LIVRE III, CHAPITRE XIII
esté poilus : et \ous desplairez en vousmesmes en tous les péchez que vous avez commis. Et lors vous sçaurez que je suis le Seigneur, quand je vous auray fait miséricorde à cause de mon Nom , et non pas selon vos péchez et œuvres meschantes *. Si cela est contenu en la vraye cognoissance de Dieu , qu'estans abatus, et comme menuisez de la cognoissance de nostre propre iniquité, nous réputions que Dieu nous fait bien sans que nous en soyons dignes : qu'est-ce que nous tentons avec noslre grand mal, de desrober à Dieu la moindre goutte du monde de ceste louange de bonlé gratuite ? Semblablement Jérémie , criant que le sage ne se glorifie point en sa sagesse, ne le riche en ses richesses, ne le fort en sa force : mais que celuy qui se glorifie, se glorifie en Dieu * : ne dénote-il point par cela qu'il périt quelque partie de la gloire de Dieu, si l'homme se glorifie en soy-mesme? Et de faict sainct Paul applique ce passage à ce propos , quand il dit que tout ce qui appartient à nostre salut a esté commis à Jésus-Christ comme en dépost, afin que nul ne se glorifie qu'en Dieu seul. Car il signifie que tous ceux qui cuident rien avoir de leur propre, se dressent contre Dieu pour obscurcir sa gloire.
2 Certes il est ainsi, que jamais nous ne nous glorifions en Dieu droictement, sinon estans démis de nostre propre gloire. Plustost il nous faut avoir ceste reigle générale, que quiconque se glorifie en soy, se glorifie contre Dieu. Car sainct Paul dit que lors finalement les hommes sont assujetis à Dieu quand toute matière de gloire leur est ostée. Pourtant Isaïe en dénonçant qu'Israël aura sa justice en Dieu, adjouste qu'il y aura aussi sa louange *, Comme s'il dîsoit que c'est la fin pour laquelle sont justifiez les esleus de Dieu, à ce qu'ils se glorifient en luy , et non ailleurs. Or la manière d'avoir nostre louange en Dieu, il l'avoit enseignée en la sentence prochaine : c'est que nous jurions nostre justice et nostre force estre en luy. Notons qu'il n'y a point une simple confession requise : mais con-
1) Ezéch. XX, 43, 44 3) Is. XLV, 25.
I Jér. IX, 23, 24.
fermée de jurement: afin qu'il ne nous semble que nous nous puissions acquitter de je ne sçay quelle humilité feinte. Et ne faut point que quelqu'un allègue qu'il ne se glorifie point, quand il répute sa propre justice sans arrogance. Car une telle estime ne peut estre, qu'elle n'engendre confiance, et confiance ne peut estre qu'elle n'enfante gloire. Qu'il nous souviene doncques que nous avons tousjours à regarder ce but , en disputant de la justice : c'est que la louange d'icelle demeure plene et entière à Dieu : puis que pour démonstrer sa justice , comme dit 1 Apostre, il a espandu sa grâce sur nous afin d'estre juste , et justifiant celuy qui est de la foy de Christ ^ Pourtant en un autre lieu, après avoir dit que Dieu nous a donné salut, pour exalter la gloire de son Nom, comme répétant une mesme sentence, il dit derechef, Vous estes sauvez gratuitement: et ce du don de Dieu, non pas de vos œuvres , afin que nul ne se glorifie ^. Et sainct Pierre nous advertissant que nous sommes appelez en espérance de salut , pour raconter les louanges de celuy qui nous a tirez des ténèbres en sa clairlé admirable', veut induire les fidèles à tellement chanter les louanges de Dieu seules, qu'elles imposent silence à toute présomption de la chair. En somme, il faut conclurre que l'homme ne se peut attribuer une seule goutte de justice sans sacrilège : veu que c'est autant amoindrir et abbaisser la gloire de la justice de Dieu.
3 D'avantage, si nous cherchons comment la conscience peut avoir repos et resjouissance devant Dieu, nous ne trouvons point d'autre moyen , sinon qu'il nous confère justice de sa bénignité gratuite. Que nous ayons tousjours en mémoire ce dire de Salomon, Qui est-ce qui dira, J'ay nettoyé mon cœur : je suis purifié de mes péchez*? Certes il n'y en a pas un qui ne soit chargé d'ordures infinies. Que les plus parfaits doncques descendent en leur conscience , et ameinent leurs œuvres à conte : quelle issue auront-ils? se pourront-ils reposer, et avoir liesse de cœur, comme ayans fait avec
1) Rom. m, S5.
3) 1 Pierre II, 9.
2) Epliés. 11,8.
