‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 152 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE V

de son mouvement la masse, et se mesle par lout le grand corps : et que de là vient la vie des hommes, des bestes, des oiseaux el poissons, et qu'en toutes choses y a une propriété de feu et origine céleste. Voire, mais c'est pour revenir à un poinct diabolique, asçavoir que le monde, qui a esté créé pour spectacle de la gloire de Dieu, soit luy-mesme son créateur. Car voylà comment s'expose ailleurs Vergile, duquel j'ay récité les mots, voire suyvant l'opinion receue communément entre les Grecs et Latins : c'est que les abeilles ont quelque portion d'esprit divin, et ont puisé du ciel quelque vertu1 : d'autant que Dieu s'espand par tous traits de terre et de mer comme par le ciel. De là les bestes tant privées que sauvages, les hommes et toutes choses tirent quelques petites portions de vie. puis elles les rendent, et se résohent à leur principe : et ainsi, qu'il n'y a nulle mort, mais que le tout vole au ciel avec les estoilles. Voylà que proutite pour engendrer et nourrir une droicte piété en nos cœurs, ceste spéculation maigre et fade de l'Esprit universel qui entrelient le monde en son estât. Ce qui appert encore mieux par un autre vilein Poète nommé Lucrèce, lequel abbaye comme un chien pour anéantir toute religion : déduisant comme par raisons philosophiques ses blasphèmes de ce principe.

Brief le tout revient là, de forger quelque divinité ombrageuse, afin de chasser bien loin le vray Dieu, qui doit estre adoré et servi de nous. Je confesse bien sainement que Dieu est nature, moyennant qu'on le dise en révérence et d'un cœur pur : mais pource que c'est une locution dure et impropre, veu que plustost nature est un ordre establi de Dieu, c'est une chose mauvaise et pernicieuse en choses si grandes, et où on doit procéder en toute sobriété, d'envelopper la majesté de Dieu avec le cours inférieur de ses œuvres.

6 Qu'il nous souvicnedoncques, toutes fois et quantes que chacun considère son estât, qu'il y a un seul Dieu qui gouverne tellement toutes natures, qu'il veut que

1) Au livre IV de >et Oéorgiqwt.

nous regardions à luy, que nosfre foy s'y addresse, que nous le servions et invoquions, veu qu'il n'y a rien plus confus ne desraisonnable, que de jouir des grâces si précieuses qui monstrent en nous quelque divinité, et mespriser l'autheur duquel nous les tenons. Quant à la vertu de Dieu, combien a -elle de tesmoignages qui nous devroyenl ravir à la considérer? Car ce n'est point chose cachée ou obscure, quelle vertu est requise à soustenir ceste machine et masse infinie du ciel et de la terre : quel empire c'est, en disant le mot, de faire trembler le ciel et esclatter de tonnerres, brusler ce que bon luy semble de foudres, allumer l'air d'esclairs, le troubler de diverses sortes de tempestes, le rendre clair et paisible en une minute, de tenir comme pendus en l'air les grans flots de la mer, veoir toute la mer mesme qui menace toute la terre d'abysmer, quand il luy plaist l'esmouvoir d'impétuosité de vents pour confondre tout : et puis soudain ayant abatu tels troubles, la rendre calme. A quoy se rapportent les louanges de la puissance de Dieu, tirées des enseignemens de nature: sur tout aux livres de Job et d'Isaïe, lesquelles je ne déduy pas à présent, pource qu'elles trouveront ci-après lieu plus opportun, quand je traitteray de la création du monde, selon l'Escriture. Seulement j'ay' voulu yci toucher, qu'il y a une voye commune aux payens el aux domestiques de l'Eglise pour cherche! Dieu : asçavoir s'ils suyvent les traces lesquelles haut et bas nous sont comme pourtraicts de son image. Or sa puissance nous doit conduire à cognoistre son éternité : veu qu'il faut que celuy duquel toutes choses pitnenl origine soit éternel, et n'ait commencement que de soy. Au reste, si on s'enquiert de la cause qui l'a esmeu à créer toutes choses du commencement, et qui l'induit à conserver toute chose en son estât, on ne trouvera que sa seule bonté : laquelle seule, quand to..t le reste que nous avons dit ne viendroit point en conte, devroil bien suffire pour nous attirer en son amour, veu qu'il n'y a nulle créature, comme dit le Prophète, sur laquelle sa miséricorde ne s'espande K

1) Ps. CXLV, 9.

