‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 69 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XI

fait une partie de soy. Car il répute quasi pour néant, que nous soyons unis à Jésus-Christ par la vertu de son Esprit, afin qu'estant nostre chef il nous face ses membres, sinon que son essence soit nieslée avec la noslre. Mais surtout en maintenant que la justice que nous avons est celle du Père et de l'Esprit selon leur divinité , il descouvre mieux ce qu'il pense : c'est que nous ne sommes point justifiez seulement par la grâce du Médiateur, et que la justice ne nous est pas simplement ne du tout offerte en la personne d'iceluy : mais que nous participons à la justice de Dieu, quand Dieu est uni essenciellement avec nous.

G S'il disoit seulement que Jésus:Christ en nous justifiant est fait nostre par une conjonction essencielle, et qu'il est nostre chef non-seulement entant qu'il est homme, mais pource qu'il fait descouler sur nous l'essence de sa nature divine : il se paistroit de telles fantasies avec moindre dommage, et possible qu'alors on se pourroit passer d'esmouvoir grande contention. Mais comme le principe qu'il prend est comme une seiche, laquelle en jetlant son sang qui est noir comme encre , trouble l'eau d'alentour pour cacher une grande multitude de queues : si nous ne voulons souffrir à nostre escient qu'on nous ravisse la justice, laquelle seule nous donne fiance de nous glorifier de nostre salut, il nous faut résister fort et ferme à telle illusion. Osiander en toute ceste dispute estend ces deux mots de Justice et Justifier ù deux choses. Car selon luy nous sommes justifiez, non pas seulement pour estre réconciliez à Dieu quand il nous pardonne gratuitement nos fautes, mais pour estre justes réalement et de faict : tellement que la justice n'est pas d'acceptation gratuite, mais de saincteté et vertu, inspirée par l'essence de Dieu laquelle réside en nous. D'avantage, il nie plat et court, que Jésus-Christ, en tant qu'il est nostre Sacrificateur, et en effaçant nos péchez a appaisé l'ire de Dieu, soit nostre justice : mais il veut que ce tiltreluy compète entant qu'il est Dieu éternel et vie. Pour prouver le premier article, asçavoir que Dieu nous justifie non-seulement en nous pardonnant

nos péchez, mais aussi en nous régénérant : il demande s'il laisse ceux qu'il justifie tels qu'ils estoyent de nature, sans y rien changer ou non. A quoy la response est facile : c'est que comme on ne peut point deschirer Jésus-Christ par pièces, aussi ces deux choses sont inséparables, puis que nous les recevons ensemble et conjoinctcment en luy, asçavoir justice et sanctification. Tous ceux doncques que Dieu reçoit à merci, il les revest aussi de l'Esprit d'adoption, par la vertu duquel il les reforme à son image. Mais si la clairté du soleil ne se peut séparer de la chaleur : dirons-nous pourtant que la terre soit eschautfée par la clairté, ou esclairée par la chaleur? On ne sauroit trouver rien plus propre que ceste similitude, pour vuider ce différent. Le soleil végète la terre, et luy donne fécondité par sa chaleur, il luy donne lumière par ses rayons. Voylà une liaison mutuelle et inséparable: et toutesfois la raison ne permet point que ce qui est propre à l'un soit transféré à l'autre. Il y a une telle absurdité en ce qu'Osiander confond deux grâces diverses. Car pource que Dieu à la vérité renouvelle tous ceux qu'il accepte gratuitement pour justes, et les range à bien et sainctement vivre, ce brouillon mesle le don de renouvellement avec l'acceptation gratuite, et veut que tous les deux ne soyent qu'un. Or l'Escriture en les conjoignant les sépare toutesfois distinctement, afin que la variété des giàces de Dieu nous apparoisse tant mieux. Car ce dire de sainct Paul n'est pas superflu, que Christ nous a esté donné pour justice et sanctification*. Et toutes fois et quantes qu'en nous voulant exhorter à saincteté et pureté de vie, il nous propose pour argument le salut qui nous a esté acquis, l'amour de Dieu et la bonté de Christ : il monstre assez clairement que c'est autre chose d'estre justifiez, que d'estre fait nouvelles créatures. Quand ce vient en l'Escriture, il corrompt autant de passages qu'il en allègue. Il glose ce passage de sainct Paul, où il est dit que la foy est réputée à justice à ceux qui n'ont point

1) 1 Cor. I, 30.

