‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 159 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE VII

ciel, comme s'ils oyoient là Dieu parler de sa propre bouche. C'est bien un argument digne d'estre traitté plus au long, et poisé plus diligemment : mais les lecteurs excuseront, si j'ay plus d'esgard a suyvre le fil de ce que j'ay proposé de traitter, qu'à déduire cest argument spécial selon qu'il mérite. Il y a un erreur par trop commun, d'autant qu'il est pernicieux : c'est que l'Escriture saincte a autant d'authorité que l'Eglise par advis commun luy en ottroye. Comme si la vérité éternelle et inviolable de Dieu, estoit appuyée sur la fantasie des hommes. Car voicy la question qu'ils esmeuvent non sans grande mocquerie du S. Esprit: Qui est-ce qui nous rendra certains que ceste doctrine soit sortie de Dieu? ou bien qui nous certifiera qu'elle est parvenue jusques à nostre aage saine et entière? Qui est-ce qui nous persuadera qu'on reçoive un livre sans contredit en rejettant l'autre, si l'Eglise n'en donnoit reigle infalible? Sur cela ils concluent que toute la révérence qu'on doit à PEscriture, et le congé de discerner entre les livres Apocryphes, dépend de l'Eglise, ainsi ces vileins racriléges ne taschans sinon à eslever une tyrannie desbordée sous ce beau tiltre d'Eglise, ne se soucient guères en quelle absurdité ils s'enveloppent, et «'.eux qui les veulent escouter, moyennant qu'ils puissent arracher ce poinct, que l'Eglise peut tout. Or si ainsi estoit, que sera-ce des povres consciences qui cherchent une fermeté de la vie éternelle, veu que toutes les promesses qui en sont données n'auront arrest ny appuy sinon sur le bon plaisir des hommes.«Quand on leur dira qu'il suffit que l'Eglise en ait déterminé : se pourront-elles appaiser de telle response? D'autrepart à quel brocard et risée des incrédules nostre foy seraelle exposée, et combien pourra-elle estre tenue suspecte, si on croit qu'elle n'a authorité sinon comme empruntée sous la grâce des hommes ?

2 Or tels brouillons sont assez rembarrez par un seul mot de l'Apostre :

c'est en ce qu'il dit que l'Eglise est soustenue des Prophètes et Apostres1. Si le

I) Ephcs. II, 20.

fondement de l'Eglise est la doctrine que les Prophètes et Apostres nous ont laissée, il faut bien que ceste doctrine ait toute certitude devant que l'Eglise commence à venir en estre. Et n'est pas question yci de caviller, combien que l'Eglise prene sa source et origine de la Parole de Dieu, toutesfois qu'on sera tousjours en doute quelle doctrine sera receue comme Prophétique et Apostolique, jusques à ce que l'arrest de l'Eglise y soit entrevenu. Car si l'Eglise Chrestienne a esté de tout temps fondée sur la prédication des Apostres et les livres des Prophètes, il faut bien que l'approbation de telle doctrine ait précédé l'Eglise laquelle elle a dressée, comme le fondement va devant l'édifice. C'est doneques une resverie trop vaine, d'attribuer à l'Eglise puissance de juger l'Escriture, tellement qu'on se tiene à ce que les hommes auront ordonné, pour sçavoir que c'est de la parole de Dieu ou non. Parquoy l'Eglise en recevant l'Escriture saincte et la signant par son suffrage, ne la rend pa^ authentique, comme si auparavant elle, eust esté douteuse ou en différent : mais pource qu'elle la cognoist estre la pure vérité de son Dieu, elle la révère et honore comme elle y est tenue par le devoir de piété. Quant à ce que ces canailles demandent dont et comment nous serons persuadez que l'Escriture est procédée de Dieu, si nous n'avons refuge au décret de l'Eglise : c'est autant comme si aucun s'enquéroit dont nous apprendrons à discerner la clarté des ténèbres, le blanc du noir, le doux de l'amer. Car l'Escriture a de quoy se faire coguoistre, voire d'un sentiment aussi notoire, et infalible comme ont les choses blanches et noires de monstrer leur couleur, et les choses douces et amères de monstrer leur saveur.

3. Je say bien qu'on a accouslumé d'alléguer le dire de S. Augustin, Qu'il ne croiroit pasenTEvangile, sil'authoriléde l'Eglise ne l'y esmouvoit1: mais par le fil du texte il est aisé d'appercevoir combien telle application est sotte et perverse. Ce sainct docteur avoit à combatre contre

1) Le passage est au livre Contra Epistolam funlamentalem, cap. V.

