‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 70 sur 346 · LIVRE 111, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XI

entrelace, qu'il a esté fait de Dieu justice? Certes chacun voit que sainct Paul attribue à la personne du Médiateur ce qui luy est propre : en laquelle combien que l'essence de Dieu soit contenue, toutes fois on ne laissera pas de donner à Jésus- Christ les tiltres particuliers de son oiVice, pour les discerner d'avec le Père et le sainct Esprit. En faisant ses triomphes du passage de Jérémie, où il est dit que le Dieu éternel sera nostre justice S il ne fait (|ue badiner. Car il n'en sauroit tirer autre chose, sinon que Jésus-Christ, lequel est nostre justice, est Dieu manifesté en chair. Nous avons allégué du sermon de sainct Paul ci-dessus, que Dieu s'est acquis l'Eglise par son sang^ : si quelqu'un vouloit arguer de lu, que le sang qui a esté espandu pour effacer nos péchez fust divin et de l'essence de Dieu, qui est-ce qui souffriroit un erreur si énorme? Or Osiander amenant une cavillation si puérile, pense avoir tout gagné. Il lève les crestes, et remplit beaucoup de fueillets de vanteries, combien que la solution soit simple et aisée ; asçavoir que le Dieu éternel, quand il sera fait germe de David (comme le Prophète l'exprime notamment), sera aussi justice des tidèles ; voire en mesme sens qu'Isaïe dit en la personne du Père , Mon serviteur, qui est le juste, en justifiera plusieurs par sa cognoissance^ Notons que c'est le Père qui parle, qui attribue à son Fils l'office de justifier, qui adjouste la raison, Pource qu'il est juste : qui establit le moyen de ce faire en la doctrine par laquelle Jésus-Christ est cognu. De là je conclu , que Jésus-Christ nous a esté fait justice, prenant la ligure de serviteur : secondement, qu'il nous justifie entant qu'il a obéy à Dieu son Père. Par ainsi qu'il ne nous communique pas un tel bien selon sa nature divine, mais selon la dispensation qui luy est commise. Car combien que Dieu seul soit la fontaine de justice, et que nous ne soyons justes qu'en participant à luy : toutesfois pource que le malheureux divorce qui est venu par la cheute d'Adam, nous a aliénez et bannis de tous biens célestes,

1) Jpr. XXni, 6.

3| l3. un, 11.

2) Act. XX, 2S.

il nous est nécessaire de descendre à ce remède inférieur, d'avoir justice en la mort et résurrection de Jésus-Christ.

9 Si Osiander réplique : que de nous justifier c'est une œuvre si digne, qu'il n'y a nulle faculté des hommes qui y puisse suffire, je luy confesse. S'il argue de là, qu'il n'y a que la nature divine qui ait tel effect , je di qu'il se trompe trop lourdement. Car combien que Jésus- Christ n'eust peu purger nos âmes par son sang, ni appaiser le Père envers nous par son sacrifice, ni nous absoudre de la condamnation en laquelle nous estions enveloppez, ni en somme faire office de Sacrificateur, s'il n'eust esté vray Dieu (pource que toutes les facultez de la chair n'estoyent point pareilles à un si pesant fardeau) si est-ce toutesfois qu'il a accompli toutes ces choses selon sa nature humaine. Car si on demande comment nous sommes justifiez, sainct Paul respond, par l'obéissance de Christ^ Or il n'a peu obéir, sinon en qualité de serviteur. Dont je conclu, que la justice nous a esté donnée en sa chair. Pareillement en ces mots, que Dieu a constitué pour sacrifice de péché celuy qui ne sçavoit que c'estoit de péché, afin que nous fussions justes en luy : il monstre que la fontaine de justice est en la chair de Christ. Dont je m'esbahi tant plus comment Osiander n'a honte, d'avoir si souvent en la bouche ce passage qui luy est si contraire. Il magnifie la justice de Dieu tant et plus: mais c'est pour triompher, comme s'il avoil gaigné ce point que la justice de Dieu nous est essencielle. Or sainct Paul dit bien que nous sommes faits justice de Dieu : mais c'est en sens bien divers, asçavoir qu'il approuve la satisfaction de son Fils. Au reste, les petis escholiers et novices doyvent sçavoir que la justice de Dieu est prinse pour celle qui est receue et acceptée en son jugement : comme sainct Jehan oppose la gloire de Dieu à celle des hommes 2 signifiant que ceux desquels il parle ont nagé entre deux eaux : pource qu'ils aimoyent mieux garder leur bonne réputation au monde, que d'estre prisez de-

t) Rom. V, 19.

