‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 88 sur 346 · LIVRE Iir, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE Iir, CHAPITRE XIV

tUier l'homme, cela ne vient pas de leur dignité propre, laquelle ils appellent Intrinsèque : mais de la grâce de Dieu qui les accepte. Secondement, pource qu'ils sont contraints de confesser que la justice des œuvres est tousjours yci imparfaite, ils accordent bien que ce pendant que nous sommes en ce monde, nous avons tousjours mestier que Dieu nous pardonne nos péchez, pour suppléer le défaut de nos œuvres : mais que ce pardon se fait, entant que les fautes qui se corametlent sont compensées par œuvres de superérogaiion. Je respon, que la grâce qu'ils appellent Acceptante, n'est autre chose que la bonté gratuite du Père céleste, dont il nous embrasse et reçoit en Jésus-Christ: c'est quand il nous vest de l'innocence d'iceluy, et nous la met en conte : à ce que par le bénélice d'icelle il nous tiene pour saincts, purs et innocens. Car il faut que la justice de Christ se présente pour nous, et soit .comme consignée au jugement de Dieu : pource qu'icelle seule, comme elle est parfaite, aussi peut soustenir son regard. Nous estans garnis d'icelle, obtenons rémission assiduelle de nos péchez en foy. Par la pureté d'icelle nos macules et les ordures de nos imperfections estans cachées, ne nous sont imputées, mais sont comme ensevelies, afin de n'apparoistre point devant le jugement de Dieu : jus- 1 ques à ce que l'heure viene, qu'après la mort de nostre vieil homme, la bonté de Dieu nous relire avec Jésus-Christ, qui est le nouvel Adam, en un repos bienheureux : où nous attendions le jour de la résurrection, auquel nous serons transfért'z en la gloire céleste, ayans receu nos corps incorruptibles.

13 Si ces choses sont vrayes, il n'y a nulles œuvres qui nous puissent d'ellesmesmes rendre agréables à Dieu ; mesmes elles ne luy sont pas plaisantes, sinon entant que l'homme estant couvert delà justice de Christ, luy plaist, et obtient la rémission de ses vices. Car Dieu n'a point promis le loyer de vie à quelques certaines œuvres, mais prononce simplement que celuy qui fera le contenu de la Loy, vivra ^ : mettant à l'opposite la

1) Lé». XVIII, 5,

malédiction notable contre tous ceux qui auront défailli en un seul pointa En quoy l'erreur commun touchant la justice partiale est assez réfuté, puis que Dieu n'admet nulle justice sinon l'observation entière de sa Loy. Ce qu'ils ont accoustumé de jaser, de récompenser Dieu par œuvres de superérogation, n'est guères plus ferme. Car quoy? ne revienent-ils pas tousjours là dont ils sont jà exclus : (;'est que quiconque garde en partie la Loy, est d'autant juste par ses œuvres ? En ce faisant ils prenent une chose pour résolue, que nul de sain jugement ne leur concéderoit. Le Seigneur tesmoigne si souvent, qu'il ne recognoist autre justice, sinon en parfaite obéissance de sa Loy. Quelle audace est-ce, quand nous sommes desnuez d'icelle, alin qu'il ne semble advis que nous soyons despouillez de toute gloire, c'est-à-dire que nous ayons plenement cédé à Dieu, de produire je ne sçay quelles pièces et morceaux d'un peu de bonnes œuvres, et ainsi vouloir racheter ce qui nous défaut par satisfactions? Les satisfactions ont esté ci-dessus puissamment abatues, tellement qu'elles ne nous devroyent entrer en l'entendement, et ne fust-ce que par songe. Seulement je di que ceux qui babillent ainsi inconsidérément, ne réputent point combien c'est une chose exécrable à Dieu que péché : car lors certes ils entendroyent que toute la justice des hommes assemblée en un monceau, ne sufîiroitpas à la récompense d'un seul péché. Nous voyons l'homme avoir esté pour un seul péché tellement rejette de Dieu, qu'il a perdu tout moyen de recouvrer salut ^. La faculté doncques de satisfaire nous est ostée : de laquelle ceux qui se flattent, jamais ne satisferont à Dieu, auquel il n'y a rien agréable de ce qui procède de ses ennemis. Or tous ceux ausquels il veut imputer les péchez luy sont ennemis Il faut doncques que tous péchez soyent couvers et remis devant qu'il regarde à une seule œuvre de nous. Dont il s'ensuyt que la rémission des péchez est gratuite : laquelle est meschamment blasphémée de ceux qui mettent en avant aucunes

i) Deut. XXVn, 26.

