‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 64 sur 346 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment il faut user de la vie présente, et ses aides.

\ Par ceste niesme leçon l'Escriture nous instruit aussi bien quel est le droict usage des biens terriens : laquelle chose n'est pas à négliger, quand il est question de bien ordonner nostre vie. Car si nous avons à vivre, il nous faut aussi user des aides nécessaires à la vie. Et mesmes nous ne nous pouvons abstenir des choses qui semblent plus servir à plaisir qu'à nécessité. Il faut doncques tenir quelque mesure, à ce que nous en usions en pure et saine conscience, tant pour nostre nécessité comme pour nostre délectation.

Ceste mesure nous est monstrée de Dieu, quand il enseigne que la vie présente est à ses serviteurs comme un pèlerinage par lequel ils tendent au royaume céleste. S'il nous faut seulement passer par la terre, il n'y a doute que^ nous devons tellement user des biens d'icelle, qu'ils advancent plustost nostre course qu'ils ne la retardent. Parquoy sainct Paul n'admoneste point sans cause qu'il nous faut user de ce monde-ci, ne plus ne moins que si nous n'en usions point, et qu'il nous faut acheter les héritages et possessions de telle aiîection comme on les vend^ Mais pource que ceste matière est scrupuleuse , et qu'il y a danger de tomber tant en une extrémité qu'en l'autre, advisons de donner certaine doctrine, en laquelle on se puisse seurement résoudre. 11 y en a d'aucuns bons personnages et saincts, lesquels voyans'l'intempérance des hommes se desborder tousjours comme à bride avallée, sinon qu'elle soit restreinte avec sévérité, voulans d'autre part corriger un si grand mal, n'ont permis à l'homme d'user des biens corporels, sinon entant qu'il seroit requis pour sa nécessité. Ce qu'ils ont lait, pource qu'ils ne voyoyent point

1) 1 Cor. VU, 30, 31.

d'autre remède. Leur conseil procédoit bien d'une bonne affeclion, mais ils y sont allez d'une trop grande rigueur. Car ils ont fait une chose fort dangereuse : c'est qu'ils ont lié les consciences plus estroifement qu'elles n'estoyent liées par la Parole de Dieu. Car ils déterminent que nous servons à la nécessité, nous abstenans de toute chose dont on se puisse passer. Parquoy si on les vouloit croire, à grand'peine seroit-il licite de rien adjouster au pain bis et à l'eau. Il y a eu encores plus d'austérité en quelques-uns, comme on récite de Cratès , citoyen de Thèbes, lequel jetta ses richesses en la mer estimant que si elles ne périssoyent, luy-mesme estoit perdu. Au contraire, il y en a aujourd'huy plusieurs, lesquels voulans chercher couleur pour excuser toute intempérance en l'usage des choses externes, et lascher la bride à la chair, laquelle n'est autrement (jue trop prompte à se desborder, prenent un article pour résolu, que je ne leur accorde pas : c'est qu'il ne faut restreindre ceste liberté par aucune modération : mais plustost qu'on doit permettre à la conscience d'un chacun, d'en user comme elle verra estre licite. Je confesse bien que nous ne devons ne pouvons astreindre les consciences en cest endroj^t à certaines formules et préceptes : mais puis que l'Escriture baille reigles générales de l'usage légitime, pourquoy ne sera-il compassé et comme borné selon icelles.

2 Pour le premier point il nous faut tenir cela, que l'usage des dons de Dieu n'est point desreiglé, quand il est réduit à la lin à laquelle Dieu nous les a créez et destinez: veu qu'il les a créez pour nostre bien , et non pas pour nostre dommage. Parquoy nul ne tiendra plus droicte voye, que celuy qui regardera diligemment ceste lin. Or si nous réputons à quelle fin Dieu

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