‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 151 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE V

plies anciens on là bon droit nommé l'homme un petit monde : pouree que c'est un chef-d'œuvre auquel on contemple quelle estla puissance, bonté et sagesse de Dieu, et lequel contient en soy assez de miracles pour arresternos esprits, moyennant que nous ne desdaignons pas d'y estre attentifs. Pour ceste raison aussi S. Paul, après avoir remonstré que Dieu se peuten tastonnant sentir des aveugles, adjouste incontinent après, qu'il ne le faut pas chercher loin : pouree que chacun sent dedans soy ceste grâce céleste de laquelle nous sommes tous végétez1. Or si pour comprendre que c'est de Dieu il ne nous faut point sortir hors de nous-mesmes, que pardon ou excuse mérite la nonchalance de ceux qui pour trouver Dieu ne daignent pas se retirer en eux où il habite? A ce proposaussi David, aprèsavoircélébréen peu de mots le nom de Dieu et sa majesté qui reluisent par tout, incontinent s*escrie, Qu'est-ce que de l'homme, Seigneur, que tu penses de luy'2? Item, Tu asestabli force de la bouche des enfans qui tettent. Enquoy non-seulement il propose un miroir bien clair de l'ouvrage de Dieu au gouvernement commun du genre humain, mais il spécifie que les enfans pendans à la mammelle de leurs mères ont des langues assez facondes pour prescher la gloire de Dieu : tellement qu'il n'est jà besoin d'autres Rhétoriciens. Et voylà pourquoy il ne doute point de produire les bouches d'iceux à un combat, comme eslans assez bien armées et munies pour rebouter la rage de ceux qui voudroyent bien effacer le nom de Dieu par un orgueil diabolique. Et de là vient aussi qu'il allègue d'un Poëte payen, que nous sommes le lignage de Dieu3 : d'autant qu'en nous parant d'une si grande dignité il s'est déclaré Père envers nous. Dont vient que les autres Poètes, selon que le sens commun et l'expérience leur dictoit, l'ont appelé Père des hommes. Et de faict nul ne s'assujetira volontiers et de son bon gré à Dieu pour luy complaire, sinon qu'en goustant son amour paternelle il soit mutuellement alléché à l'aimer.

i Et yci se découvre une ingratitude

1) AcI.XVII, ÎT.

3) Acl. XVII, S8.

2) P». VIII, 5

trop vileine, d'autant que les hommes ayans en eux comme une boutique excellente de tant de beaux ouvrages de Dieu, et une autre richement plene et garnie d'une quantité inestimable de tous biens, au lieu de se mettre en avant à louer Dieu s'entlent de tant plus grand orgueil et présomption. Ils sentent comme Dieu besongne merveilleusement en eux, et l'expérience leur monstre quelle variété de dons ils possèdent de sa libéralité : ils sont contrains, veuillent-ils ou non, de cognoistre que ce sont autant de signes de sa divinité, lesquels toutesfois ils tiennent cachez dedans eux. 11 ne seroit jà besoin qu'ils sortissent dehors moyennant qu'en s'attribuant ce qui leur est donné du ciel ils n'enfouissent en terre ce qui leur reluit clairement pour leur faire veoir Dieu. Qui pis est, aujourd'huy la terre soustient plusieurs esprits monstrueux, et comme faits en despit de nature, lesquels sans honte destournent toute la semence de divinité qui est espandue en la nature des hommes, et la tirent à ensevelir le nom de Dieu. Je vous prie combien est détestable ceste forcenerie, que l'homme retrouvant en son corps et en son âme Dieu cent fois, sous couverture de l'excellence qui luy est donnée prene occasion de nier Dieu?

Telles gens ne diront pas que ce soit de cas fortuit qu'ils soyent distinguez des bestes brutes : mais en prétendant un voile de nature, laquelle ils font ouvrière et maistresse de toutes choses, ils mettent Dieu à l'escart. Ils voyent un artifice tant exquis que rien plus en tous les membres, depuis leurs yeux et leur face jusquesaubout des ongles; encoresen cest endroit ils substituent nature au lieu de Dieu. Sur tout, des mouvemens si agiles qu'on voit en l'âme, des facilitez si nobles, des vertus si singulières déclarent ouvertement une divinité, laquelle ne souffre pas aiséement d'estremise sousle pied, sinon que les Epicuriens prinssent occasion de s'eslever comme des géans ou hommes sauvages, pour faire tant et plus hardiment la guerre à Dieu, comme s'ils estoyent exemptez de toute subjection. Comment doneques? faudra-il que pour gouverner un ver de cinq pieds, la