4) Pro?. ÏX, 9.
Dieu? Ne seront-ils pas plustost descliirez d'horribles torments, sentans toute matière de damnation estre résidente en eux, s'ils sont estimez par leurs œuvres? Il faut certes que la conscience, si elle regarde Dieu, ait paix et concorde avec son jugement : ou bien qu'elle soit assiégée des terreurs d'enfer. Nous ne proufitons doncques rien en disputant de justice, sinon que nous establissions une telle justice , en la fermeté de laquelle l'âme estant fondée, puisse consister au jugement de Dieu. Quand nostre âme aura de quoy pour apparoistre devant Dieu sans estre estonnée, et attendre et recevoir sans doute et sans crainte son jugement, lors nous pouvons penser que nous avons trouvé une justice qui n'est point contrefaite. Ce n'est point doncques sans cause que l'Apostre presse et poursuyt tant fort ceste raison : des paroles duquel j'aime mieux user que des mienes : Si nous avons, dit-il, par la Loy la promesse de nostre héritage, la foy est anéantie, la promesse est abolie^. 11 infère premièrement, que la foy est évacuée et anéantie, si la justice regarde les mérites de nos œuvres, ou si elle dépend de l'observation de la Loy. Car nul ne pourroit seulement acquiescer en icelle, veu que jamais ne se trouvera personne qui s'ose promettre d'avoir satisfait à la Loy : comme de faict nul n'y salisfait plenement par ses œuvres. De laquelle chose afin que nous ne cherchions pas loing les probations, un chacun se peut servir de tesmoin en son endroict, quand il se voudra regarder de droict œil. Un chacun doncques seroit vexé de doute, puis après accablé de désespoir, en réputant en soymesme de combien gros fardeau de debtes il seroit grevé , et combien il seroit loing de la condition qui luy seroit proposée. Voylà desjà la foy opprimée et esteinle. Car vaguer, varier, estre agité haut et bas, douter, vaciller, estre tenu en suspens, finalement désespérer, n'est pas avoir fiance : mais c'est de confermer son cœur en une certitude constante et arrestée, et avoir un appuy solide où on se puisse reposer.
1) Rom. IV, U.
4 II adjouste en second lieu, que la promesse seroit cassée et anéantie. Car si l'accomplissement d'icelle dépendoit de nostre mérite, quand serions-nous venus jusques à ce point de mériter la grâce de Dieu? mesmesce second membre se peut déduire de l'autre. Car la promesse ne sera point accomplie, sinon en ceux qui l'auront receue en foy. Pourtant, si la foy est décheue , la promesse n'a plus de vertu. Pourtant nous obtenons l'héritage en foy, afin qu'il soit fondé sur la grâce de Dieu : et qu'ainsi la promesse soit establie. Car elle est trèsbien confermée, quand elle est appuyée sur la seule miséricorde de Dieu : d'autant que sa miséricorde et vérité sont conjoinctes ensemble d'un lien perpétuel : c'est-à-dire, tout ce que le Seigneur nous promet de sa bénignité, il nous le tient fidèlement. Pourtant David , devant que requérir que le salut luy soit donné selon la Parole de Dieu, met premièrement la cause en la miséricorde d'iceluy : Que tes miséricordes, dit-il, vienent sur moy, et ton salut selon ta promesse ^ C'est doncques yci qu'il nous faut arrester et profondément ficher toute nostre espérance : non pas destourner le regard à nos œuvres, pour en avoir quelque secours. Et de faict, sainct Augustin conseille d'en faire ainsi, afin que cela ne semble nouveau à personne : Jésus-Christ, dit-il, régnera à jamais en ses serviteurs. Dieu l'a ainsi promis, Dieu Ta dit : et si cela ne suffit, Dieu l'a juré. Parquoy d'autant que la promesse qu'il en a faite est ferme, non point à cause de nos mérites, mais selon sa miséricorde, il nous faut confesser sans crainte ce dont nous ne pouvons doutera Pareillement sainct Bernard, Les disciples, dit-il, demandèrent à Jésus, Qui sera sauvé ? Il leur respondit que cela estoit impossible aux hommes, mais non pas à Dieu. Voyci doncques nostre fiance, voyci nostre consolation unique, voyci tout le fondement de nostre espérance ^. Mais combien que nous soyons certains de son pouvoir : que dirons-nous de la volonté? Qui est-ce qui sçait s'il sera digne de haine ou d'amour*? Qui est-ce
1) Ps. CXIX, 76. S) In Psalm. ti'JXr///, Iract. priore. 3) Serm. V, /'» dedtcal. tempU. 4) Ecclés. IS, 1.