INSTITUTION CIIRESTIENNE.

les Manichéens, lesquels vouloyent que sans contredit on adjoustast foy à tous leurs songes : pource qu'ils protestoyent d'avoir la vérité, sans toutesfois en rien monstrer. Au reste, d'autant que pour eslever et establir leur maistre Manichée ils prétendoyent ce nom d'Evangile, sainct Augustin leur demande, si d'aventure ils avoyent affaire à un homme qui ne creust pas mesmes à l'Evangile, comment ils s'y porteroyent, et de quelle façon de persuader ils useroyçnt pour l'attirer en accord1. Puis il adjouste, Quanta moyjene croiroye point à l'Evangile sans estre incité par l'auihorité de l'Eglise : en quoy il signifie que du temps qu'il estoit en-: cores payen et estrangé de la foy, il n'eust peu estre amené à ceste raison d'embrasser l'Evangile pour certaine vérité de Dieu, sinon qu'il eust esté vaincu par l'authorité de l'Eglise, que c'estoit une doctrine à laquelle on ne pouvoit faillir d'adjouster foy. Or ce n'est point de merveilles si quelqu'un n'ayant point encore cognu Jésus-Christ, a regard aux hommes pour s'y amuser. Sainct Augustin doncques n'afferme pas que la foy des enfans de Dieu soit fondée en l'authorité de l'Eglise, et n'entend pas que la certitude de l'Evangile en dépende : mais seulement il veut dire que les incrédules ne se pourront asseurer pour estre gaignez à Jésus-Christ, si le consentement de l'Eglise ne les y pousse : ce qu'il conferme un peu au paravant, parlant ainsi, Quand je auray loué ce que je croy, et me seray moqué de ce que vous croyez, Manichée : que penses-tu que nous devions juger ou faire, sinon de laisser ceux qui nous convient à cognoistre choses certaines, et puis commandent qu'on acquiesce à ce qui est incertain? et plustost que nous suivions ceux qui nous exhortent à croire devant toutes choses ce que ne pouvons encores comprendre , afin qu'estans fortifiez par foy, nous entendions à la fin ce qu'aurons creu2? Et ce non point par le moyen des hommes :

mais entant que Dieu confermera et illuminera nos âmes au dedans. Voylà les propres mots de sainct Augustin: dont il

i) Contra Epist.fund., cap. IV. 2) Col. I.

appert clairement, que jamais il ne pensa à vouloir assujetir nostre foy à l'appétit des hommes, la destournant du seul fondement qu'elle a en l'Escriture : mais seulement a voulu monstrer, que ceux qui ne sont encores illuminez de l'Esprit de Dieu, sont induits par la révérence de l'Eglise à quelque docilité, pour souffrir qu'on leur annonce Jésus-Christ par l'Evangile : et ainsi que l'authorité de l'Eglise est comme une entrée pour amener les ignorans ou les préparer à la foy de l'Evangile. Ce que nous confessons estre vray. Et de faict nous voyons que sainct Augustin requiert bien une autre fermeté en la foy, que celle qu'on prendroit de la détermination des hommes. Je ne nie pas au reste, qu'il n'objecte souvent l'authorité de l'Eglise aux Manichéens1, voulant approuver la vérité de l'Escriture, laquelle iceux rejeltoyent: à quoy tend le reproche qu'il fait à Fauste, un de leur secte, asçavoir qu'il ne s'assujelit point à la vérité Evangélique tant bien fondée et establie, tant renommée, et acertenée, et receue par continuelle succession depuis le temps des Apostres : mais il ne prétend nulle part en façon que ce soit, que la révérence que nous portons à l'Escriture dépende du vouloir ou jugement des hommes : seulement il allègue le jugement universel de l'Eglise, pour monstrer l'authorité qu'a toujours eu la parole de Dieu. Si quelqu'un en désire plus ample déclaration, qu'il lise le traité qu'il a fait De l'utilité de croire : où il trouvera qu'il ne nous commande pas d'estre crédules, ou aisez à recevoir ce qui nous est enseigné *des hommes, sinon pour nous donner quelque entrée à venir plus loin, et nous enquérir plus à plein :

comme lui-mesme en parle. Au reste, il ne veut pas qu'on se tiene à l'opinion qu'on aura conceue : mais qu'on soit appuyé sur une certaine et ferme cognoissance de la vérité.

4 Nous avons à retenir ce que j'ay dit naguères, que jamais nous n'aurons ferme foy à la doctrine, jusques à ce qu'il nous soit persuadé sans doute que Dieu en est l'autheur. Parquoy la souveraine

I) Au livre XXXII.

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