LIVRE III, CHAPITRE XI
gine qu'on reçoit Jésus-Christ en la Cène. Secondement que Dieu nous inspire sa justice, par laquelle nous soyons réalenicnt et de faict justes avec luy. Car ce fantastique entend et afferme que Dieu est luy-mesme sa justice, et puis la saincteté, droiclure et perfection qui sont en luy. Je ne m'amuseray point beaucoup à réfuter les tesmoignages qu'il tire par les cheveux pour les appliquer à son propos. Sainct Pierre dit que nous avons des dons hauts et précieux, pour estre faits participansde la nature divine ^ Osiander lire de là que Dieu a meslé son essence avec la nostre. Comme si nous estions desjà tels que l'Evangile promet que nous serons au dernier advénemenl de Jésus- Christ. Mais à l'opposite sainct Jehan prononce que lors nous verrons Dieu tel qu'il est, pource que nous serons semblables à luy *. J'ay voulu seulement donner quelque petit goust de ces sottises aux lecteurs, afin qu'ils cognussent que je me déporte de les réfuter : non pas qu'il me fust difficile, mais pour ne point estre eimuyeux en démenant propos superflus.
11 II y a encores plus de venin en l'article où il dit que nous sommes justes avec Dieu. Je pense avoir desjà assez prouvé, encores que sa doctrine ne fust pas si pestilente qu'elle est, toutesfois qu'estant ainsi maigre et fade, n'ayant que vent et vanité, elle doit estre à bon droict rejettée comme sotte et inutile, de toutes gens craignans Dieu et de bon jugement. Mais c'est une impiété insupportable, de renverser toute la fiance de nostre salut sous ombre d'une justice double que ce resveur a voulu forger, et de nous ravir par-dessus les nuées pour nous retirer du repos de nos consciences, qui est appuyé en la mort de Jésus-Christ, et empescher que nous n'invoquions Dieu d'un courage paisible. Osiander se mocque de ceux qui disent que le mot de Justifier est prins de la façon commune de parler en justice, pour absoudre. Car il s'arreste là, qu'il nous faut estre réalement justes : et n'a rien en plus grand desdain que d'accorder que nous soyons
1) 2 Pieire I, 4.
2) 1 Jean 111,2.
justifiez par acceptation gratuile. Or sus, si Dieu ne justifie point en nous pardonnant et nous absolvant, que veut dire ceste sentence de sainct Paul jà souvent réitérée, que Dieu estoit en Christ réconciliant le monde à soy, n'imputant point aux hommes leurs péchez : d'autant qu'il a fait sacrifice de péché son Fils, afin que nous eussions justice en luy*. J'ay premièrement ce point résolu, que ceux qui sont réconciliez à Dieu sont réputez justes. La façon est quant et quant entrelacée, que Dieu justifie en pardonnant : comme en J'autre passage l'accusation est opposée à la justification. Dont il appert que justifier n'est autre chose, sinon quand il plaist à Dieu comme juge nous absoudre. Et de faict, quiconque sera moyennement exercé en la langue hébraïque, s'il est aussi quant et quant de sens rassis, n'ignore pas dont ceste façon de parler est tirée, et qu'elle vaut. D'avantage qu'Osiander me responde, quand sainct Paul dit que David nous descrit une justice sans œuvres par ces mots, Bienheureux sont ceux ausquels les péchez sont remis ^ : asçavoir si ceste définition est entière ou à demi? Certes il n'ameine pas le Prophète pour tesmoin qu'une partie de nostre justice soit située en la rémission de nos péchez, ou bien qu'elle aide ou supplée à justifier l'homme : mais il enclost toute nostre justice en la rémission gratuite, par laquelle Dieu nous accepte. En prononçant que l'homme duquel les péchez sont cachez est bienheureux, et auquel Dieu a remis les iniquitez, et auquel il n'impute point les transgressions : il estime la félicité non pas en ce qu'il soit juste réalement et de faict, mais en ce que Dieu l'avoue et le reçoit pour tel. Osiander réplique, qu'il seroit indécent à Dieu et contraire à sa nature, de justifier ceux qui de faict demeureroyent meschans.
Mais il nous doit souvenir de ce que j'ay déclairé, que la grâce de justifier n'est point séparée de la régénération, combien que ce soyent choses distinctes.
Mais puis qu'il est tant et plus notoire par l'expérience, qu'il y demeure lous-
1) 2 Cor, Y, 19, 21.
