée par paroles , combien qu'il n'en eust rien au cœur : mais plustost nous pensons qu'estant surmonté par la majesté de l'Evangile, il y avoit adjousté une foy telle quelle : recognoissant tellement Christ pour auteur de vie et salut, que volontiers il l'acceptoit pour tel. En ceste manière nostre Seigneur dit au chapitre Vill de sainct Luc , que ceux-là croyent pour un temps, esquels la semence de la Parole est suffoquée devant que fructifier : ou bien desseichée et perdue, devant qu'avoir prins racine^.

INous ne doutons pas que tels ne soyent touchez de quelque goust de la Parole, pour la recevoir avec désir, et ne soyent frappez de sa \ertu: tellement qu'enleur hypocrisie non-seulement il déçoyvent, les hommes, mais aussi leurs cœurs propres. Car ils se persuadent que la révérence qu'ils portent à la Parole de Dieu, est la plus vraye piété qu'ils puissent avoir : pource qu'ils ne réputent autre impiété au monde , sinon quand ceste Parole est manifestement ou vitupérée ou mesprisée. Or quelle que soit ceste réception de l'Evangile, elle ne pénètre pas jusques au cœur pour y demeurer fichée : et combien qu'elle semble advis aucunesfois prendre racines, néantmoins elles ne sont pas vives : tant a de vanité le cœur humain, tant il est rempli de diverses cachettes de mensonges, de telle hypocrisie il est enveloppé , qu'il se trompe souvent soy-mesme. Toutesfois ceux qui se glorifient d'un tel simulachre de la foy, qu'ils entendent qu'ils ne sont en rien supéiieurs au diable en cest endroict^. Certes les premiers dont nous avons parlé sont beaucoup inférieurs.

11 Act. VIII, 13, 18.

3) Jacq. Il, 19.

S) tue Vm, 7, 13.

d'autant qu'ils demeurent eslourdis en oyant les choses lesquelles font trembler les diables : les autres sont en cela pareils, que !e sentiment qu'ils en ont, finalement sort en terreur et espovantement.

U Je sçay que d'attribuer la foy aux réprouvez, il semble bien dur et estrange à aucuns, veu que sainct Paul la met pour fruit de nostre élection ^ Mais ce nœud sera facile à deslier, pource que combien qu'il n'y ail que ceux qui sont prédestinez ù salut que Dieu illumine en la foy, et ausquels il face vrayement sentir l'efficace de l'Evangile, toutesfois l'expérience monstre que les réprouvez sont quelquesfois touchez quasi d'un pareil sentiment que les esleus, en sorte qu'à leur opinion ils doyvent estre tenus du rang des fidèles. Par ainsi il n'y a point d'absurdité en ce que l'Apostre dit qu'ils goustent pour un temps les dons célestes : et en ce que Jésus-Christ dit qu'ils ont une foy temporelle ^; non pas qu'ils comprenent quelle est la vertu de l'Esprit, ne qu'ils la reçoyvent à bon escient et vivement, ou bien qu'ils ayent la vraye clairté de foy : mais pource que Dieu, afin de les tenir (;onvaincus et rendre tant plus inexcusables, s'insinue en leurs entendemens, voire entant que sa bonté peut estre goustée sans l'Esprit d'adoption. Si quelqu'un réplique que les fidèles doncques n'auront point où s'asseurer, et ne pourront juger comment ils sont adoptez de Dieu : je respon, combien qu'il y ait grande similitude et affinité entre les esleus et ceux qui ont une foy caduque et transitoire, que toutesfois la fiance dont parle sainct Paul, asçavoir d'oser invoquer Dieu pour Père à plene bouche, n'a sa vigueur qu'aux esleus.

Parquoy comme Dieu régénère les esleus seulement à perpétuité par la semence incorruptible, et ne souffre que jamais ceste semence qu'il a plantée en leurs cœurs périsse : aussi il n'y a doute qu'il ne scelle en leurs cœurs d'une façon spéciale la certitude de sa grâce, à ce qu'elle leur soit plenement ratifiée. Mais cela n'empesche point que le sainct Esprit n'ait

1) s Thcss.I, t, 5. î) Héb. VI, 4-6 ; Luc VIU, 13.

quelque opération plus basse aux réprouvez. Ce pendant les fidèles sont advertis de s'examiner songneusement et en humilité, de peur qu'au lieu de la certitude de foy qu'ils doyvent avoir, il ne s'insinue en leur cœur quelque présomption de la chair avec nonchalance. Il y a un autre point : c'est que les réprouvez ne conçoyvent jamais sentiment de la grâce de Dieu qu'en confus : tellement qu'ils appréhendent plustost l'ombre que le corps et la substance, pource que le sainct Esprit ne scelle et ne cachette proprement la rémission des péchez sinon aux esleus, à ce qu'ils en ayent une fiance particulière pour en faire leur proufit. Toutesfois on peut dire en quelque manière, que les réprouvez croyent que Dieu leur soit propice : pource qu'ils acceptent le don de réconciliation, combien que ce soit en confus et sans droicte résolution. Non pas qu'ils soyent participans avec les enfans de Dieu d'une mesme foy ou régénération : mais pource que sous la couverture d'hypocrisie il semble qu'ils ayent un principe de foy commun avec eux. Je ne nie pas que Dieu n'esclaire leurs entendemens jusques-là, de leur faire cognoistre sa grâce : mais il distingue tellement ce sentiment qu'il leur donne, d'avec le tesmoignage qu'il engrave aux cœurs de ses fidèles, que la fermeté et vraye efficace qu'ont les fidèles est tousjours incognue aux autres. Et de faict, jamais Dieu ne se monstre propice aux réprouvez, comme s'il les retiroit de la mort pour les prendre en sa garde : mais seulement leur fait sentir sa miséricorde présente comme par une bouffée. Il n'y a que les esleus ausquels il face ce bien d'enraciner la foy vive en leur cœur, pour les y faire persévérer jusques en la fin. Et ainsi l'objection qu'on pourroit faire est solue, asçavoir que si Dieu leur monstre sa grâce, cela devroit estre arreslé et permanent. Car il n'y a rien qui empesche que Dieu ne face luire en d'aucuns pour un temps un sentiment de sa grâce, lequel puis après s'esvanouisse.

4 2 Pareillement, combien que la foy soit une cognoissance de la bonne volonté de Dieu envers nous, et une certaine per-

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