LIVRE m, CHAPITRE XVI
2 C'est aussi une menterie, de dire I que nous destounions les cœurs des [ bommes d'affection de bien faire, en leur estant la fantasiede mériter. Car ce qu'ils disent que nul ne se souciera de bien vivre, sinon qu'il espère quelque loyer, en cela ils s'abusent trop lourdement : car si on ne cherclie autre chose sinon que les bommes servent à Dieu pour rétribution, et soyent comme mercenaires qui luy vendent leur service, c'est bien mal proufité. Il veut estre honoré, aimé d'un franc courage : et approuve un serviteur, lequel quand toute espérance de loyer luy seroit ostée, ne laisseroit point néantmoins de le servir. Or si mestier est d'inciter les hommes à bien faire, il n'y a nuls meilleurs espérons à les picquer, que quand on leur remonstre la fin de leur rédemption et vocation. C'est ce que fait la Parole de Dieu, quand elle dit que nos consciences sont nettoyées des œuvres mortes par le sang de Clirist, a(in que nous servions au Dieu vivant ^ : que nous sommes délivrez de la main de nos ennemis, afin que nous cheminions devant Dieu en justice et saincteté tous les jours de nostre vie ^ : que la grâce de Dieu est apparue, afin que renonçans à toute impiété et désirs mondains, nous vivions sobrement, sainctement et religieusement en ce siècle, attendans l'espérance bienheureuse, et la révélation de la gloire de nostre grand Dieu et Sauveur ^ : que nous ne sommes point appelez pour provoquer l'ire de Dieu contre nous, mais pour obtenir salut en Christ * : que nous sommes temples du sainct Esprit ^ lesquels il n'est point licite de polluer : que nous ne sommes pas ténèbres, mais lumière en Dieu, et pourtant qu'il nous faut cheminer comme enfans de lumière ® : que nous ne sommes point appelez à immondicité, mais à saincteté : et que la volonté de Dieu est nostre sanctification, afin que nous nous abstenions de tous désirs pervers '^ : que puis que nostre vocation est saincte,nous ne pouvons respondre à icelle sinon en
1) Héh. IX, U. 2) Luc I, 74, 7S.
3) Tile II, (1-13. 4) 1 Thess. V. 9.
5) 1 Cor. m, 16 ; Ephés. II, 21 ; 2 Cor. VI, 16.
6) Ephés. V, 8. 7) 1 Thess. IV, 7, 3.
pureté de vie ' : que nous avons esté délivrez de péché, afin d'obéir à Justice*. Y avoit-il argument plus vif pour nous inciter à charité, que celuy dont use sainct Jehan? c'est que nous nous aimions mutuellement comme Dieu nous a aimez : et qu'en cela diffèrent les enfans de Dieu des enfans du diable : les enfans de lumière, des enfans de ténèbres, pource qu'ils demeurent en dilection ^. Item celuy dont use sainct Paul : c'est que si nous adhérons à Christ, nous sommes membres d'un mesme corps *, et pourtant qu'il nous faut appliquer à nous aider mutuellement. Pouvions-nous avoir meilleure exhortation à saincteté que de ce que dit sainct Jehan, que tous ceux qui ont espérance de vie se sanctifient, puis que leur Dieu est sainct ^ Item par sainct Paul, qu'estans douez de la promesse d'adoption, nous mettions peine à nous purger de toute souilleure d'esprit et de chair ^. Item, quand nous oyons de la bouche de Christ, qu'il se propose en exemple à nous, afin que nous ensuyvions ses pas ''.
3 J'ay voulu briefvement amener ces passages comme pour monstre : car si je vouloye assembler tous les semblables il me faudroit faire un long volume. Les Apostres sont tous pleins d'exhortations, remonstrances, répréhensions, pour instituer l'homme de Dieu à toute bonne œuvre, et ne font aucune mention de mérite. Plustost au contraire ils prenent leurs principales exhortations de là, que nostre salut consiste en la miséricorde de Dieu, sans que nous ayons rien mérité. Comme fait sainct Paul, quand après avoir enseigné par toute l'Epistre, que nous n'avons nulle espérance de salut sinon en la grâce de Christ : quand il vient à exhorter, il fonde sa doctrine sur ceste miséricorde qu'il avoit preschée *. Et pour en bien dire, ceste seule cause nous devroit assez esmouvoir à bien vivre : afin que Dieu soit glorifié en nous*. Et s'il y en a aucuns qui ne soyent pas
I) 1 Pierre I, 15. 2) Rom. VI, 18.
3) 1 Jein IV, U ; III, 10.
4) Rom. XII, 4, 5; 1 Cor. XII, 12.
6) 1 Jean 111, 3. 6) 2 Cor. VII, 1.