Rom. IV, 7 ; Ps. XXXII, 1.
jours quelques reliques de péché aux justes, il faut bien qu'ils soyent justifiez d'une autre façon qu'ils ne sont régénérez en nouveauté de vie. Car quant au second, Dieu commence tellement à réformer ses esleus en la vie présente, qu'il poursuyt cest œuvre petit h petit, et ne le parachève point jusques ù la mort: en sorte que tousjours ils sont coulpables devant son jugement. Or il ne justifie pas en partie, mais afin quele^fidèles estans vestus de la pureté de Christ, osent franchement comparoistre au ciel. Car une portion de justice n'appaiseroit pas les consciences, jusques à ce qu'il soit arresté que nous plaisons à Dieu, entant que nous sommes justes devant luy sans exception, Dont il s'ensuit que la vraye doctrine, touchant la justification, est pervertie, et du tout renversée, quand on tormente les esprits de quelques doutes, quand on esbranle en eux la fiance de salut, quand on relarde et qu'on empesche l'invocation de Dieu libre et franche, et mesmes quand on ne leur donne point repos et tranquillité avec joye spirituelle. Et c'est pourquoy sainct Paul prend argument des choses répugnantes, pour monstrer que l'héritage n'est point par la Loy : pource que s'il estoit ainsi, la foy seroit anéantie \ laquelle ayant esgard aux œuvres, ne peut sinon chanceler, veu que le plus sainct du monde n'y trouvera point de quoy pour se confier. Geste diversité de justifier et régénérer qu'Osiander confond, est trèsbien exprimée par sainct Paul. Car en parlant de sa justice réale, ou de l'affection de bien vivre que Dieu luy avoit donnée (ce qu'Osiander appelle justice essencielle), il s'escrie avec gémissement, 0 que je suis misérable et qui me délivrera de ce corps de mort ^. Puis ayant son refuge à la justice laquelle est fondée en la seule miséricorde de Dieu, il se glorifie d'une façon magnifique contre la mort, les opprobres, povreté, glaive et toutes afflictions : Qui est-ce, dit-il, qui accusera les esleus de Dieu, veu que luy les justifie ? Je suis du tout persuadé que rien ne nous séparera de l'amour qu'il nous porte
1) Rom. IV, 14.
2) Rom. VII, U.
en Jésus-Christ ^ Il prononce haut et clair qu'il est doué d'une justice, laquelle seule luy suffit entièrement à salut devant Dieu : tellement que la misérable servitude pour laquelle il avoit déploré sa condition, ne dérogue rien à la fiance de se glorifier, et ne le peut empescher de parvenir à son but. Ceste diversité est assez notoire, voire mesmes familière à tous les saincts qui gémissent sous le fardeau de leurs iniquitez, et ce pendant ne laissent point d'avoir une fiance victorieuse pour surmonter toutes craintes et doutes. Ce qu'Osiander réplique que cela n'est point convenable à la nature de Dieu, retombe sur sa teste. Car en vestant les saincts d'une justice double, comme d'une robbe fourrée, si est-il contraint de confesser que nul ne plaist à Dieu sans la rémission des péchez. Si cela est vray, il faudra qu'il confesse pour le moins, que nous sommes réputez justes Prorata, comme on dit, de l'acceptation par laquelle Dieu nous a à gré. Or jusques où le pécheur estendra-ii ceste gratuité de Dieu, laquelle fait qu'il soit tenu pour juste ne l'estant point? serace d'une once ou de toute la livre ? Certes il pendra branlant et chancelant, d'un costé et d'autre ne pouvant prendre tant de justice qu'il luy seroit nécessaire pour se confier de son salut. Mais il va bien, que ce présomptueux qui voudroit imposer loy à Dieu n'est point arbitre en ceste cause. Ce pendant, ceste sentence de David demeurera ferme, que Dieu sera justifié en ses paroles, et vaincra ceux qui le voudront condamner ?. Et quelle arrogance est-ce, je vous prie, de condamner le Juge souverain, quand il absoud gratuitement ? comme s'il ne lui estoit licite de faire ce qu'il a prononcé, J'auray pitié de celuy duquel je voudray avoir pilié^? Et toutesfois l'intercession de Moyse, à laquelle Dieu respond ainsi, ne tendoit pas à ce qu'il ne pardonnast à nul : mais afin qu'il pardonnast à tous également, puis que tous estoyent coulpables. Au reste, nous enseignons que Dieu ensevelit les péchez des hommes, lesquels il justifie : pource qu'il hait le péché, et ne
1) Rom. VIII, 35, 39.
3) Ex. XXXIII, 19.
2) Ps. LI, 6.