LIVRE I, CHAPITRE Vil
preuve de l'Escriture se lire communément de la personne de Dieu qui parle en icelle. Les Prophètes et Apostres ne se vantent point de leur subtilité et haut savoir, et tout ce qui aquiert crédit 'aux hommes, et ne insistent point aux raisons naturelles : mais pour assujetir tous les hommes et les rendre dociles, ils mettent en avant le nom sacré de Dieu. Il reste maintenant de veoir comment on discernera, non point d'opinion apparente, mais à la vérité, que le nom de Dieu n'est point prétendu à la volée ny en fallace. Or si nous voulons bien pourvoir aux consciences, à ce qu'elles ne soyent point tracassées sans cesse de doutes et légèretez, qu'elles ne chancellent point et ne hésitent point à tous scrupules, il est requis que la persuasion que nous avons dite soit prinse plus haut que de raisons humaines, ou jugemens, ou conjectures :
asçavoir du tesmoignage secret du sainct Esprit. Il est bien vray que quand je voudroye débatre ceste cause par raisons et argumens, je pourroye produire en avant plusieurs choses pour approuver que s'il y a un Dieu au ciel, c'est de luy que la Loy et les Prophéties sont sorties. Mesmes quand tous les plus savans et les plus habiles du monde se lèveroyent à l'encontre, et appliqueroyent tous leurs sens pour se faire valoir à l'opposite, toutesfois sinon qu'ils fussent endurcis à une impudence désespérée, on leur arrachera ceste confession, qu'on voit par signes manifestes que c'est Dieu qui parle par l'Escriture : et par conséquent que la doctrine qui y est contenue, est céleste. Et tantost après nous verrons que les livres de l'Escrilure saincte surmontent de beaucoup en excellence tous autres escrits: mesmes si nous y apportons des yeux purs et nets, et des sens entiers, incontinent la majesté de Dieu viendra au-devant, laquelle domtera toute audace de contredire, nous contraignant d'obéir à soy.Néantmoins ceux qui veulent et s'efforcent de maintenir la foy de l'Escriture par disputes, pervertissent l'ordre. Il est vray qu'il y aura tousjours assez de quoy rembarrer les ennemis :
et de moy, combien que je ne soye pas doué de grâce ou faconde si exquise qu'on pourroit demander, toutesfois si
j'avoye à desmesler ceste querele avec les plus fins contempteurs de Dieu qu'on pourroit trouver, et qui appèient d'estre veusbons cavillateurs,el fori plaisanteurs en renversant l'Escriture, j'espère qu'il ne me seroit pas difficile de rabatre tout leur caquet: et si o'estoit un labeur utile de réfuter toutes les faussetez et malices, je n'auroye pas grand' peine à monstrer que toutes leurs vanteries qu'ils ameinent en cacheté ne sont que fumées. Mais encores que nous ayons maintenu la sacrée Parole de Dieu contre toutes détractions et murmures des meschans, ce n'est pas à dire que par cela nous imprimions au cœur une telle certitude de foy comme la piété requiert : pource que les gens profanes pensent que la religion consiste en opinion seulement, alin de ne rien croire follement et à la légère, ils veulent et demandent qu'on leur prouve par raison que Moyse et les Prophètes ont esté inspirez de Dieu à parler. A quoy je respon que le tesmoignage du sainct Esprit est plus excellent que toute raison : car combien que Dieu seul soit tesmoin suffisant de soy en sa Parole, toutesfois ceste parole n'obtiendra point foy aux cœurs des hommes si elle n'y est seellée par le tesmoignage intérieur de l'Esprit. Parquoy il est nécessaire que le mçsme Esprit qui a parlé par la bouche des Prophètes, entre en nos cœurs, et les touche au vif pour les persuader que les Prophètes ont fidèlement mis en avant ce qui leur estoit commandé d'enhaut. Et ceste liaison est fort bien exprimée par Isaïe, quant il dit, Mon esprit qui est en toy, et mes paroles que j'ay mises en ta bouche et en la bouche de ta semence, ne défaudront à jamais1. Il y a de bonnes gens, lesquels voyans les incrédules et ennemis de Dieu gergonner contre la Parole, sont faschez qu'ils n'ont bonne preuve en main sur-le-champ pour leur clorre la bouche : mais ils errent en ne considérant point expressément que l'Esprit est nommé seau etarre pourconfcrmer nostre foy, d'autant que nos esprits ne font que flotter en doutes et scrupules, jusqu'à ce qu'ils soyent illuminez.
