LIVRE I, CHAPITRE V
comme perdus sont remis au-dessus, les povres gens despourveus d'armes, et qui ne sont point aguerris, et qui sont en petit nombre, d'avantage foibles et de nulle entreprinse, sont néanlmoins vainqueurs de leurs ennemis qui les vienent assaillir en grand équipage, en grand nombre et avec grand' force : je vous prie, ne devons-nous point là considérer une puissance autre qu'humaine, et qui sort du ciel pour eslre cognue icy-bas? De la sagesse de Dieu, elle se magnifie assez clairement en dispensant si bien et reiglément toutes choses, en confondant toutes les subtilitez du monde, en surprenant les plus fins en leurs ruses1, finalement en ordonnant toutes choses par la meilleure raison qu'il est possible de penser.
9 Nous voyons qu'il n'est jà besoin d'user de longues disputes, et amener beaucoupd'argumens pour monstrer quels tesmoignages Dieu a mis par tout pour esclarcir et maintenir sa majesté. Car de ce brief récit, par lequel j'en ay seulement donné quelque goust, il appert de quelque costé qu'on se tourne, qu'ils vienent promptement au-devant, et nous rencontrent, en sorte que nous les pouvons marquer de veue et monstrer au doigt. Derechef nous avons yci à noter que nous sommes conviez à une cognoissance de Dieu, non pas telle que plusieurs imaginent, asçavoir qui voltige seulement au cerveau en spéculant, mais laquelle ait une droicte fermeté et produise son fruit, voire quand elle est deuement comprinse de nous et enracinée au cœur. Car Dieu nous est manifesté par ses vertus, desquelles quand nous sentons la force et vigueur en nous, et jouyssons des biens qui en provienent, c'est bien raison que nous soyons touchez ^beaucoup plus au vif d'une telle appréhension, qu'en imaginant un Dieu eslongné de nous, et lequel ne se fist point sentir par effect. Dont aussi nous avons à recueillir que la droicte voye de chercher Dieu, et le meilleur ordre que nous puissions tenir est, non pas de nous fourrer avec une curiosité trop hardie à esplucher sa majesté,
I) 1 Cor. 111, 19.
laquelle nous devons plustosl adorer que sonder trop curieusement : mais de le contempler en ses œuvres, par lesquelles il se rend prochain et familier à nous, et par manière de dire se communique. A quoy sainct Paul a regardé, en disant qu'il n'est jà mestier de le chercher loing, veu que par sa vertu toute notoire il habite en chacun de nous1. Parquoy David ayant confessé que la grandeur de Dieu ne se peut raconter, estant venu à en parler dit qu'il la racontera2. C'est l'enquesle qu'il convenoit faire pour cognoistre Dieu, laquelle tiene nos esprits en admiration, de telle sorte qu'elle les touche vivement au dedans. Et comme S. Augustin advertistquelque part, Pource que nous ne le pouvons comprendre, défaillans sous sa grandeur, nous avons à regarder à ses œuvres pour estre récréez de sa bonté 3.
10 II y a aussi que telle cognoissance non-seulement nous doit inciter au service de Dieu, mais aussi esveiller et eslever à l'espérance de la vie advenir. Car puis que nous cognoissons que les enseignemens que Dieu nous donne tant de sa bonté que de sa rigueur, ne sont qu'à demy et en partie, nous avons à noter pour certain que par ce moyen il commence et s'appreste à besongner plus à plein : et ainsi qu'il réserve la plene manifestation en l'autre vie. D'autre part, voyant que les bons sont outragez et opprimez par les meschans, ils sont foulez par leurs injures, grevez de calomnies, deschirez de mocqueries et opprobres : et ce pendant que les iniques florissent, prospèrent, sont en crédit et à leur aise avec repos et sans fascherie, nous avons incontinent à conclure qu'il y viendra une autre vie en laquelle quand l'iniquité aura sa punition, la justice aura son salaire. D'avantage quand nous voyons à l'œil que les fidèles sont le plus souvent chastiez des verges de Dieu, il est plus certain que les meschans n'eschapperont point ses fléaux ne son glaive. Et à ce propos il y a un dire notable de sainct Augustin, Si maintenant tout péché estoit manifestement puny, on penseroit que rien ne se-
I) Act. XVII, Î7. î)Ps. CXLV.
