‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 87 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIV

le saincl Esprit a une fois prononcé par la bouche de sainct Pierre, que par la seule foy nos cœurs sont purifiez'. Il s'ensuyt cloiicques que le premier fondement est en la vraye et vive foy.

9 Regardons maintenant (jue c'est qu'ont de justice ceux que nous avons mis au quatrième rang. Nous confessons bien, quand Dieu nous réconcilie à soy par le moyen de la justice de Jésus-Christ et nous ayant fait rémission gratuite de nos péchez nous réputé pour justes, qu'avec ceste miséricorde est conjoincl un autre bénéfice, c'est que par son sainct Esprit il habile en nous, par la vertu duquel les concupiscences de nostre chair sont de jour en jour plus mortifiées : et ainsi sommes sanctifiez, c'est-à-dire consacrez à Dieu en vraye pureté de vie, entant que nos cœurs sont formez en l'obéissance de la Loy, à ce que nostre principale volonté soit de servir à sa volonté, el advancer sa gloire en toutes sortes. INéanlmoins,ce pendant mesmes que par la conduite du sainct Esprit nous cheminons en la voye du Seigneur, afin de ne nous oublier, il y demeure des reliques d'imperfection en nous, lesquelles nous donnent occasion de nous humilier.

Il n'y a nul juste, dit l'Escriture, qui face bien, et ne pèche point ^. Quelle justice doncques auront les fidèles de leurs œuvres? Je di premièrement, que la meilleure œuvre qu'ils puissent mettre en avant, est tousjours souillée et corrompue de quelque pollution de la chair, comme un vin est corrompu quand il est raeslé avec de la lie. Que le serviteur de Dieu, di-je, eslise la meilleure œuvre qu'il pensera avoir faite en toute sa vie : quanti il aura bien espluché toutes les parties dicelle, il trouvera sans doute qu'elle sentira en quelque endroict la pourriture de sa chair : veu qu'il n'y a jamais en nous une telle disposition à bien faire, qu'elle devroit estre : mais qu'il y a grande foiblesse pour nous retarder. Or combien que nous voyons les macules dont sont entachées les œuvres des saincts, n'estre point obscures ne cachées, touiesfois encores que nous

i] AcI. XV, 9.

2) 1 Eois VIII. 46.

posions le cas que ce soyent seulement petites lacJies et menues : asçavoir si elles n'offenseront en rien les yeux du Seigneur, devant lecjuel les estoilles mesmes ne sont pas pures. INous sçavons (pi'il ne sort pas une seule œuvre des fidèles qui ne mérite juste loyer d'opprobre, si on l'estime de soy.

10 D'avantage, s'il se pouvoit faire que nous feissions quelques œuvres pures el parfaites, toutesfois un seul péclié suffit pour effacer et esteindre toute la mémoire de nostre justice précédente, comme dit le Prophète ' : auciuel aussi accorde sainct Jaccjues, disant que celuy (|ui a offensé en un point, est rendu coulpable de tous '■^. Or comme ainsi soit que ceste vie mortelle ne soit jiimais pure ou vuide de péché, tout ce que nous aurions acquis de justice seroit corrompu, oppressé et perdu à chacune heure par les péchez qui s'ensuyvroyent; ainsi ne viendroit point en conte devant Dieu, pour nous estre imputé à justice. Finalement, quand il est question de la jusiice des œuvres, il ne faut point regarder un seul fait, mais la Loy mesme. El pourtant si nous cherchons justice en la Loy, ce sera en vain que nous produirons une œuvre ou deux : n:ais il est requis d'apporter une obéissance perpétuelle : Ce n'est pas doncques pour une fois que le Seigneur nous impute à justice la rémission gratuite de nos péchez, comme aucuns follement pensent, afin qu'ayans impétré une fois pardon de nostre mauvaise vie, nous cherchions après justice ,en la Loy : veu qu'en ce faisant il ne feroit que se mocquer de riQus, en nous abusant d'une vaine espérance. Car comme ainsi soit que nous ne puissions avoir aucune perfection ce pendant que nous sommes en ce corps mortel : d'autre part que la Loy dénonce jugement et mort à tous ceux qui n'auront accompli d'œuvres parfaite justice, elle auroit tousjours de quoy nous accuser et convaincre, sinon que la miséricorde de Dieu veinst au-devant pour nous absoudre de rémission de péché assiduelle.

Pourtant ce que nous avons dit au coni-

1) Ezccll. XVm, 2'»

î) Jacq. II, 10.