7 En la seconde espèce des œuvres de Dieu,asçavoir de tout ce que nous voyons advenir outre le cours ordinaire de nature, il nous produit des argumens de sa vertu aussi clairs et évidens que ceux desquels nous avons parlé. Car en gouvernant le genre humain il ordonne et modère tellement sa providence, qu'en semonstrant libéral tant et plus par les biens infinis qu'il eslargità tous, toutesfois il ne laisse pas de faire sentir en ses jugemens, tant sa clémence envers les bons que sa sévérité envers les iniques et réprouvez. Car les vengences qu'il exécute sur les forfaits ne sont point obscures, comme il se monstre assez clairement protecteur des bonnes causes etdroicles, en faisant prospérer les bons par ses bénédictions, secourant à leurs nécessitez, donnant allégement à leurs fascheries et tristesses, les relevant de leurs calamitez, et pourvoyant en tout et partout à leur salut. Quant à ce que souvent il permet que les mesebans s'esgayent pour un temps et se gaudissent de ce qu'ils n'endurent nul mal : à l'opposite que les bons et innocens sont affligez, mesmes foulez et opprimez par l'audace et cruauté des malins, cela ne doit point obscurcir envers nous la reigle perpétuelle de sa justice : plustost ceste raison nous doit venir au devant, qu'entant qu'il nous monstre une punition manifeste sur quelques forfaits, c'est signe qu'il les hait tous : entant qu'il en laisse beaucoup d'impunis, c'est signe qu'il y aura un jugement dernier auquel ils sont réservez. Pareillement quelle matière nous donne-il de considérer sa miséricorde, quand il ne laisse point de continuer sa libéralité si longtemps envers les pécheurs, quelques misérables qu'ils soyent, jusques à ce qu'ayant rompu leur perversité par sa douceur il les rameine à soy comme un père ses enfans, voire par-dessus toute bonté paternelle?

8 C'est à ceste fin que le Prophète raconte comment Dieu subvient soudain et d'une façon admirable et contre tout espoir à ceux qui sont désespérez pour les retirer de perdition1 : soit quand ils vaguent escartez par les forests et désers,

1)Ps.CVII, «.

il les préserve des bestes sauvages et les rameine au chemin, soit qu'il face rencontrer pasture aux povres affamez, soit qu'il délivre les captifs qui estoyent enserrez de chaînes en fosses profondes, soit qu'il rameine au port et à sauveté ceux qui ont esté comme engloutis en la mer, soit qu'il guairisse ceux qui estoyent à demi trespassez, soit qu'il brusle les régions de chaleurs et seicheresses, soit qu'il donne humidité secrète pour rendre fertile ce qui estoit sec, soit qu'il eslève en dignité les plus mesprisez du populaire, soit qu'il abate et renverse les hautains. Puis ayant proposé tels exemples, conclud que les cas fortuits (que nous appelons) sont autant de tesmoignages de la providence céleste, et surtout d'une douceur paternelle de Dieu : et que de là les fidèles ont occasion de s'esjouir, et que la bouche est fermée à tous pervers; mais d'autant que la plus part des hommes estant plongée en ses erreurs ne voit goutte en un si beau théâtre, le Prophète en la fin s'escrie que c'est une prudence bien rare et singulière, de considérer comme il appartient telles œuvres de Dieu, veu que ceux qui semblent estre les plus aigus et habiles, en les regardant n'y proulitent rien. Et de faict, quoy que la gloire de Dieu reluise tant et plus, à grand' peine s'en trouve-il de cent l'un qui en soit vray spectateur. Nous pouvons aussi bien dire de sa puissance et sagesse, qu'elles ne sont non plus cachées en ténèbres : car toutes lois et quantes que la fierté des pervers (laquelle selon l'opinion des hommes estoit invincible) est rabatue en un moment, et leur arrogance domtée: quand toutes leurs forteresses sont démolies et rasées, leurs armes et munitions brisées ou anéanties, leurs forces cassées, tout ce qu'ils machinent renversé, brief, quand ils.se précipitent de leur propre furie et impétuosité, et que leur audace qui s'eslevoit sur les cieux est abysmée au centre de la terre : à l'opposite toutesfois et quantes que les povres et comtemptibles sont eslevez delà poudre, les mesprisez sont retirez de la fange1, les affligez et oppressez sont eslargis de leurs angoisses, ceux qui estoyent

))Ts. CXIII, 7.

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