‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 72 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XI

peut aimer sinon ceux qu'il advoue pour justes. Mais c'est une façon admirable (le justifier, que les péclieurs estans couvers de la justice de Jésus-Clirist,n'ayent point frayeur de jugement duquel ils sont dignes: et en se condamnant en euxmesmes, soyent juslitiez hors d'euxmesmes.

12 Que les lecteurs aussi soyent advisez de bien penser au grand mystère qu'OsianUer se vante de leur vouloir celer. Car après avoir longuement débatu, que nous n'acquérons point faveur envers Dieu par la seule imputation de la justice de Christ, voire d'autant qu'il n'a pas honte de dire qu'il seroit impossible h Dieu de tenir po.ur justes ceux qui ne le sont point : finalement il conclud, que Jésus-Christ ne nous a pas esié donné pour justice au regard de sa nature humaine, mais divine. Et combien que la justice ne se puisse trouver qu'en la personne du Médiateur, toutesfois qu'elle ne luy appartient pas entant qu'il est homme, mais entant qu'il est Dieu. En parlant ainsi il ne file plus une corde de deux justices comme au paravant : mais il oste du tout la vertu et office de justifier à la nature humaine de Jésus-Christ. Or il est besoin de noter par quelles raisons il combat. Sainct Paul au passage allégué dit, que Jésus-Christ nous a esté fait sagesse : ce qui ne convient selon Osiander qu'à la Parole éternelle. Dont il conclud que Jésus-Christ, entant qu'il est homme, n'est point nostre sagesse. Je respon que le Fils unique de Dieu a esté tousjours sa sagesse : mais que sainct Paul luy attribue ce filtre en un sens divers : c'est qu'après qu'il a prins nostre chair, ^ous tbrésors de sagesse et d'intelligence sont cachez en luy K Parquoy ce qu'il avoit en son Père il le nous a manifesté. Par ainsi, le dire de sainct Paul ne se rapporte point à l'essence du Fils de Dieu, mais à nostre usage : et est trèsbien approprié à sa nature humaine. Car combien que devant qu'avoir vestu nostre chair, il fust la clairté luisante en ténèbres : c'estoit toutesfois comme une clairté cachée, jusques ù ce qu'il est venu en avant en na-

1) Col. II, 3,

ture d'homme pour estre le Soleil de justice. Pour laquelle cause il se nomme la clairté du mondée C'est aussi grande sottise à Osiander, d'alléguer que la vertu de justifier est beaucoup par-dessus la faculté des Anges et des hommes : veu que nous ne disputons point de la dignité de quelque créature, mais disons que cela dépend du décret et ordonnance de Dieu. Si les Anges vouloyent satisfaire à Dieu pour nous, ils n'y proufiteroyent de rien, pource qu'ils ne sont pas destinez ny establis à cela : mais c'a esté un office singulier à Jésus-Christ, lequel a esté assujeti à la Loy, pour nous racheter de la malédiction de la Loy^. C'est aussi une trop vilene calomnie , d'accuser ceux qui cherchent leur justice en la mort et passion de nostre Seigneur Jésus, de ne retenir qu'une partie de Jésus-Christ, voire qui pis est, de faire deux dieux : pource que si on le veut croire , ils ne confessent pas que nous soyons justes par la justice de Dieu. Car je respon, combien que nous appelionsJésus-Christ :

Autheur de vie, entant que par sa mort il a destruit celuy qui avoit l'empire de mort^: toutesfois nous ne le fraudons point de cest honneur quant à sa divinité : mais seulement distinguons comment la justice de Dieu parvient h nous, à ce que nous en puissions jouir. En quoy Osiander choppe trop lourdement. 3Iesmes nous ne nions pas que ce qui nous a esté ouvertement donné en Jésus-Christ, ne procède de la grâce et vertu secrette de Dieu : nous ne contredisons pas aussi, que la justice laquelle Jésus-Christ nous donne, ne soit la justice de Dieu venante de luy. Mais nous demeurons tousjours constans en cela , que nous ne pouvons trouver justice et vie qu'en la mort et résurrection de Jésus-Christ. Je laisse le grand amas des passages de l'Escriture, ausquels on apperçoit aisément son impudence. Comme quand il tire à son propos ce qui est souvent réitéré aux Pseaumes, qu'il plaise à Dieu secourir selon sa justice ses serviteurs. Je vous prie, y a-il quelque couleur en cela, pourmonstrer que nous sommes d'une substance

1) Jean VIII, (2.

3) Uéb. II, 14.