sagesse du ciel desploye ses thrésors : et tout le monde sera privé d'un tel privilège? De dire selon Aristole, comme ils font, que l'âme est douée d'organes ou insirumens qui respondent à chacune partie : tant s'en faut que cela doyve obscurcir la gloire de Dieu, que plustost il l'esclarcit. Que les Epicuriens me respondent, veu qu'ils imaginent que tout se fait selon que les petiles fanfreluches, qui volent en l'air semblables à menue poussière, se rencontrent à l'aventure, s'il y a une telle rencontre pour cuyre en l'estomac la viande et le bruvage, et les digérer partie en sang, partie en superfluitez : et mesme qui donne telle industrie à chacun membre pour faire son office, comme s'il y avoit trois ou quatre cens âmes pour gouverner un seul corps. 5 Mais je laisse pour ceste heure ces pourceaux en leurs estableries : je m'addresse à ces esprits volages, lesquels volontiers tireroyent par façon oblique ce dicton d'Aristote, tant pour abolir l'immortalité des âmes, que pour ravir à Dieu son droict. Car sous ombre que les vertus de l'âme sont instrumentales pour s'appliquer d'un accord avec les parties extérieures, ces rustres l'attachent au corps comme si elle ne pouvoit subsister sans iceluy : et en magniliant nature tant qu'il leur est possible ils lâchent d'amourtir le nom de Dieu. Or il s'en faut beaucoup que les vertus de l'âme soyent encloses en ce qui est pour servir au corps. Je vous prie quelle coirespondance y a-il des sens corporels avec ceste appréhension si haute et si noble, de sçavoir mesurer le ciel, mettre les estoilles en conte et en nombre, déterminer de la grandeur de chacune, cognoistre quelle distance il y a de l'une à l'autre, combien chacune est hastive ou tardive à faire son cours, de combien de degrez elles déclinent çà ou là ? Je confesse que l'astrologie est utile à ceste vie caduque, et que quelque fruit et usage de ceste étude de l'âme en revient au corps : seulement je veux monstrcr que l'âme a ses vertus à part, qui ne sont point liées à telle mesure qu'on les puisse appeler organiques ou instrumentales au regard du corps, comme on acouple deux bœufs

ou deux chevaux à traîner une charrue.

J'ay produit un exemple duquel il sera aisé aux lecteurs de recueillir le reste. Certes une telle agilité, et si diverse que nous voyons en l'âme à circuir le ciel et la terre, conjoindre les choses passées avec celles qui sont à-venir, avoir tousjours mémoire de ce qu'elle aura ouy de long temps, mesmes se figurer ce que bon Iuy semble, est une certaine marque de divinité en l'homme. Autant en est -il de la dextérité de sçavoir inventer choses incroyables: comme de faicton la peut appeler Mère de merveilles, en ce qu'elle a produit tous arts. Quiplusest, qui est-ce qu'en dormant non -seulement elle se tourne et vire çà et là, mais aussi conçoit beaucoup de choses bonnes et utiles, entre en raison probable de beaucoup de choses, voirejusquesà deviner ce qui est à advenir? Qu'est-il licite de dire, sinon que les signes d'immortalité que Dieu a imprimez en l'homme ne se peuvent effacer? Maintenant nulle raison pourraelle souffrir que l'homme soit divin, pour mescognoistre son créateur? Que sera-ce à dire, que nous qui ne sommes que fange et ordure, estans douez du jugement qui nous est engravé discernions entre le bien et le mal, et qu'il n'y ait nul juge assis au ciel ? Nous demeurera-il quelque résidu d'intelligence, mesmes en dormant, et il n'y aura nul Dieu qui veille pour gouverner le monde? Serons-nous louez et prisez comme inventeurs de tant de choses précieuses et désirables, et le Dieu qui nous a le tout inspiré sera fraudé de sa louange ? Car on voit à l'œil que ce que nous avons nous est distribué d'ailleurs, à l'un plus, à l'autre moins. Quant à ce qu'aucuns babillent, qu'il y a une inspiration secrète tenant le monde en sa vigueur, et ne passent point plus outre pour magnifier Dieu, ce n'est pas seulement une fantasie froide et sans goust.

mais du tout profane. Le dire d'un Poète payen leur plaist, asçavoir qu'il y a un esprit qui nourrit et fomente le ciel et la terre, les champs, le globe de la lune et toutes les estoilles1: et que cest esprit estant espandu en toutes parties pousse

1) Vergilc, au livre VI Je son Enéide.

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