LIVRE m, CHAPITRE II
suasion de sa vérité, toutesfois ce n'est point merveille que l'appréliension qu'ont les légers et inconstans de l'amour de Dieu, s'esvanouisse. Car combien qu'elle soit prochaine de la foy, si ditfère-elle beaucoup d'avec icelle. Je confesse bien que la volonté de Dieu est immuable, et que sa vérité jamais ne varie : mais je dy que les réprouvez ne parvienent jamais jusques à ceste révélation secrète de leur salut, laquelle l'Escriture n'attribue sinon aux lidèles. Je nie doncques qu'ils comprenent la volonté de Dieu selon qu'elle est immuable, ou qu'ils embrassent constamment sa vérité : pource qu'ils s'arrestent en un sentiment sujet à estre esbranlé, et à s'escouler mesmes, comme un arbre qui n'est pas planté assez profond pour jetter racines vives, combien que par quelques ans il produise fleurs et fueiiles, et mesmes quelques fruits, toutesfois par succession de temps desseiche et meurt. En somme, si l'image de Dieu a peu estre effacée de l'entendement et âme du premier homme à cause de sa rébellion, ce n'est point merveille s'il espand quelques rayons de sa grâce sur les réprouvez, et puis après souffre qu'ils s'esleignent. Il n'y a aussi rien qui empesche qu'il ne donne aux uns quelque légère et volage cognoissance de son Evangile, laquelle s'efface , et qu'il ne l'imprime aux autres tellement que jamais ils n'en soyent privez. Ce pendant que cest article nous soit résolu : c'est quelque petite ou débile que soit la foy aux esleus, néantmoins puis que l'Esprit de Dieu leur est arre et gage infallible de leur adoption, que l'engraveure qu"il met en leur cœur ne se peut jamais effacer. Quant à ce que la dairté qu'ont les réprouvez, n'est sinon comme une aspersion laquelle se perd et vient à rien, ce n'est pas à dire que le sainct Esprit trompe ou fraude. Car il ne vivifie pas la semence qu'il jette en leurs coeurs, pour la faire demeurer incorruptible comme aux esleus. Je passe plus outre, c'est, veu que l'expérience et l'Escriture nousmonstrentque les réprouvez sont quelquesfois touchez du sentiment de la grâce de Dieu, qu'il ne se peut faire qu'ils ne soyent incitez en leurs cœurs à quelque désir mu-
tuel de l'aimer. Voylà comment en Saiil il y eut pour un temps quelque bonne afleition de s'adonner à Dieu : duquel se voyant traitter paternellement, il estoit alléché par telle douceur de sa bonté.
Mais comme l'estime qu'ont les réprouvez de l'amour paternelle de Dieu, n'est point bien fichée au profond de leur cœur : aussi ils ne l'aiment pas cordialement de leur coslé comme estans ses enfans, mais sont poussez d'une affection mercenaire. Car ce n'est qu'à Jésus- Christ seul que l'Esprit de l'amour de Dieu a esté donné : voire à telle condition qu'il le communique à ses membres.
Et de faict , le dire de sainct Paul ne s'estend pas plus loin qu'aux esleus :
c'est que la charité de Dieu est espandue en nos cœurs par le sainct Esprit qui nous est donnée Or il parle de la charité qui engendre la tiance d'invoquer Dieu, comme nous voyons à l'opposite que Dieu se courrouce d'une façon admirable à ses enfans, lesquels toutesfois il ne laisse pas d'aimer : non pas qu'il les haysse en soy, mais il les veut espovanter de l'appréhension de son ire, pourhumilier en eux tout orgueil de la chair, pour escourre et esveiller toute paresse, et pour les soliciter à repentance. Parquoy en une mesme heure ils le cognoissent estre courroucé contre eux et leurs péchez, et ne laissent pas de se lier qu'il leur sera propice : car ils ont franchement leur refuge à luy, et d'une liance arrestée : et ce n'est pas en feintise qu'ils le requièrent de se vouloi-r appaiser. Il appert par ces raisons que plusieurs qui n'ont point de vraye foy enracinée en eux, ont toutesfois quelque apparence : non pas qu'ils en facent seulement la mine et le semblant devant les hommes , mais pource qu'estans poussez d'un tel zèle soudain, ils se trompent eux-mesmes d'une fausse opinion. Et n'y a doute qu'ils ne soyent préoccupez d'une tardiveté et pesanteur, pour ne point examiner deuement leur cœur comme il estoit requis. Il est vraysemblable que ceux dont parle sainct Jehan estoyent tels, quand il dit que Jésus-Christ ne se fioit point en eux,
1) Rom. V, 5.
