‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 68 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XI

loyeiit, A l'opposite quand .lésus-CIirist reproche aux Pharisiens qu'ils se jusiihent ' : ce n'est pas qu'ils taschassent d'acquérir juslice en bien faisant : mais pource que par leur ambition ils pourcliassoyent d'avoir réputation de justice, combien qu'ils en fussent vuides. Ceci est assez entendu de ceux qui sont exercez en la langue hébraïque, laquelle appelle Pécheurs ou malfaiteurs non-seulement ceux qui se sentent coulpables, mais qui sont condamnez. Car Beth-sabé, en disant qu'elle et son fils Salomon seront pécheurs ^, n'entend pas se charger de crime : mais elle se plaind qu'elle et son (ils seront exposez à opprobre, pour estre mis du rang des malfaiteurs, si David n'y pourvoit. Et il appert par le fil du texte, que ce verbe mesme en grec et en latin ne se peut autrement prendre que pour eslre estimé juste, et n'emporte point une qualité d'effect. Quant à la cause présente que nous trailtons, là où sainct Paul dit que l'Escrilure a préveu que Dieu justifie les gens par foy ^ : que pouvonsnous entendre, sinon qu'il les reçoit comme justes par la foy? Item, quand il dit que Dieu justifie le pécheur qui croit en Jésus-Christ *, quel peut estre le sens, sinon qu'il délivre les pécheurs de la damnation laquelle leur impiété méritoit? Il parle encores plus clairement en la conclusion, en disant. Oui est-ce qui accusera les esleus de Dieu, quand Dieu les justifie? Qui est-ce qui les condamnera, puis que Christ est mort : et mesmes ressuscité, maintenant intercède pour nous " ? Car c'est autant comme s'il disoit. Qui est-ce qui accusera ceux que Dieu absout? Qui est-ce qui condamnera ceux desquels Jésus-Christ a prins la cause en main, pour estre Advocal? Justifier doncques n'est autre chose, sinon absoudre celuy qui estoit accusé, comme ayant approuvé son innocence. Pourtant, comme ainsi soit que Dieu nous justifie par le moyen de Jésus-Christ, il ne nous absout point entant que nous soyons innocens : mais c'est en nous tenant gratuitement pour justes, nous réputant justes

1) Luc XVI, IS.

3) Gai. III, 8; Roin. IV, 5.

Si) Rom. VIII, 33, St.

î) 1 Rois I, SI.

i) Rom.lII, Î5.

en Clirist, combien que nous ne le soyons pas en nous-mesmes. Ce qui est expliqué en la prédication de sainct Paul au chapitre Xllldes Actes, quand il dit, Par Jésus- Christ vous est annoncée la rémission des péchez: et de toutes les choses desquelles vous ne pouviez estre justifiez en la Loy de Moyse, quiconque croit en luy est justifié *. Nous voyons que le mot de Justification est mis en ce passage après la rémission des péchez, comme une exposition : nous voyons (ju'il est clairement prins pour absolution : nous voyons que la justification est oslée aux œuvres: nous voyons que c'est une pure grâce en Jésus-Christ : nous voyons qu'elle est receue par foy : nous voyons finalement que la satisfaction de Jésus-Christ est interposée, d'autant que c'est par luy que nous obtenons un tel bien. En ceste manière quand il est dit que le Publicain descendit du Temple justifié*, nous ne pouvons dire qu'il eust acquis justice par aucun mérite de ses œuvres : mais c'est à dire, qu'après avoir obtenu pardon de ses péchez, il a esté tenu pour juste devant Dieu ; ainsi il n'a point esté juste pour la dignité de ses œuvres, mais par absolution gratuite. Pourtant ceste sentence de sainct Ambroise est trèsbonne, quand il dit que la confession de nos péchez est nostre vraye justification ^

4 Mais encores laiss»nt la disputalion du mot, si nous considérons droictement la chose, il n'y aura nulle difficulté; car sainct Paul use de ce mot, que Dieu nous accepte quand il veut dire que Dieu nous justifie: Nous sommes, dit-il, prédestinez pour estre enfans de Dieu adoptifs par Jésus-Christ, à la louange de sa grâce glorieuse, par laquelle il nous a acceptez, ou eus pour agréables \ Par ces mots il ne signifie autre chose que ce qu'il dit en d'autres passages, que Dieu nous justifie gratuitement^ Et premièrement il dit que nous sommes justes, entant que Dieu nous répute tels de sa grâce : et enclost nostre justification en la rémission des péchez. Celuy, dit-il, est nommé Bien-

1) Acl. XIII, 38, 39.

3) /n Psalm. CXVllI, serm. X.

K) Ephés. I, g, 6.

