‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 65 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE X

a créé les viandes, nous trouverons qu'il n'a pas seulement voulu pourvoir à nostre nécessité, mais aussi à nostre plaisir et récréation. Ainsi aux vestemens, outre la nécessité, il a regardé ce qui estoit honneste et décent. Aux herbes, arbres et fruits, outre les diverses utilitez qu'il nous en donne, il a voulu resjouir la veue par leur beauté, et nous donner encores un autre plaisir en leur odeur. Car si cela n'estoit vray, le Prophète ne raconteroit point entre les bénéfices de Dieu, que le vin resjouitlecœurde l'homme, et l'huile fait reluire sa face'. L'Escriture ne feroit point mention çfj et là, pour recommander la bénignité de Dieu, qu'il a fait tous ces biens à l'homme. Et mesmes les bonnes qualitez de toutes choses de nature, nous monstrentcomment nous en devons jouir, et à quelle fin , et jusques à quel point. Pensons-nous que nostre Seigneur èust donné une telle beauté aux fleurs, laquelle se représentast à l'œil, qu'il ne fust licite d'estre touché de quelque plaisir en la voyant? Pensons-nous qu'il leur eust donné si bonne odeur, qu'il ne voulust bien que l'homme se délectast à flairer? D'avantage, n'a-il pas tellement distingué les couleurs , que les unes ont plus de grâce que les autres? N'a-il pas donné quelque grâce à l'or, à l'argent, à l'yvoire et au marbre, pour les rendre plus précieux et nobles que les autres métaux et pierres? Finalement, ne nous a-il pas donné beaucoup de choses , lesquelles nous devons avoir en estime sans qu'elles nous soyent nécessaires?

3 Laissons lu doncques ceste philosophie inhumaine, laquelle ne concédant à l'homme aucun usage des créatures de Dieu, sinon pour sa nécessité, non-seulement nous prive sans raison du fruit licite de la bénéficence divine : mais aussi ne peut avoir lieu , sinon qu'ayant despouillé l'homme de tout sentiment, elle le rende semblable à un tronc de bois. Mais aussi de l'autre costé , il ne faut pas moins diligemment aller au-devant de la concupiscence de nostre chair, laquelle se desborde sans mesure, si elle n'est tenue sous bride. D'avantage , il y en a d'au-

0 Ps. CIV, 15.

cuns (comme j'ay dit) qui sous couverture de liberté !uy concèdent toutes choses. Il la faut doncques brider premièrement de ceste reigle : c'est que tous les biens que nous avons, nous ont esté créez afin que nous en recognoissions l'aulheur et magnifiions sa bénignité par action de grâces. Or où sera l'action de grâces, si par gourmandise tu te charges tellement devin et de viandes, que tu en devienes stupide, et sois rendu inutile à servir Dieu, et faire ce qui est de ta vocation ? Où est la recognoissance de Dieu , si la chair estant incitée par trop grande abondance à vilenes concupiscences , infecte l'entendement de son ordure, jusques à l'aveugler, et luy oster la discrétion du bien et du mal? Comment remercierons-nous Dieu de ce qu'il nous donne les habillemens que nous portons, s'il y a une somptuosité laquelle nous face enorgueillir et mespriser les autres? s'il y a une braveté laquelle nous soit instrument pour nous servir à paillardise? comment di-je, recognoistrons-nous nostre Dieu, si nous avons les yeux fichez à contempler la magnificence de nos habits? Car plusieurs assujetissent tous leurs sens à délices, en telle sorte que leur esprit y est ensevely. Plusieurs se délectent tellement en or, marbre et peintures, qu'ils en devienent comme pierres, qu'ils sont comme transfigurez en métaux, et semblables à des idoles. Le flair de la cuisine en ravit tellement d'aucuns , qu'ils en sont hébétez pour ne rien appréhender de spirituel. Autant en peut-on dire de toutes autres espèces. Il appert doncques que par ceste considération , la licence d'abuser des dons de Dieu est desjà aucunement restreinte , et que ceste reigle de sainctPaul est confermée, de ne point avoir soin de nostre chair pour complaire à ses cupiditez* : ausquelles si on pardonne trop, elles jettent de terribles bouillons sans mesure.