INSTlTUTiON CHRESTIENNE.

meiicement, demeure tousjours ferme :

c'est que si nous sommes estimez selon nostre dignité, quelque cliose que nous lasciiions de faire, nous serons tousjours dignes de mort avec nos efforts et entreprinses.

M II nous faut fermement arrester à ces deux points : le premier est, qu'il ne s'est jamais trouvé œuvre d'Iiomme lidèle qui ne fust damnable, si elle eust esté examinée selon la rigueur du jugement de Dieu. Le second est, que quand il s'en irouveroit une telle (ce qui est impossible à l'homme) néantmoins qu'estant pollue et souillée par les péchez qui seroyenten la personne, elle perdroit toute grâce et estime. C'est ci le principal point de la dispute que nous avons avec les Papistes, et quasi le nœud de la matière. Car touchant du commencement de la justification, il n'y a nul débat entre nous et les docteurs scholasliques, qui ont quelque sens et raison. Il est bien vray que le povre monde a esté séduit jusques-là, de penser que l'homme se préparast de soymesme pour estre justifié de Dieu : et que ce blasphème a régné communément tant en prédications qu'aux escholes :

comme encores aujourd'huy il est soustenu de ceux qui veulent maintenir toutes les abominations de la Papauté. Mais ceux qui ont eu quelque raison, ont tousjours accordé avec nous en ce point, ainsi que j'ay dit : asçavoir que le pécheur, estant délivré de damnation par la bonté gratuite de Dieu, est justitié d'autant qu'il obtient pardon de ses fautes. 3Iais voyci en quoy ils diffèrent d'avec nous : c'est que premièrement sous le mot de Justification ils comprenent le renouvellement de vie, ou la régénération, par laquelle Dieu nous réforme en l'obéissance de sa Loy. Secondement que quand l'homme est une fois régénéré, ils pensent qu'il soit agréable à Dieu, et tenu pour juste par le moyen de ses bonnes œuvres. Or le Seigneur au contraire prononce, qu'il a imputé à son serviteur Abraham la foy à justice^ ; non pas seulement pour le temps qu'il servoit aux idoles, mais long temps après qu'il

1; Rom. IV, 13.

avoit commencé à vivre sainctement.

Abraham doncques avoit desjà long temps adoré Dieu en pureté de cœur, et avoit suyvi long temps les commandemens d'iceluy selon qu'un homme mortel peut faire : si est-ce toutesfois qu'il a sa justice par la foy. De quoy nous concluons selon sainct Paul, que ce n'est pas selon les œuvres. Semblablement quand il est dit au Prophète, que le juste vivra de foy ^ : il n'est point question des infidèles, lesquels Dieu justifie en les convertissant à la foy : mais ceste doctrine s'addresse aux fidèles, et leur est dit qu'ils vivront par foy. Sainct Paul en donne encores une plus claire déclaration, quand pour approuver la justice gratuite, il ameine ce passage de David, Bienheureux sont ceux ausqueis les péchez sont remis ^ Or il est certain que David ne parle point des infidèles, mais de soy-mesme et de ses semblables :

d'autant qu'il parle du sentiment qu'il en avoit après avoir long temps servi à Dieu : Parquoy il ne faut pas que nous ayons pour un coup seulement ceste béatitude : mais qu'elle nous dure pour toute nostre vie. Finalement, l'ambassade de réconciliation dont parle sainct Paul ^, laquelle nous teslifie que nous avons nostre justice en la miséricorde de Dieu, ne nous est point donnée pour un jour: mais est perpétuelle en l'Eglise chrestienne. Pourtant les fidèles n'ont autre justice jusques à la mort, que par le moyen qui est là descrit. Car Christ demeure à jamais Médiateur pour nous réconcilier avec le Père : et l'eflicace de sa mort est perpétuelle, asçavoir l'ablution, salisfaction et l'obéissance parfaite qu'il a rendue, par laquelle toutes nos iniquitez sont cachées. Et sainct Paul aux Ephésiens ne dit pas que nous ayons le commencement de nostre salut par grâce, mais que nous sommes sauvez par icelle * : non point par les œuvres, afin que nul ne se glorifie.

■12 Les subterfuges que cherchent yci les Sorbonistes pour évader, ne les despeschent point. Ils disent que ce que les bonnes œuvres ont quelque valeur à jus-

1) Kabiic. II, 4.

3) S Cor. V, 19.

2) Rom. IV, 7 ; Ps. XXXII, 1.

4) Ephés. II, 8.

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