3) Sur lePs.CXLIV.
roit réservé au dernier jugement1. Derechef si Dieu ne punissoit maintenant nul péché d'une façon exemplaire, on ne croiroit pas qu'il y eust nulle providence. H faut doncques confesser qu'en chacune œuvre de Dieu, et sur tout en la masse universelle, ses verlussontpeintes comme en des tableaux, par lesquelles tout le genre humain est convié et alléché à la cognoissance de ce grand ouvrier, et d'icelle à une plene et vraye félicité. Or combien (pie les vertus de Dieu sont ainsi pourtraictes au vif et reluisent en tout le monde, toutesfois lors nous comprenons à quoy elles tendent, quel en est l'usage, et à quelle fin il nous les faut rapporter, quand nous descendons en nous et considérons en quelle sorte Dieu desploye en nous sa vie, sagesse et vertu, et exerce envers nous sa justice, bonté et clémence. Car combien que David non sans cause se complaigne d'autant qu'ils n'appliquent point leur esprit à observer les conseils profonds de Dieu, quant à gouverner le genre humain2: toutesfois aussi ce qu'il dit ailleurs est vray, que la sagesse de Dieu en cest endroit surmonte les cheveux de nostre teste3 : mais pource que cest argument sera traitté cy-après plus au long, je le coule pour ceste heure.
\ \ Or combien que Dieu nous représente avec si grande clarté au miroir de ses œuvres, tant sa majesté que son royaume immortel : toutesfois nous sommes si lourds, que nous demeurons hébétez, pour ne point faire nostre proufit de ces tesmoignages si clairs, tellement qu'ils s'esvanouissent sans fruit. Car quant est de l'édifice du monde tant beau, excellent, et si bien compassé, qui est celuy de nous qui en eslevant les yeux au ciel, ou les pourmenant par toutes les régions de la terre* adresse son cœur pour se souvenir du créateur, et non plustost s'amuse à ce qu'il voit, laissant l'autheur derrière? Touchant des choses qui advienent tous les jours outre l'ordre et le cours naturel, la pluspart et quasi tous imaginent que c'est la roue de Fortune qui tourne et agite les hom-
\) Au 1er livre de la Cité de Dieu, eh. VIII. 2) Ps. XC1I,7. 3) Ps. XL, )2.
mes çà et là. Brief que plustost tout va à l'adveniure, qu'il n'est gouverné par la providence de Dieu. Mesmes si quelque fois par la conduite de ces choses et addresse, nous sommes attrainez à considérer que c'est de Dieu, ce qui advient à tous de nécessité, en la fin après avoir conceu à la volée quelque sentiment de Dieu, incontinent nous retournons à nos resveries, et nous en laissons transporter, corrompans par nostre vanité propre la vérité de Dieu. Nous différons l'un d avec l'autre en cest article, que chacun s'amasse quelque erreur particulier : mais en cecy nous sommes trop pareils, que nous sommes tous apostats en nous révoltant d'un seul Dieu, pour nous jetter après nos idolâtries monstrueuses : duquel vice non-seulement les hauts et excellens esprits du commun peuple sont entachez, mais les plus nobles et aigus y sont aussi bien enveloppez. Je vous prie, quelle sottise et combien lourde a monstre yci toute la secte des Philosophes ? car encores que nous en espargnions la pluspart qui ont badiné par trop, que dirons-nous de Platon, lequel ayant plus de sobriété et religion que les autres, s'esvanouit aussi bien en sa figure ronde, faisant sa première Idée d'icelle? Et que pourroil-il advenir aux autres, veu que. les maistrcs et conducteurs, lesquels devoyent monstrer au peuple, se sont abusez si lourdement? Pareillement quand le régime des choses humaines aiguë si clairement de la providence de Dieu, qu'on ne la sçauroit nier : toutesfois les hommes n'y proulitent non plus que si on disoit que la Fortune tourne sans fondement, et que les révolutions d'icelle sont confuses : tant est nostre nature encline à erreurs. Je parle lousjours des plus estimez en sçavoir et vertu, non pas de ces gens deslionlez, dont la ragê's'est desbordée tant et plus à profaner la vérité de Dieu. De là est sorty ce bourbier infini d'erreurs, duquel tout le monde a esté rempli et couvert : car l'esprit d'un chacun y est comme un labyrinthe, tellement qu'il ne se faut esbahir si les nations ont esté distraites en diverses resveries : et non-seulement cela, mais si un chacun homme a eu ses dieux propres.