4 Mais il n'y a point de voye plus certaine ne plus courte, que quand l'homme est ramené à contemner \i vie présente, et méditer l'immortalité céleste. Car de là s'ensuyvent deux reigles. La première

1) Rom. Xm, 1!»

est, que ceux qui usent de ce monde, y doyvent avoir aussi peu d'aflfection comme s'ils n'en usoyent point : ceux qui se marient, comme s'ils ne se marioyent point ; ceux qui acliètent, comme s'ils n'avoyent rien, selon le précepte de sainct PauP. L'autre, que nous apprenions de porter aussi patiemment et d'un cœur autant paisible, povreté, comme d'user modéré^ ment d'abondance. Celuy qui commande d'user de ce monde comme n'en usant point, non-seulement retranche toute intempérance en boire et en manger, toutes délices, trop grande ambition^ orgueil, mesconlentement importun , tant en édifices comme en vestemens et façon de vivre : mais aussi corrige toute solicitude et afifection laquelle destourne ou empesche de penser à la vie céleste, et parer nostre âme de ses vrais ornemens. Or cela a esté vrayement dit anciennement de Caton, que là où il y a grand soin de bravelé, il y a grande négligence de vertu : comme aussi le proverbe ancien porte, que ceux qui s'occupent beaucoup à traitter mollement et parer leurs corps ne se soucient guères de leur âme. Parquoy combien que la liberté des fidèles es choses extérieures ne se doyve restreindre à certaines formules, toutesfois elle est sujette à ceste loy, asçavoir, qu'ils ne se permettent que le moins qu'il leur sera possible. Au contraire qu'ils soyent vigilans à retrancher toute superfluité et vain appareil d'abondance, tant s'en faut qu'ils doyvent estre intempérans : et qu'ils se gardent diligemment de se faire des empeschemens des choses qui leur doyvent estre en aide.

5 L'autre reigle sera, que ceux qui sont en povreté, apprenent de se passer patiemment de ce qui leur défaut, de peur d'estre tormentez de trop grande solicitude. Ceux qui peuvent observer ceste modération, n'ont pas petitement proufilé en l'eschole du Seigneur. Comme d'autre part, celuy qui n'a rien proufité en cest endroict, à grand'peine pourra -il rien avoir en quoy il s'approuve disciple de Christ. Car outre ce que plusieurs autres vices suyvent la cupidité des choses ter-

1) \ Cor. VII, 29-31.

riennes, il advient quasi tousjours que celuy qui endure impatiemment povreté, monstre un vice contraire en abondance.

Par cela j'enten que celuy qui aura honte d'une meschante robbe, se gloriliera en une précieuse : celuy qui n'estant point content d'un maigre repas, se tormentera du désir d'un meilleur , ne se pourra point contenir en sobriété, quand il se trouvera en bon appareil : celuy qui ne se pourra tenir en basse condition ou privée, mais en sera molesté et fasché, ne se pourra pas garder d'orgueil et arrogance s'il parvient à quelques honneurs. Parquoy tous ceux qui veulent servir à Dieu sans feintise, se doyvent estudier, à l'exemple de l'Apostre, de pouvoir porter abondance et indigence* : c'est de se tenir modérément en abondance, et avoir bonne patience en povreté. L'Escriture a encoresune troisième reigle pour modérer l'usage des choses terriennes : de laquelle nous avons briefvement touché en traittant les préceptes de charité. Car elle monstre que toutes choses nous sont tellement données par la bénignité de Dieu, et destinées à nostre utilité , qu'elles sont comme un dépost dont il nous faudra une fois rendre conte. Pourtant il nous les faut dispenser en telle sorte, qne nous ayons tousjours mémoire de ceste sentence, qu'il nous faut rendre conte de tout ce que nosire Seigneur nous a baillé en charge. D'avantage, nous avons à penser qui c'est qui nous appelle à conte, asçavoir Dieu, lequel comme il nous a tant recommandé abstinence, sobriété, tempérance et modestie, aussi il a en exécration toute intempérance, orgueil, ostentation et vanité : auquel nulle dispensation n'est approuvée, sinon celle qui est compassée à charité : lequel desjà a condamné de sa bouche toutes délices, dont le cœur de l'homme est destourné de chasteté et pureté, ou son entendement rendu stupide.

6 Nous avons aussi à observer diligemment, que Dieu commande à un chacun de nous, de regarder sa vocation en tous les actes de sa vie. Car il cognoist

1) Phil. ly, 12.

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