LIVRE I, CHAPITRE VI
vons pas les yeux pour la contempler jusques à ce qu'ils soyent illuminez par la révélation secrète qui nous est donnée d'en haut. Sainct Paul aussi en disant que ce qui estoit expédient de cognoistre de Dieu, est manifesté en la création du monde l, n'entend pas une espèce de manifestation qui se comprene par la subtilité des hommes, mais plustost il dit qu'elle ne va pas plus outre que de les rendre inexcusables. Et combien qu'en un passage il dise qu'il ne fale point chercher Dieu fort loin, veu qu'il habite en nous 8 : toutesfois ailleurs il s'expose, monstrant dequoy sert un voisinage si prochain :
Dieu, dit-il, a laissé les peuples cheminer par cy-devant en leurs voyes, et toutesfois ne s'est point laissé sans tesmoignage, leur donnant pluye du ciel et années fertiles, remplissant de nourriture et joye les cœurs deshommes3. Combien donc que Dieu ne soit pas destitué de tesmoins, conviant par ses bénéfices si doucement les hommes à sa cognoissance, si ne laissent-ils pas pour cela de suivre leurs voyes, c'est-à-dire erreurs mortels.
14 Or combien que la faculté nous défaille de nature pour eslre amenez jusques à une pure et claire cognoissance de Dieu : toutesfois d'autant que le vice de ceste tardiveté est en nous, toute tergiversation nous est ostée : car nous ne pouvons pas tellement prétendre ignorance, que nostre propre conscience ne nous rédargue tant de paresse que d'ingratitude. Car ce n'est pas défense de mise ne de recepte, si l'homme estant doué de sens allègue qu'il n'a point d'au-
reille pour ouyr la vérité : veu que les créatures muettes ont voix haute et claire pour la raconter : s'il allègue de n'avoir peu voir de ses yeux ce que les créatures qui n'ont point de veue luy auront monstre, s'il s'excuse sur l'imbécillité de son esprit, quand les créatures qui n'ont sens ne raison luy sont maistresses pour l'enseigner. Parquoy en ce que nous sommes errans et vagabons, nous sommes desnuez de toute excuse, veu que toutes choses nous monstrentle droict chemin.
Au reste, combien qu'il fale imputer au vice des hommes, ce qu'ils corrompent ainsi tost la semence que Dieu a plantée en leurs cœurs pour se faire cognoistre à eux par l'artifice admirable de nature, tellement que ceste semence ne produit jamais son fruit entier et meur : toutesfois ce que nous avons dit est tousjours vray : c'est que nous ne sommes pas suffisamment instruits par le simple tesmoignage et nud que les créatures rendent à la gloire de Dieu quelque magnifique qu'il soit. Car si tost qu'en contemplant le monde nous avons gousté bien maigrement et à la légère quelque divinité, nous laissons là le vray Dieu : et au lieu de luy dressons nos songes et fantosmes, et desrobons à la fontaine de sagesse, de justice, bonté et vertu, la louange qui luy est deue, pour la transporter çà et là. Quant à ses œuvres ordinaires, ou nous les obscurcissons, ou nous les renversons par nostre jugement pervers, en sorte qu'elles ne sont point prisées selon qu'elles méritoyent, et que l'autheur aussi est fraudé de sa louange.