LIVRE I, CHAPITRE V
Car d'autant que la témérité et audace est adjoustée avec l'ignorance et les ténèbres, à grand'peine s'en est jamais trouvé un seul qui ne se forgeast quelque, idole ou fantosme au lieu de Dieu. Certes comme les eaux bouillonnent d'une grosse source et ample, aussi une troupe infinie de dieux est sortie du cerveau des bommes, selon que chacun s'esgare en trop grande licence, à penser folement de Dieu cecy ou cela. Il n'est jà besoin de faire icy un rolle ou dénombrement des superstitions esquelles le monde a esté enveloppé, veu qu'aussi il n'y auroit nulle fin. Et combien que je n'en sonne mot, il appert assez par tant d'abus et tromperies quel horrible aveuglement il y a en l'esprit des hommes. Je laisse à parler du populaire qui est rude et sans sçavoir : mais combien est vileine la diversité entre les Philosophes, qui ont voulu outrepasser les cieux par leur raison et science? Selon que chacun a esté doué de haut esprit, et avec cela par son estude a esté mieux poly, s'est aussi acquis réputation de bien colorer et farder sa fantasie. Mais si on les espluche de près on trouvera que le tout n'est que fard qui s'escoule. LesStoïques ont pensé avoir trouvé la fève au gastwu (comme on dit) en alléguant que de toutes les parties de nature on peut tirer divers noms de Dieu, sans toutesfois deschirer ou diviser son essence, comme si nous n'estions pas desjà par trop enclins à vanité, sinon -qu'on nous meist devant les yeux une compagnie de dieux bigarrée, pour nous transporter tant plus loin en erreur, et avec plus grande impétuosité. La théologie des Egyptiens, qu'ils ont nommée secrète, monstre que tous ont mis peine et soin pour tant faire qu'il semblast qu'ils n'estoyent point insensez sans quelque raison. Et possible qu'en ce^ qu'ils prétendent, les simples et mal avisez y seroyent abusez de prime face : tant y a que nul homme n'a jamais rien controuvé, qui ne fust pour corrompre vilainement et pervertir la religion : mesmes ceste variété si confuse a augmenté l'audace aux Epicuriens et Athées profanes contempteurs de la religion, pour rejetter tout sentiment de Dieu. Car en
voyant les plus sages et prudens se débatre et estre bandez en opinions contraires, ils n'ont point fait difficulté sous ombre de leurs discords,ou bien de l'opinion frivole et absurde de chacun d'eux, d'inférer et conclure que les hommes cherchent sans propos et folement beaucoup de tourmens, en s'enquérant de Dieu, qui n'est point. Ils ont pensé que cela leur estoit licite, pource qu'il vaut mieux plat et court nier Dieu, que forger des dieux incertains, et puis après esmouvoir des contentions où il n'y ait nulle issue. Yray est que telles gens arguent trop brutalement ou plustost abusent de l'ignorance des hommes, comme d'une brouée pour cacher leur impiété, veu que ce n'est point à nous de rien déroguer à Dieu, quoy que nous en parlions impertinemment. Mais puis que les payens ont confessé qu'il n'y a rien en quoy tant les savans que les idiots soyent plus discordans, de là on peut recueillir, que l'entendement humain est plus qu'hébété et aveugle aux secrets de Dieu, veu que tous s'y abusent si lourdement, et rencontrent si mal. Aucuns louent la response d'un Poète payen nommé Symonides, lequel estant interrogué par le roy Hiéron, que c'estoit de Dieu, demanda terme d'un jour pour y penser. Le lendemain estant derechef enquis redoubla le terme : et quand il eut ainsi quelque fois prolongé , en la fin il respondit que d'autant plus qu'il y appILquoit son sens, il trouvoit la chose plus obscure. Or prenons le cas qu'un povre incrédule ait prudemment faict, de suspendre sa sentence d'une chose à luy incognue, tant y a que de là il appert que si les hommes ne sont enseignez que par nature, ils n'auront rien de certain, de ferme ou liquide : mais seulement qu'ils seront tenus attachez à ce principe confus, d'adorer quelque Dieu incognu.
12 Or il est à noter, que tous ceux qui abastardissent la religion (comme il adviendra à tous ceux qui suyvent leur fantasie) se séparent du vray Dieu, et s'en révoltent. Us protesteront bien de n'avoir point ce vouloir : mais il n'est pas question de juger selon ce qu'ils
proposent, ou qu'ils se persuadent, veu.
