LIVRE lil, CHAPITRE XI
commandant, veu que nul ne l'accomplit non-seulement du vulgaire, mais des plus parfaits. Certes la dileciion est le principal article delà Loy, veu que Christ nous forme et induit à icelle:pourquoy doncques ne sommes-nous justes en aimant Dieu et nos prochains, sinon que la dilection est tant débile eî imparfaite aux plus saincts, qu'ils ne méritent point d'estre prisez ou acceptez de Dieu?
18 Le second passage est cestuy-ci, Que nul ne soit justifié devant Dieu par la Loy, il appert : car le juste vivra de foy. Or la Loy n'est pas selon la foy : car elle dit, Qui fera les choses commandées, vivra en icelles^ Comment l'argument consisteroit-il, sinon qu'il fust résolu premièrement que les œuvres ne vienent point en conte, mais qu'il les faut mettre en un rang à part ? La Loy, ditil, est diverse de la foy. En quoycela? Il adjouste que c'est d'autant qu'elle requiert les œuvres pour justifier l'homme. Il s'ensuyt doncques que les œuvres ne sont point requises, quand l'homme doit estre justifié par foy. Il est notoire de ce que l'un est ainsi opposé à l'autre, que celuy qui est justifié par foy est justifié sans aucun mérite de ses œuvres : et mesmes hors de tout mérite. Car la foy reçoit la justice que présente l'Evangile : et est dit que l'Evangile en cela est différent d'avec la Loy, pource qu'il ne lie point la justice aux œuvres, mais la colloque en la seule miséricorde de Dieu. C'est une semblable déduction dont il use en l'Epistre aux Romains : qu'Abraham n'a point matière de se glorifier, entant que la foy luy a esté imputée à justice ^. Et adjouste conséquemment la raison : que lors la justice de la foy a lieu, quand il n'y a nulles œuvres ausquelles aucun loyer soit deu. Là où sont les œuvres, dit-il, le loyer est rendu comme deu : ce qui est donné à la foy, est gratuit. Ce qui s'ensuyt après, aussi bien tend a un mesme but, asçavoir que nous obtenons l'héritage céleste par foy, atin que nous entendions qu'il nous vient de grâce. Il infère que l'héritage céleste est gratuit, d'autant que nous le rece-
\) Gai. III, 12.
2) Rom. IV, î.
vons par foy. Pourquoy cela, sinon pource que la foy^ sans avoir aucun appuy sur les œuvres, se repose du tout sur la miséricorde de Dieu ? Il n'y a doute qu'on ce mesme sens il ne dise ailleurs, que la justice de Dieu a esté manifestée sans la Loy, combien qu'elle ait tesmoignage de la Loy et des Prophètes *. Car en excluant la Loy, il entend que nous ne sommes point aidez pra- nos mérites, et n'acquérons point justice par nos bienfaits : mais qu'il nous faut présenter vuides et indigens pour la recevoir.
19 Maintenant les lecteurs peuvent veoir de quelle équité usent aujourd'huy les Sophistes en cavillant nostre doctrine : c'est où nous disons que l'homme est justifié par la seule foy. Ils n'osent pas nier que l'homme ne soit justifié par foy, voyant que l'Escriture le dit tant souvent : mais pource que ce mot Seule, n'y est point exprimé, ils nous reprochent qu'il est adjouste du nostre. Si ainsi est, que respondront-ils à ces paroles de sainct Paul, où il argue que la justice n'est point de la foy, sinon qu'elle soit gratuite? comment conviendra ce qui est gratuit avec les œuvres? Et par quelle calomnie pourront-ils se desvelopper de ce qu'il dit ailleurs, que la justice de Dieu est manifestée en l'Evangile^? Si elle y est manifestée, ce n'est pas à demi, ne pour quelque portion : mais plene et parfaite. Il s'ensuyt doncques que la Loy en est excluse. Et de faict, non-seulement leur tergiversation est fausse mais du tout ridicule, quand ils disent que nous adjoustons du nostre, en disant la seule foy. Car celuy qui osle toute vertu de justifier aux œuvres, ne l'attribue-il pas entièrement à la foy? Que veulent dire autre chose ces locutions de sainct Paul, Que la justice nous est donnée sans la Loy : Que l'homme est gratuitement justifié sans aide de ses œuvres^? Ils ont yci un subterfuge bien subtil, c'est que les œuvres cérémoniales par cela sont excluses, et non pas les œuvres morales. Ce qui est très inepte, jà soit qu'ils le tienent d'Oriiïène et aucuns autres an-
1) Rom. III, ÎI.
3) Rom. m, 21,23.
2) Rom. I. 17.
ciens. Ils proufitent tellement en abbayanl sans cesse en leur escholes, qu'ils ne sçavent pas les premiers rudimens de Dialectique. Pensent-ils que l'Apostre soit hors du sens, en amenant ces tesmoignages pour approuver sa sentence? Qui fera ces choses, vivra en icelles. Item, Maudit sera l'homme qui n'accomplira toutes les choses yci escrites ^ Mais s'ils ne sont du tout enragez, ils ne diront pas que la vie éternelle soit promise à ceux qui observent les cérémonies, et qu'il n'y ait que les transgresseurs d'icelles maudits. S'il faut entendre ces passages de la Loy morale : il n'y a nulle doute que les œuvres morales sont excluses de pouvoir justifier. Les raisons dont ils usent, tendent à une mesme tin : comme quand il dit, Si la cognoissance de péché vient de la Loy": la justice n'en vient pas. La Loy engendre ire de Dieu': elle ne nous apporte point doncques de salut. Item, Puis que la Loy ne peut asseurer les consciences, elle ne peut donner justice. Item, Puis quelafoy est imputée à justice, ce n'est pas pour salaire des œuvres que la justice nous est donnée : mais c'est don de Dieu gratuit. Item, Si nous sommes justifiez par foy, toute gloire est abatue. Item, Si la Loy nous pouvoit vivifier, nous aurions justice en icelle : mais Dieu a enclos toutes créatures sous péché, afin de donner le salut promis aux croyans*. Qu'ils allèguent, s'ils osent, cela estre dit des cérémonies, et non pas des œuvres morales: mais les petis enfans se mocqueroyentdeleur impudence. Que cela doncques demeure résolu, que quand la vertu de justifier est ostée à la Loy, il faut entendre la Loy universelle.
20 Or si quelqu'un s'esmerveille pourquoy l'Apostre a voulu adjouster les œuvres de la Loy, n'estant point content de dire simplement Les œuvres : nous avons la response en main. Car à ce que les œuvres soyent en quelque pris, elles prenent leur estime plustost de ce qu'elles sont approuvées de Dieu, que de leur propre dignité. Car qui osera se vanter de quelque justice envers Dieu, sinon qu'elle soit acceptée de luy ? Et qui osera
1) Gai. m, 10, 12; Deut. XXVII, 3) Uom. lY, 15.