LIVRE III, CHAPITRE XL
cela ne se fait point de grâce, mais selon le devoir. Or la justice est donnée à la foy par grâce : il s'ensuyt doncques que cela ne vient point du mérite des œuvres. C'est doncques une folle fantasie de penser que la justice consiste en la foy et aux œuvres ensemble.
14 Les Sophistes, ausquels il ne chaut de dépraver l'Escriture, et qui se baignent à caviller, pensent avoir une eschappatoire bien subtile, en exposant que les œuvres dont parle sainct Paul, sont celles qui se font par les hommes non régénérez, lesquels présument de leur franc arbitre. Ainsi ils disent que cela n'appartient de rien aux bonnes œuvres des fidèles, qui se font par la vertu du sainct Esprit. Ainsi selon eux, l'homme est justifié tant par la foy que par les œuvres, moyennant que lesœuvres ne soyent point propres à luy, mais dons de Christ, et fruits de la régénération. Car ils disent que sainct Paul a dit cela seulement pour convaincre les Juifs , qui estoyent trop fols et arrogans, de penser acquérir justice par leur vertu et force, veu que le seul Esprit de Christ la nous donne, et non pas le mouvement de nostre franc arbitre. Mais ils ne regardent pas que sainct Paul en un autre lieu, opposant la justice de la Loy avec celle de l'Evangile, exclud toutes œuvres, de quelque tiltre qu'on les orne ou pare. Car il dit que la justice de la Loy est, que celuy qui fera le contenu, sera sauvé : que la justice de la foy est, croire que Jésus-Christ est mort et ressuscité ^ D'avantage, nous verrons ci-après que ce sont divers bénéfices de Christ, Sanctification et Justice. Dont il s'ensuyt, quand on attribue à la foy la vertu de justifier, que les œuvres mesmes spirituelles ne vienent point en conte. Qui plus est, sainct Paul en disant qu'Abraham n'a de quoy se glorifier envers Dieu, veu qu'il ne peut estre juste par ses œuvres, ne restreint point cela à une apparence ou quelque lustre extérieur de justice, ou à une présomption qu'eust eu Abraham de son franc arbitre : mais combien que la vie de ce sainct Patriarche ait esté presque angé-
4) Rom. X, 5, 9.
lique, toutesfois qu'il n'a peu avoir mérites lesquels luy acquissent justice devant Dieu.
15 Les théologiens sorboniques sont un peu plus lourds en meslant leurs préparations. Toutesfois ces renards dont j'ay parlé, abusent les simples d'une resverie aussi meschante,ensevelissanssous la couverture de l'Esprit et de grâce la miséricorde de Dieu, laquelle seule pouvoit appaiser les povres consciences craintives. Or nous confessons avec sainct Paul, que ceux qui gardent la Loy sont justifiez devant Dieu : mais pource que nous sommes bien loing de telle perfection, nous avons à conclurre que les œuvres qui nous devoyent valoir pour acquérir justice, ne nous servent de rien, poun;e que nous en sommes desnuez.
Quant est des Sorboniques, ils s'abusent doublement : c'est qu'ils appellent Foy, une certitude d'attendre la rémunération de Dieu pour leurs mérites, et que par le nom de Grâce, ils n'entendent point le don de justice gratuite que nous recevons : mais l'aide du sainct Esprit, pour bien et sainctement vivre. Ils lisent en l'Apostre, que celuy qui approche de Dieu, doit croire qu'il est rémunérateur de ceux qui le cherchent * : mais ils ne voyent point quelle est la manière de le chercher, laquelle nous démonstrerons tantost. Qu'ils s'abusent en ce mot de Grâce, il appert de leurs livres. Car leur maistre des sentences expose la justice que nous avons par Christ, en double manière. Premièrement, dit-il, la mort de Christ nous justifie, quand elle engendre en nos cœurs charité, par laquelle nous sommes faits justes. Secondement, entant que par icelle le péché est esteint, sous lequel le diable nous tenoit captifs: tellement qu'il ne nous peut surmonter maintenant ^. Nous voyons qu'il ne considère la grâce de Dieu que jusques-là, entant que nous sommes conduits à bonnes œuvres par la vertu du sainct Esprit. Il a voulu ensuyvre l'opinion de sainct Augustin: mais il la suyt de bien loing, et mesmes se destourne grandement de la droicte imilation. Car ce qui estoit dit
t) Héb. XI. 6.