INSTITUTION CIIRESTIENNE.
que le sainct Esprit prononce que tous sont apostats, d'autant qu'en leur obscureté et ténèbres ils supposent des diables au lieu de Dieu. Pour ceste raison saint Paul dit, que les Ephésiens ont esté sans Dieu, jusques à ce qu'ils eussent appris par l'Evangile quel Dieu il faloit adorer1. Ce qui ne se doit point restreindre à un seul peuple, veu qu'en l'autre lieu il afferme, que tous hommes mortels se sont esvanouis en leurs pensées, combien que la majesté du créateur leur fust manifestée en l'édifice du monde2. Pourtant l'Escriture, afin de donner lieu au vray Dieu et unique, insiste fort à condamner tout ce qui a esté renommé de divinité entre les payens : et ne laisse de résidu sinon le Dieu qui estoit adoré en la montagne de Sion, pource que là il y avoit doctrine spéciale pour tenir les hommes en pureté3. Certes du temps de nostre Seigneur Jésus-Christ, il n'y avoit nation en terre, excepté les Juifs, qui approchas! plus de ladroicte piété que les Samaritains : nous oyons toutesfois qu'ils sont rédarguez parla bouche de Jésus-Christ, de ne sçavoir ce qu'ils adorent4 : dont il s'ensuit qu'ils ont esté déceus en erreur. Brief combien que tous n'ayent point esté plongez en des vices si lourds et énormes, et qu'ils ne soyent point tombez en des idolâtries manifestes, il n'y a eu toutesfois nulle religion pure ou approuvée, estans seulement fondez sur le sens commun des hommes. Car combien qu'un petit nombre de gens n'ait point esté si forcené que le vulgaire, si est-ce que le dire de sainct Paul demeure vray, que la sagesse de Dieu ne se comprend point par les plus excellens du monde5. Or si les plus subtils et aigus ont ainsi erré en ténèbres, que dira-on du commun peuple, qui est comme la lie ou la fange? Il ne se faut donc esmerveiller sile sainct Esprit a rejette tout service de Dieu controuvé à la poste des hommes comme bastars et corrompus, veu que toute opinion que les hommes conçoivent de leurs sens quant aux mystères de Dieu, combien qu'elle n'apporte point tousjours un si grand amas d'er-
1) Eph. II, 12.
3) Habac. II, 18, 20.
S) 1 Cor. H, 8.
î) Rom. I 21.
*) Jean IV, 22.
reurs, ne laisse pas pourtant d'en estre mère. Et quand il n'y auroit plus grand mal que cestuy-cy, desjà ce n'est point un vice a pardonner, d'adorer à l'aventure un dieu incognu. Or tous ceux qui ne sont point enseignez par l'Escriture saincte à quel Dieu il faut servir, sont condamnez de telle témérité par Jésus- Christ1. Etdefaictles plus sages gouverneurs qui ont basty les loix et polices, n'ont point passé plus outre que d'avoir quelque religion fondée sur le consentement du peuple : qui plus est, Xénophon philosophe bien estimé, loue et prise la response d'Apollo, par laquelle il commanda que chacun servist à Dieu à la guise et façon de ses pères, et selon l'usage et coustume de sa ville. Or d'où viendra ceste authorité aux hommes mortels, de définir selon leur advis d'une chose qui surmonte tout le monde? Ou bien qui est-ce qui se pourra reposer sur ce qui aura esté ordonné ou establi par les anciens, pour recevoir sans doute ne scrupule le Dieu qui luy aura esté baillé par les hommes? Plustost chacun s'arreslera à son jugement que de s'assujetir à l'advisd'autruy. Or d'autani que c'est un lien trop foible et du tout fragile pour nous retenii;en la religion, que de suivre la coustume d'un pays, ou l'ancienneté,, il reste que Dieu parle luy-mesme du ciel pour testifîer de soy.
4 3 Voylà comment tant de si belles lampes alumées au bastiment du monde nous esclairent en vain, pour nous faire voir la gloire de Dieu, veu qu'elles nous environnent tellement de leurs rayons, qu'elles ne nous peuvent conduire jusques au droict chemin. Vray est qu'elles font bien sortir quelques estincelles, mais le tout s'estouffe devant que venir en clarté de durée. Pourtant l'Apostre après avoir dit que le monde est comme une effigie ou spectacle des choses invisibles, adjouste tanlost après que c'est par foy qu'on cognoist qu'il a esté aussi bien compassé et approprié par la parole de Dieu2 : signifiant par ces mots, combien que la majesté invisible de Dieu soit manifestée par tels miroirs, que nous n'a-
1) Jean IV, 22.
î) Heb. XI, 3.