(i'œuvres, mais croyenl en celuy qui justifie le pécheur ^ : que Dieu change les cœurs et la vie, pour rendre les fidèles justes. Brief, il pervertit d'une mesine témérité tout ce quatrième chapitre aux Romains. Mesmes il desguise ce passage que j'ay allégué ci-dessus, Oui accusera les esleusdeDieu, puis qu'il les justifie^? comme s'il estoit dit qu'ils fussent réalement justes. Et toutesfois il est tout évident que l'Apostre parle simplement de l'absolution par laquelle le jugement de Dieu est destourné de nous. Parquoy tant en sa raison principale, qu'en tout ce qu'il ameine de l'Escriture, il descouvre sa folie. Et autant luy advient-il , de dire que la foy a esté réputée à Abraham pour justice, pource qu'ayant embrassé Christ (qui est la justice de Dieu, et Dieu mesme) il avoit cheminé et vescu justement. Or la justice de laquelle il est là parlé, ne s'estend pas à tout le cours de la vie d'Abraham : mais plustost le sainct Esprit veut testifier combien qu'Abraham eust esté excellent en vertus, et qu'en y persévérant il eust augmenté sa louange, toutesfois qu'il n'a pas autrement pieu à Dieu, sinon en ce qu'il a receu la miséricorde qui luy estoit offerte par la promesse. Dont il s'ensuyt que Dieu en justifiant l'homme n'a esgard à aucun mérite : comme sainct Paul le déduit et conclud trèsbien de ce passage.

7 Ce qu'il allègue que la foy n'a point la fon^e de justifier de soy-mesme, mais d'autant qu'elle reçoit Jésus-Christ, est bien vray, et luy accorde volontiers. Car si la foy justilioit par soy de sa vertu propre : selon qu'elle est tousjours débile et imparfaite, elle n'auroit tel effect qu'en partie : et ainsi la justice ne seroit (lu'à demi , pour nous donner quelque loppin de salut. Or nous n'imaginons rien de ce qu'il allègue contre nous : mais disons qu'à parler proprement, c'est Dieii seul qui justifie : puis nous transférons cela à Jésus-Christ , lequel nous a esté donné pour justice. Tiercement nous accomparons la foy à un vaisseau. Car si nous ne venons à Jésus-Christ vuides et affamez, ayans la bouche de l'âme ou-

i] Bom. IV, 5. 2) Rom. VUI, 38.

verte, nous ne sommes point capables de luy.,Dont il appert que nous ne luy estons point la vertu de justifier, veu que nous disons qu'on le reçoit par foy, devant que recevoir sa justice. Quant à d'autres foliesextravagantesd'Osiander, tout homme de sain jugement les rejettera : comme quand il dit que la foy est Jésus-Christ, autant que s'il disoit qu'un pot de terre est le thrésor qui est caché dedans. Car il y a pareille raison que la foy, combien que de soy elle n'ait nulle dignité ne valeur, nous justifie en nous ofi'rant Jésus- Christ : et qu'un pot plein d'or enrichisse celuy qui l'aura trouvé. Je dis doncques que c'est trop lourdement fait à luy, de mesler la foy qui n'est qu'instrument, avec Jésus-Christ qui est la matière de nostre justice, et est tant autheur que ministre d'un tel bien. Nous avons aussi desjà deslié ce nœud,"asçavoir comment le mot de Foy se doit entendre quand il est parlé de nous justifier.

8 II se transporte encores plus en la façon de recevoir Jésus-Christ : car il dit que la parole intérieure est receue par le moyen de la parole extérieure : en quoy il destourne tant qu'il est possible les lecteurs de la personne du Médiateur, lequel intercède pour nous avec son sacrifice : faisant semblant de les ravir à la divinité d'iceluy : Nous ne divisons pas Christ : mais disons combien qu'en nous réconciliant à son Père en sa chair, il nous ait donné justice, que luy-mesrae est la Parole éternelle de Dieu : et qu'il ne pouvoit autrement accomplir l'office de Médiateur, et acquérir justice, s'il n'eust esté Dieu éternel. Mais la fausse glose d'Osiander est, que Jésus-Christ estant Dieu et homme, nous a esté fait justice au regard de sa nature divine, et non pas humaine. Or si cela corapète proprement à la Divinité, il ne sera point spécial à Christ : mais commun avec le Père, et le sainct Esprit, veu que la justice de i'un est celle des deux autres. D'avantage il ne conviendroit pas que ce qui a esté naturellement et d'éternité, fust dit estre fait. Mais encores que nous luy. calions une chose tant lourde, asçavoir que Dieu nous ait esté fait justice, comment accordera-il ce que sainct Paul

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