2) Sent., lib. III, dist. XVI, cap. XI.
clairement par ce sainct homme, il l'obscurcit : et ce qui estoit un pelit entaché de vice, il le corrompt du tout. Les escholes sorboniques sont tousjours allées de mal en pis, jusques à ce qu'elles sont en la fin trébuschées en l'erreur de Pélagius. Combien encores que nous ne devons du tout recevoir la sentence de sainct Augustin : ou pour le moins la façon de parler n'est pas propre. Car combien qu'il despouille trèsbien l'homme de toute louange de Justice, et l'attribue toute à Dieu, néantmoins il réfère la grâce à la sanctification dont nous sommes régénérez en nouveauté de vie.
16 Or l'Escriture parlant de la justice de foy, nous meine bien ailleurs : c'est qu'elle nous enseigne de nous destourner du regard de nos œuvres, pour regarder seulement la miséricorde de Dieu, et la parfaite saincteté de Christ. Car elle nous monstre cest ordre de justification, que du commencement Dieu reçoit le pécheur de sa pure et gratuite bonté, ne regardant rien en luy dont il soit esmeu à miséricorde, que la misère : d'autant qu'il le voit desnué entièrement et vuide de bonnes œuvres : et pourtant il prend de soy-mesme la cause de luy bien faire. En après il touche le pécheur du sentiment de sa bonté, afin que se desfiant de tout ce qu'il a, il remette toute la somme de son salut en ceste miséricorde qu'il luy fait. Voylà le sentiment de foy, par lequel l'homme entre en possession de son salut, quand il se recognoist par la doctrine de l'Evangile estre réconcilié à Dieu, entant que par le moyen de la justice de Christ ayant obtenu rémission de ses péchez, il est justifié. Et combien qu'il soit régénéré par l'Esprit de Dieu, si ne se repose-il pas sur les bonnes œuvres lesquelles il fait : mais est asseuré que sa justice perpétuelle gisit en la seule justice de Christ. Quand toutes ces choses auront esté espluchées particulièrement, ce que nous tenons de ceste matière sera facilement expliqué, Combien qu'elles seront mieux digérées, si nous les mettons en autre ordre que nous ne les avons proposées:
Mais il n'en peut guères chaloir, moyennant qu'elles soyent tellement déduites,
que toute la chose soit bien entendue.
17 II nous faut yci souvenir de la correspondance que nous avons mise <'-idessus entre la foy et l'Evangile. Car nous disons que la foy justifie, d'autant qu'elle reçoit la justice offerte en l'Evangile. Or si en l'Evangile la justice nous est offerte, par cela est forclose toute considération des œuvres. Ce que sainct Paul monstre souventesfois : mais principalement en deux lieux. Car en l'Epistre aux Romains, comparant la Loy avec l'Evangile, il parle ainsi, La justice qui est de la Loy, dit-il, est que quiconques fera le commandement de Dieu, vivra :
mais la justice de foy dénonce salut à celuy qui croira de cœur, et confessera de bouche Jésus-Christ, et que le Père l'a ressuscité des morts *. Ne voyons-nous pas bien qu'il met ceste différence entre la Loy et l'Evangile, que la Loy assigne la justice aux œuvres : l'Evangile la donne gratuitement, sans avoir esgard aux œuvres? C'est certes un lieu notable, et qui nous peut despescher de beaucoup de difficultez. Car c'est beaucoup fait, si nous entendons que la justice qui nous est donnée en l'Évangile, soit délivrée des conditions de la Loy. C'est la raison pourquoy il oppose tant souvent la Loy et la promesse, comme choses répugnantes. Si l'héritage, dit-il, vient de la Loy, ce n'est point de la promesse ^ : et autres sentences semblables qui sont au mesme chapitre. Il est certain que la Loy a aussi ses promesses. 11 faut doncques que les promesses de l'Evangile ayent quelque chose de spécial et divers : si nous ne voulons dire que la comparaison soit inepte. Or que sera-ce, sinon qu'elles sont gratuites, et appuyées sur la seule miséricorde de Dieu : comme ainsi soit ( que les promesses légales dépendent de la condition des œuvres ? Et ne faut point que quelqu'un gergonne yci, que sainct Paul ait simplement voulu réprouver la justice que les hommes présument d'apporter à Dieu de leur franc arbitre, et de leurs forces naturelles : veu que sainct Paul sans exception prononce que la Loy n'a rien proufité en
1) RoiD.X, 5, 9.
2) Gai. m, 18.