2) Gcn. m, 17.

satisfaclions. Pourtant nous à l'exemple de l'Apostre, oublians les choses passées, et leiidans à ce qui est devant nous, poursuivons nostre course, pour parvenir au loyer de la vocation supernelle ^

14 De prétendre quelques œuvres de superérogalion , comme conviendra -il avec ce qui est dit, que quand nous aurons fait tout ce qui nous est commandé nous disions que nous sommes serviteurs inutiles, et que nous n'avons fait que ce que nous devions l'aire^? Dite devant Dieu, n'est pas feindre ou mentir : mais arrester en soy-mesme ce qu'on a pour certain. Le Seigneur doncques nous commande de juger à la vérité, et recognoistre de cœur (|ue nous ne luy faisons nuls services gratuits : mais seulement luy rendons ceux dont nous luy sommes redevables. Et ce à bon droict : car nous luy sommes serfs, et astreints de nostre condition à tant de services, qu'il nous est impossible de nous en acquitter, voire quand toutes nos pensées et tous nos membres ne s'appliqueroyent à autre chose. Pourtant quand il dit, Après que vous aurez fait tout ce qui vous aura esté commandé : c'est autant comme s'il disoit, Posez le cas que toutes les justices du monde fussent en un homme seul, et encores d'avantage. Nous doncques, entre les(juels il n'y en a nul qui ne soit bien loing de ce but, comment nous oserions - nous glorifier d'avoir adjousté quelque comble à la juste mesure? Et ne faut point que quehju'un allègue (ju'il n'y a nul inconvénient, que celuy qui ne fait pas son devoir en quelque partie, face plus qu'il n'est requis de nécessité. Car il nous faut avoir cestereigle, qu'il ne nous peut rien venir en l'entendement, qui face ou à l'honneur de Dieu, ou à la dilection de nostre prochain, qui ne soit comprins sous la Loy de Dieu. Or si c'est partie de la Loy : il ne nous faut vanter de libéralité volontaire, où nous sommes astreints par nécessité.

\o C'est mal à propos qu'ils allèguent la sentence de sainct Paul pour prouver cela , quand il se glorilie qu'entre les Co-

1) Phil. ni, 14.

2) Luc XVII, 10.

rinthiens il a cédé de son droict, duquel il pouvoit user s'il eust voulu : et qu'il ne leur a point seulement rendu ce qu'il leur devoit de son office, mais qu'il s'est employé outre son devoir, en leur preschant gratuitement l'Evangile ^ Il faloit considérer la raison qui est là notée : c'est qu'il a fait cela afin qu'il ne fust point en scandale aux infirmes. Car les séducteurs qui troubloyent ceste Egliselà, s'insinuoyent par ceste couverture de ne rien prendre pour leur peine, afin d'acquérir faveur à leur perverse doctrine, et mettre l'Evangile en haine : tellement qu'il estoil nécessaire à sainct Paul ou de mettre en danger la doctrine de Christ, ou d'obvier à telles cautelles.

Si c'est chose indiiférente à l'homme chrestien , d'encourir scandale quand il s'en peut abstenir, je confesse que l'Apostre a donné quelque chose à Dieu plus (lu'il ne luy devoit ; mais si cela estoit requis à un prudent dispensateur de l'Evangile : je di qu'il a fait ce qu'il devoit. Finalement, quand ceste raison n'apparoistroit point, néantmoins ce que dit Chrysostome est tousjours vray : que tout ce qui vient de nous, est d'une telle condition que ce que possède un homme serf : c'est que par le droict de servitude il appartient à son maistre. Ce que Christ n'a point dissimulé en la parabole. Car il interrogue quel gré nous sçaurons à nostre serviteur, après qu'ayant travaillé tout au long du jour, il retourne au soir en la maison^. Or il se peut faire qu'il aura prins plus de peine que nous ne luy en eussions osé imposer; quand ainsi sera, encores n'a-il fait sinon ce qu'il nous devoit du droict de servitude, veu qu'il est nostre, avec tout ce qu'il peut faire. Je ne di point quelles sont les superérogations, dont ils se veulent priser devant Dieu : loutesfois ce ne sont que fatras, lesquels il n'a point commandez, et ne les approuve point : et quand ce viendra à rendre conte, ne les alloera nullement. En ce sens nous concéderons bien que ce sont œuvres de superérogation , ainsi qu'en parle le Prophète , disant : Oui a requis ces choses de vos

1) i Cor. IX, 1, 12.

Luc XVII, 7.

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