ik
combien qu'ils creussent en liiy : pouree qu'il les cognoissoit tous , et sçavoit ce qui estoit en l'homme*. Au reste, si plusieurs ne décheoyent de la foi commune (j'use^ de ce mot de Commune, pour la grande similitude qui est entre la foy caduque et fragile, et celle qui est vive et permanente) Jésus-Christ n'eust point dit à ses disciples, Si vous persistez en ma parole, vous serez vrayement mes disciples, et cognoistrez la vérité, et la vérité vous affranchira 2. Il s'addresse à ceux qui desjà avoyent receu sa doctrine , et les exhorte à proufiter en la foy, afin de ne point esleindre par leur nonchalance la clairté qui leur estoit donnée. Et pourtant sainct Paul réserve la foy comme un thrésor particulier aux esleus^, signifiant que ceux qui découlent, et s'esvanouissent n'y ont pas prins racine vive. Comme ussi nostre Seigneur Jésus en parle en sainct Matthieu, Tout arbre que mon Père n'a point planté, sera arraché*^. Il y a des autres hypocrites plus lourds et plus espais, lesquels n'ont point honte de vouloir tromper Dieu et les hommes. Et c'est contre telle manière de gens que sainct Jaques crie tant asprement : pouree que sous une fausse couverture ils profanent meschamment la foy\ De faict aussi sainct Paul ne requéroit point des enfans de Dieu une foy non feinte, n'estoit que plusieurs se vantent trop hardiment d'avoir ce qu'ils n'ont pas , et par je ne sçay quel fard ou vaine couleur ils trompent le monde, et quelquesfois euxmesmes. Parquoy il accompare la bonne conscience à un coffre auquel elle est gardée, disant que la foy est périe en plusieurs, d'autant qu'elle n'estoit point munie de ceste garde^.
13 Nous avons aussi à noter les significations diverses de ce mot. Car la foy souvent vaut autant à dire comme saine et pure doctrine quant à la religion : comme au lieu que nous avons n'aguères allégué. Et quand sainct Paul commande que les Diacres soyent instruits aux mystères de la foy avec pure conscience''. Item, quand il se complaind qu'aucuns
1) Jean II, ÎV, 25.
î) Tite 1, t.
8)Jacq. II, U.
7) 1 Tiin. m, 9.
2) Jean'VIII, 31, 32.
4) Malth. XV, 13.
6) 1 Tim. I, 5, )9.
se sont révoltez de la foy. Et à l'opposite, quand il dit que Timothée a esté nourri en la doctrine de la foy. Item, quand il advertit que la hautesse profane de babiller, et les oppositions de science faussement nommée, sont cause d'en faire révolter plusieurs de la foy : lesquels en un autre passage il appelle réprouvez quant à la foy *. Derechef, quand il commande à, Tite qu'il admoneste ceux qu'il a en charge, d'estre sains en la foy^: signifiant par ce mot de Santé, une pure simplicité de doctrine, laquelle se corrompt facilement par la légèreté des hommes, s'abastardit. Et de faict, puis que tous les thrésors de science et sagesse sont cachez en Jésus-Cbrist ^, lequel la foy possède : non sans cause ce mot s'applique à toute la somme de la doctrine céleste, de laquelle la foy ne peut estre séparée. D'autre part, le mot de Foy se restreint en d'aucuns passages à un object particulier, comme quand sainct 3Iatthieu dit que Jésus-Christ a veu la foy de ceux qui dévalloyent le paralytique en bas par le toict : et Jésus- Christ, qu'il n'a.point trouvé telle foy en Israël, comme au Centenier '*. Car il est vray-semblable qu'il estoit du tout attentif et ravi à la guairison de son ills : comme il monstre par ses- propos quel souci il en avoit. Mais pouree qu'en se contentant de la seule response de Jésus- Christ, il ne demande point sa présence corporelle, mais proteste que c'est assez qu'il ait dit le mot : au regard de ceste circonstance sa foy est ainsi magnifiée. Nous avons aussi adverti que sainct Paul prend la foy pour le don de faire miracles, lequel aucunesfois est communiqué à ceux qui ne sont point régénérez de l'Esprit de Dieu, et ne le craignent point en sincérité ne droicture. Quelquesfois il use de ce mesme nom, pour signifier l'instruction que nous recevons pour estre édifiez en la foy. Car il n'y a doute quand il escrit que la foy sera abolie ^ que cela ne se rapporte au ministère de l'Eglise, et àla prédication qui sert aujourd'huy à nostre infirmité. En toutes ces
1) 1 Tim. IV, 1, 6; J Tim. U, 16; 111,8.
2) Tite I, 13; U, 2. 3) Col. U, 3.
V) Matlb. IX, 2 ; VIII, 10. 5J 1 Cor. XIII, 10.