LIVRE III, CHAPITRE XL
combien rentendement de l'homme brusie d'inciuiétude, de quelle légèreté 11 est porté çà et là, et de quelle ambition et cupidité il est solicité à embrasser plusieurs choses diverses tout ensemble.
Pourtant de peur que nous ne troublissions toutes choses par nostre folie et témérité, Dieu distinguant ces estats et maiiit're de vivre, a ordonné à un chacun ce qu'il auroit à faire. Et afni que nul n'outrepassast légèrement ses limites, il a appelé telles manières de vivre, Vocations. Chacun doncques doit réputer à son endroict que son estât luy est comme une station assignée de Dieu, à ce qu'il ne voltige et circuisse çù et là inconsidérément tout le cours de sa vie. Or ceste distinction est tant nécessaire, que toutes nos œuvres sont estimées devant Dieu par icelle : et souvcnlesfois autrement que ne porte le jugement de la raison humaine, ou philosophique. Non-seulement le commun, mais les philosophes réputent que c'est l'acte le plus noble et excellent qu'on sçauroit faire, que de délivrer son pays de tyrannie. Au contraire, tout homme privé qui aura violé un tyran, est apertement condamné par la voix de Dieu. Toutesfois je ne me veux pas arrester à réciter tous les exemples qu'on pourroit alléguer : il suffit que nous cognoissions là vocation de Dieu nous estre comme un principe et fondement de nous bien gouverner en toutes choses : et que celuy qui ne se rangera à icelle, jamais ne tiendra le droict chemin pour deuement s'acquitter de son office. Il pourra bien faire quelque acte
aucunesfois louable en apparence extérieure : mais il ne sera point accepté au throne de Dieu, quelque estime cpi'il ait devant les hommes. D'avantage, si nous avons nostre vocation comme une reigle perpétuelle, il n'y aura point de certaine tenue ne correspondance entre les parties de nostre vie. Pourtant celuy qui aura acldressé sa vie à ce but, l'aura trèsbien ordonnée : pource que nul n'osera attenter plus que sa vocation ne porte, et ne se laissera pousser de sa propre témérité, sçachant bien qu'il ne luy est loisible de passer ses bornes. Celuy qui sera de petite estime, se contentera néantmoins paisiblement de sa condition, de peur de sortir du degré auquel Dieu l'aura colloque. Ce sera aussi un allégement bien grand en tous soins, travaux, fascheries et autres charges , quand chacun sera persuadé que Dieu luy est guide et conducteur à. cela. Les Magistrats s'employeront plus volontiers à leur charge : un Père de famille se contraindra à faire son devoir de meilleur courage : brief, chacun se portera plus patiemment en son estât, et surmontera les peines, solicitudes, chagrins et angoisses qui y sont, quand tous seront bien résolus que nul ne porte autre fardeau, sinon celuy que Dieu luy a mis sur les espaules. De là il nous reviendra une singulière consolation : c'est qu'il n'y aura œuvre si mesprisée, ne sordide, laquelle ne reluise devant Dieu, et ne soit fort précieuse, moyennant qu'en icelle nous ser vions à nostre vocation.