2) Jiian XII,

mSTlTUTION CHRESTIENNE.

vant Dieu. Je sçay bien que la justice est quelquesfois nommée de Dieu, pource qu'il en est l'autheur et qu'il la nous donne : mais qu'en ce passage le sens soit tel que j'ay dit, asçavoir que nous consistons devant le siège judicial de Dieu, en ce que nous sommes appuyez sur l'obéissance de Christ, on le peut veoir sans que j'en tiene plus long propos. Combien que le mot n'emporte pas beaucoup, moyennant que nous soyons d'accord en la substance , et qu'Osiander confessast que nous sommes justifiez en Christ, d'autant qu'il a esté fait pour nous sacrifice de purgation : ce qui est du tout estrange à sa nature divine. Pour ceste raison, luy-mesme voulant seeller en nos cœurs tant la justice que le salut qu'il nous a apporté, nous en propose le gage en sa chair. Vray est qu'il se nomme Le pain de vie : mais en expliquant comment et pourquoy, il adjouste que sa chair est vrayement viande et son sang vrayement bruvage : laquelle façon d'enseigner se voit trèsbien aux sacremens : lesquels combien qu'ils addresscnt nostre foy à Jésus-Christ Dieu et homme tout entier, et non pas miparli, si est-ce qu'ils testifient que la matière de justice et de salut réside en sa chair : non pas que luy comme pur homme, justifie ou vivifie de soy, mais pource qu'il a pieu à Dieu de manifester ce qui estoit incompréhensible et caché en luy, en la personne du 3Iédiateur.

Pour ceste cause j'ay accoustumé de dire, que Christ nous est comme une fontaine, dont chacun peut puiser et boire à son aise et ù souhait : et que par son moyen les biens célestes sourdentet descoulent à nous, lesquels ne nous proufiteroyent rien demeurans en la majesté de Dieu, qui est comme une source profonde. Je ne nie pas en ce sens, que Jésus-Christ selon qu'il est Dieu et homme, ne nous justifie, et que tel effect ne soit commun au Père et au sainct Esprit : finalement que la justice dont Jésus-Christ nous fait participans, ne soit la justice éternelle de Dieu éternel, moyennant que les raisons invincibles que j'ay amenées demeurent en leur fermeté et vigueur.

10 Mais encores afin qu'il ne déçoyve les simples par ses astuces, je confesse que nous sommes privez de ce bien incomparable de justice, jusques à ce que Jésus-Christ soit fait nostre. Parquoy j'eslève en degré souverain la conjonction que nous avons avec nostre chef, la demeure qu'il fait en nos cœurs par foy, l'union sacrée par laquelle nous jouissons de luy : à ce qu'estant ainsi nostre il nous départisse les biens ausquels il abonde en perfection. Je ne di pas dôncques que nous devons spéculer Jésus-Christ de loing ou hors de nous, afin que sa justice nous soit alloée : mais pource que nous sommes vestus de luy et entez en son corps : brief pource qu'il a bien daigné nous faire un avec soy.

Voylà comment nous avons à nous glorifier, que nous avons drolctde société en sa justice. En quoy la calomnie d'Osiander se descouvre, quand il nous reproche que nous tenons la foy pour justice :

comme si nous despouillions Jésus-Christ de ce qu'il luy appartient, en disant que nous venons à luy vuldes et affamez, afin d'estre remplis et rassasiez de ce qu'il a luy seul. Mais Osiander mesprisant ceste conjonction spirituelle, insiste sur ceste lourde mixtion que nous avons desjà réprouvée, et condamne furieusement ceux qui ne s'accordent point à sa resverie de la justice essencielle , pource (comme il dit) qu'ils ne pensent pas qu'on mange Jésus-Christ substanciellement en la Cène. Quant à moy, je répute à gloire d'estre injurié d'un tel présomptueux et enyvré en ses illusions : et surtout d'autant qu'il fait en général la guerre à tous ceux qui ont purement traittô l'Escriture: n'espargnant nul de ceux lesquels il devoit honorer avec modestie. Et tant plus suis-je libre à démener ceste cause rondement, n'estant point incité d'affection privée, veu qu'il ne s'est point attaché à moy. Parquoy ce qu'il maintient tant précisément et d'une telle importunité, que la justice que nous avons en Jésus- Christ est essencielle, et qu'il habite en nous essenciellement, tend premièrement à ce but que Dieu se mesle avec nous d'une mixtion telle que les viandes que nous mangeons. Car voylà comme il ima-

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