7) Jean XV, 10. 8) Rom. XU, i.
9) Mallh. V, 16.
tellement touchez de la gloire de Dieu, si est-ce que la mémoire de ses bénéfices les doit suffisamment inciter. Riais ces Pharisiens, pource qu'en exallantles mérJles ils arrachent quasi par force du peuple quelques œuvres serviles : ils nous imposent faussement que nous n'avons rien pour exhorter à bonnes œuvres, pource que nous ne suyvons point leur train *. Comme si Dieu se délcctoit beaucoup de tels services conlrainls, lequel déclaire qu'il n'accepte autre sacrifice, sinon celuy qui ^ient de franche volonté : et défend de rien donner en tristesse, ou de nécessiié '■*. Je ne di pas cela pource que je rejette ou mesprise la manière d'exhorter dont l'Escrilure use souvent, afin de ne laisser nul moyen pour esveillernostre paresse, c'est qu'elle nous propose le loyer que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres ^: mais je nie qu'il n'y en ait point d'autre, et mesmes que ceste soit la principale. D'avantage, je n'accorde pas qu'il fale commencer par là. Finalement, je maintien que cela ne fait rien pour eslever les mérites, tels que nos adversaires les forgent, comme Dous verrons ci-après. Oulreplus, je di que celaneprouliteroit de rien, sinon que ceste doctrine eust préoccupé : c'est que nous sommes justifiez par le seul mérite de Christ, auquel nous participons par foy, et non point d'aucuns mérites de DOS œuvres. Car nul n'est disposé à sainctement vivre, qu'il n'ait premier receu et bien gouslé ceste doctrine. Ce que le Prophète enseigne trèsbien, quand il dit parlant à Dieu, 11 y a merci envers toy, Seigneur, afin que tu sois redouté *. 11 démonstre qu'il n'y a nulle révérence de Dieu entre les hommes, sinon après que sa miséricorde est cognue, laquelle est le fondement. Ce qui est bien notable, à CÀi que nous sçachions que la miséricorde de Dieu est non-seulement le principe de bien et deuement le servir, mais aussi que la crainte de Dieu, laquelle les Papistes pensent estre méritoire de salut, ne peut estre réputée à mérite, pource qu'elle est fondée en la rémission des péchez.
J) Cbrjsoat., Homilia in Genesim XXVI.
S) 2 Cor. IX, T. 3) Rom. U, 3. t) Ps. CXXX, '..
4 C'est aussi une calomnie trop frivole, de dire que nous convions les hommes à péché, en preschant la rémission des péchez gratuite, en laquelle nous colioquons toute justice. Car en parlant ainsi, nous la poisons de si grand poids, qu'elle ne peut estre compensée d'aucuns biens procédansde nous : et pourtant que nous ne la pourrions obtenir, sinon qu'elle fust gratuite. Or nous disons qu'elle nous est gratuite, mais non pas à Christ, auquel elle a cousté bien cher : car il l'a rachetée de son trèsprécieux et sacré sang, pource qu'il n'y avoit nul autre pris par lequel le jugement de Dieu peust estre contenté. Et enseignant ainsi les hommes, nous les admonestons qu'il ne tient point à eux que ce sacré sang ne soit respandu, toutesfois et quantes qu'ils pèchent. D'avantage, nous leur remonstrons que l'ordure de péché est telle, qu'elle ne se peut laver sinon par ceste seule fontaine. En oyant cela , ne doyvent-ils pas concevoir un plus grand horreur de péché, que si on leur disoit qu'ils se peussent nettoyer parquelques bonnes œuvres? Et s'ils ont quelque crainte de Dieu, comment n'auront-ils horreur de se veautrer encores en la boue après avoir esté purgez, pour troubler (entant qu'en eux est) et infecter ceste fontaine trèspure, en laquelle ils ont leur lavement? J'ay lavé mes pieds (dit l'âme fidèle enSalomon) comment les souilleray-je de nouveau *? 11 est maintenant notoire lesquels font la rémission des péchez plus vile, et lesquels anéantissent plus la dignité de justice. Nos adversaires babillent qu'on peut appaiser Dieu par je ne sçay quelles satisfactions frivoles : c'est-à-dire par tiente et esirons. Nous disons que l'olfense de péché est trop griefve, pour se pouvoir récompenser de tels fatras : que l'ire de Dieu est aussi trop griefve, pour pouvoir estre remise légèrement. Et pourtant cest honneur et prérogative appartient seulement au sang de Christ. Ils disent que la justice, si elle défaut en quelque endroict, peut estre réparée par œuvres satisfactoires. Nous disons qu'elle est trop précieuse pour pouvoir estre si facile-
1) Canl. V, 3.