î) Luc XVIII, U.

5) Rom. III, 23.

heureux par David, auquel Dieu impute ou alloe la justice sans œuvres : selon, qu'il est escrit, Bienheureux sont ceux ausquels les péchez sont remis ', etc.

Certes il ne trailte pointlà une partie de Dostre justitication, mais quelle elle est en son entier. Or il dit que David l'a déclairée, en prononçant ceux qui ont obtenu pardon gratuit de leurs péchez eslre bienheureux ; dont il appert qu'il note ces deux choses comme opposites, Estre justifié, et Estre tenu pour coulpable : à ce que le procès soit fait à l'homme qui aura failly. Mais il n'y a nul passage meilleur pour prouver ce que je di> que quand il enseigne que la somme de l'Evangile est de nous réconcilier avec Dieu : d'autant qu'il nous veut recevoir en grâce par Christ, ne nous imputant point nos péchez '. Que les lecteurs poisent diligemment tout le texte; car tantost après il adjouste que Christ, qui estoit pur et net de péché, a esté fait péché pour nous ' : exprimant par cela le moyen de la réconciliation ; et n'entend autre chose par le mot de Réconcilier, que justifier. Et de faict, ce qu'il dit en un autre lieu, asçavoir que nous sommes establis justes par l'obéissance de Christ *, n'auroit point de tenue, si nous n'estions réputez justes en luy et hors de nous-mesmes.

5 Mais pource qu'Osiander a introduit de nostre temps un monstre je ne sçay quel de justice essencielle : par laquelle combien qu'il n'ait point voulu abolir la justice gratuite, il l'a tellement enveloppée en ténèbres, que les povres âmes ne sçauroyent comprendre en telle obscureté la grâce de Christ : devant que passer plus outre, il sera besoin de réfuter une telle resverie. Premièrement, ceste spéculation vient de pure curiosité. Il amasse bien force tesmoignages de l'Escriture pour prouver que Jésus-Christ est un avec nous, et nous un avec luy; ce que chacun confesse tellement, que la preuve en est superflue. Mais pource qu'il n'observe point quel est le lien de ceste unité, il se jette en des liens dont il ne se peut despestrer. Et quant à nous, qui sçavons que nous sommes unis à Jésus-Christ par

1) Rom. IV, 8, 7.

3) îCsr.V, ïl.

2) îCor. V, 18, 19.

k) Rom. V, 19.

la vertu secrète de son Esprit, il nous sera facile de soudre toutes diflicultez. Cest homme duquel je parle, s'estoit forgé quelque chose prochaine à la fantasiedes Manichéens: c'est que l'âme est de l'essence de Dieu. De là il s'est encores forgé un autre erreur, qu'Adam a esté formé à l'image de Dieu, pource que devant qu'il trébuschasl , Jésus- Christ estoit desjà destiné patron de la nature humaine. Mais pource que je m'estudie à briefveté, j'insisleray seulement sur ce que le lieu requiert ? Osiander débat fort que nous sommes un avec Christ. Je luy confesse : ce pendant je luy nie que l'essence de Christ soitmeslée avec la nostre. Je di aussi que c'est sottement fait, de tirer ce principe à ces illusions : asçavoir que Christ nous est justice pource qu'il est Dieu éternel, et qu'il est la justice mesme, et la source d'icelle. Les lecteurs excuseront si je touche maintenant en brief les points que je réserve à déduire ailleurs, pource que l'ordre le requiert ainsi. Or combien qu'il proteste que par ce mot de Justice essencielle, il ne prétend sinon de renverser ceste sentence. Que nous sommes réputez justes à cause de Christ : toutesfois il exprime assez clairement qu'il ne se contente pas de la justice qui nous a esté acquise par l'obéissance de Christ, et le sacrifice de sa mort : et imagine que nous sommes justes substancielleliient en Dieu par une infusion de son essence. Car c'est la raison qui le meut à débatre si fort, que non-seulement Jésus- Christ, mais le Père et l'Esprit habitent en nous. Ce que je confesse bien estre vray : mais je di qu'il le tire et destourne mal à ce propos. Car il convenoit de bien noter la façon d'habiter : c'est que le Père et l'Esprit sont en Christ: et comme toute plénitude de divinité habite en luy, aussi par luy nous possédons Dieu entièrement. Parquoy tout ce qu'il met en avant du Père et de l'Esprit à part et séparément de Jésus-Christ, ne tend à autre fin qu'à divertir les simples, et les eslongner de Jésus-Christ, à ce qu'ils ne se tienent point à luy. D'avantage, il a introduit une mixtion subslancielle, par laquelle Dieu s'escoulant en nous, nous

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