1) Is. Lî, 1«.
5 Ainsi que ce poinct nous soit résoht, qu'il n'y a que eeluy que le sainct Esprit aura enseigné, qui se repose en l'Escriture en droicte fermeté : et combien qu'elle porte avec soy sa créance pour estre receue sans contredit, et n'estre submise à preuves ou argumens : toutesfois que c'est par le tesmoignage de l'Escriture qu'elle obtient la certitude qu'elle mérite. Car jà soit qu'en sa propre majesté elle ait assez dequoy estre révérée : néantmoins elle commence lors à nous vrayement toucher, quand elle est seellée en nos cœurs par le sainct Esprit. Estans donc illuminez par la vertu d'iceluy, desjà nous ne croyons pas ou à nostre jugement, ou à celuy des autres, que l'Escriture est de Dieu : mais par-dessus tout jugement humain nous arrestons indubitablement qu'elle nous a esté donnée de la propre bouche de Dieu, par le ministère des hommes : comme si nous contemplions à l'œil l'essence de Dieu en icelle. Nous ne cherchons point ou argumens ou véri-similitudes, ausquelles nostre jugement repose : mais nous luy submettons notre jugement et intelligence, comme à une chose eslevée par-dessus la nécessité d'estre jugée. Non pas comme aucuns ont accousiumé de recevoir légèrement une chose incognue, laquelle après avoir esté cognue, leur desplaist : mais pource que nous sommes trèscertains d'avoir en icelle la vérité inexpugnable. Non pas aussi comme les hommes ignorans ont accoustumé de rendre leurs esprits captifs aux superstitions : mais pource que nous sentons là une expresse vertu de la Divinité monstrer sa vigueur, par laquelle nous sommes attirez et enflambez à obéir sciemment et volontairement, néantmoins avec plus grande efficace, que de volonté ou science humaine. Parquoy c'est à bon droict que Dieu prononce par Isaïe, que les Prophètes avec tout le peuple luy sont tesmoins suffisans1: pourcequ'ils sçavoyent que la doctrine qui leur avoit esté annoncée estoit de luy, et qu'en cela il n'y avoit doute ne réplique. C'est donc une telle persuasion, laquelle ne requiert point de raisons : toutesfois
\) Is. XLIII, 10.
une telle cognoissance, laquelle est appuyée sur une trèsbonne raison, c'est asçavoir, d'autant que notre esprit y a plus certain et asseuré repos qu'en aucunes raisons : finalement, c'est un tel sentiment qu'il ne se peut engendrer, que de révélation céleste. Je ne dy autre chose, que ce qu'un chacun fidèle expérimente en soy, sinon que les paroles sont beaucoup inférieures à la dignité de l'argument, et ne sont suffisantes pour le bien expliquer. Je me déporte de déduire ceste matière plus au long, pource que l'occasion s'offrira d'en parler ailleurs derechef. Pour le présent contentons-nous de sçavoir qu'il n'y a vraye foy, que celle que le sainct Esprit seelle en nos cœurs:
mesmes tout homme docile et modeste se contentera de cecy. Isaïe promet à tous les enfans de l'Eglise, quand elle aura esté renouvelée, qu'ils seront disciples de Dieu1: c'est un privilège singulier, lequel Dieu a mis à part pour discerner ses esleus d'avec le genre humain. Car quel est le commencement de vray sçavoir, sinon une promptitude et franc courage de recevoir la Parole de Dieu? Or luy requiert d'estre ouy par la bouche de Moyse, selon qu'il esl escrit, Qui est-ce qui montera au ciei, ou qui descendra aux abysmes? La parole est en la bouche2. Si Dieu a voulu réserver à ses enfans ce thrésor d'intelligence comme caché, il ne se faut esbahir ne trouver estrangede voir tant de stupidité ou bestise au commun peuple : j'appelle le commun peuple, les plus expers et avancez, jusques à ce qu'ils soyent incorporez en l'Eglise. Qui plus est, Isaïe ayant dit que la doctrine des Prophètes sera incroyable, non-seulement aux Payens, mais aussi aux Juifs qui vouloyent estre réputez domestiques de Dieu3, adjouste quant et quant la cause : c'est que le bras de Dieu ne sera point révélé ù tous. Ainsi quand nous serons troublez, voyans qu'il y a si petit nombre de croyans, souvenons-nous à l'opposite que les mystères de Dieu ne sont compris que de ceux auquels il est donné.
0 Is. LIV. 13.
3) Is. LUI, i.
»)Deut. XXX, 12.