2) Gai. m, «3.

avec Dieu, pour estre secourus de luy ? Il n'y a non plus de fermeté en ce qu'il allègue, que la justice est proprement nommée celle par laquelle nous sommes esmeus à bien faire. Or puis qu'ainsi est que Dieu seul fait en nous le vouloir et l'exécution ', il conclud que nous n'avons justice que de luy. Or nous ne nions pas que Dieu ne nous reforme par son Esprit en saincteté de vie : mais il faut considérer en premier lieu s'il fait cela directe- V ment, comme on dit : ou bien par la main ^ ou le moyen de son Fils, auquel il a commis en dépost toute plénitude de son Esprit, afin que de son abondance il subveinst à la povreté et au défaut de ses membres. D'avantage, combien que la justice nous sourde de la majesté de Dieu, comme d'une source cachée , si n'est-ce pas à dire que Jésus-Christ, lequel s'est sanctifié pour nous^ en sa chair, ne soit nostre justice que selon sa divinité. Ce qu'il ameine outre plus est autant frivole, asçavoir que Jésus-Christ luy-mesme a esté juste de justice divine, pource que si la volonté du Père ne l'eust incité, il n'eust point satisfait à la charge qui luy estoit commise. Car combien qu'il ait dit ailleurs, que tous les mérites de Christ descoulent de la pure gratuité de Dieu, comme les ruisseaux de leur fontaine :

toutesfois cela ne fait rien pour la fantasie d'Osiander, dont il esblouit les yeux des simples et des siens. Car qui sera celuy si mal advisé de luy accorder, puis que Dieu est la cause et principe de nostre justice, que nous sommes essenciellement justes, et que l'essence de la justice de Dieu habite en nous? Isaie dit que Dieu en rachetant son Eglise a vestu sa justice comme un harnois : ace esté pour despouiller Jésus-Christ de ses armes qu'il luy avoit données, pour estre parfait Rédempteur? M;îis le sens du Prophète est clair, que Dieu n'a rien emprunté d'ailleurs pour accomplir une telle œuvre, et qu'il n'a point esté aidé du secours d'autruy^ Ce que sainct Paul a briefvement déclairé par autres mots : c'est qu'il nous a donné salut pour démonstrer sa justice''. Ce pendant il ne renverse pas

ce qu'il dit ailleurs, que nous sommes justes par l'obéissance d'un homme'. En somme, quiconque entortille deux juslices pour empescher que les povres âmes ne se reposent en la seule et pure miséricorde de Dieu, fait une couronne d'espines à Jésus-Christ pour se mocquer de luy.

13 Toutesfois, pource que la pluspart des hommes imaginent une justice meslée de la foy et des œuvres, monstrons aussi devant que passer outre que la justice de foy diffère tellement de celle des œuvres, que si l'une est establie l'autre est renversée. L'Apostre dit qu'il a réputé toutes choses comme fiente pour gaigner Christ : et estre trouvé en luy n'ayant point sa propre justice, qui est delà Loy, mais celle qui est de la foy en Jésus-Christ, asçavoir la justice qui est de Dieu par foy^. Nous voyons yci qu'il les comparage comme choses contraires : et monstre qu'il faut que celuy qui veut obtenir la justice de Christ, abandonne la siene propre. Pourtant en un autre lieu il dit, que cela a esté cause de la ruine des Juifs : que voulans dresser leur propre justice, ils n'ont point esté sujets à celle de Dieu^ Si en dressant nostre propre justice nous rejettons celle de Dieu : pour obtenir la seconde, il faut que la première soit du tout abolie. C'est aussi ce qu'il entend disant que nostre gloire n'est pas excluse par la Loy, mais par la foy*.

Dont il s'ensuyt que tant qu'il nous demeure quelque goutte de justice en nos œuvres, nous avons quelque matière de nous glorifier. Parquoy si la foy exclud tout glorifiement , la justice de foy ne peut nullement consister avec celles des œuvres. Il démonstre cela si clairement au chapitre IV aux Romains, qu'il ne laisse lieu à aucune caviliation : Si Abraham, dit-il, a esté justifié par ses œuvres, il a de quoy se glorifier : puis il adjouste. Or est-il ainsi qu'il n'a de quoy se glorifier devant Dieu ^ : il s'ensuyt doncques qu'il n'est point justifié par ses œuvres. Il use après d'un autre argument, disant, Quand le loyer est rendu aux œuvres.

1) Pliil.II, 13.

3) Is. LIX, 17.

2) Jean XVII, 19.

4) Rom. lU, 25.

1) Rom V, (9.

3) Rom. X, 3.

5) Rom. IV, 2.

2) Phil. m, 8,9.

4) Rom. III, 2«,

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