CHAPITRE VIII
Qu'il y a des preuves assez certaines, entant que la raison humaine le porte, pour rendre l'Escriture indubitable.
\ Si nous n'avons ceste certitude plus haute et plus ferme que tout jugement humain, en vain l'authorilé de l'Escriture sera approuvée par argumens, en vain elle sera establie par le consentement de l'Eglise, ou confermée par autres aides. Car si ce fondement n'est mis en premier lieu, elle demeure tousjours en suspens : comme au contraire, après qu'elle aura esté receue en obéissance selon qu'il appartient, et exemptée de toute doute, les raisons qui au paravant n'avoyent point grande force pour ficher et planter en nostre cœur la certitude d'icelle,* seront lors trèsbonnes aides. Car il ne se peut dire quelle confirmation luy donne ceste considération, quand nous réputons diligemment comment Dieu a en icelle bien disposé et ordonné la dispensation de sa sagesse : quand nous reco'gnoissons combien la doctrine d'icelle se monstre par tout céleste, ne ayant rien de terrien: combien il y a une bonne convenance entre toutes les parties, et les autres choses qui sont propres pour donner authoritéà quelques escrits. D'avantage nos cœurs sont encores plus fort confermez, quand nous considérons que c'est la majesté de la matière, plus que la grâce des paroles, qui nous ravit en admiration d'icelle. Et de faict, cela n'est pas advenu sans une grande providence de Dieu, que les hauts secrets du Royaume céleste, nous ayent esté pour la plus grand'part baillez sous paroles contemptibles, sans grande éloquence : de peur que s'ils eussent esté fondez et enrichiz d'éloquence, les iniques eussentcalomnié; que la seule faconde eust régné en cest endroit. Or maintenant puis que telle simplicité rude et quasi agreste nous esmeut en plus grande révérence que tout le beau langage des Rhétoriciens du monde, que pouvons-nous estimer, sinon que l'Escriture contient en soy telle vertu de vérité, qu'elle n'a aucun besoin d'artifice de
paroles? Pourtant ce n'est pas sans raison que l'Apostre prouve la foy des Corinthiens n'estre pas fondée sur sagesse humaine, mais en la vertu de Dieu1 : d'autant que sa prédicalion entre eux n'avoit pas esté en paroles persuasives de sagesse humaine : mais avoit esté approuvée par démonstrances d'Esprit et de puissance. Car la vérité est exempte de toute doute, puis que sans autres aides elle est de soy-mesme suffisante pour se soustenir. Or combien ceste vertu est propre à l'Escriture, il apparoist en ce que de tous humains escrits il n'y en a nul, de quelque artifice qu'il soit poly et orné, qui ait telle vigueur à nous esmouvoir. Que nous lisions Démosthène ou Cicéron, Platon ou Aristote, ou quelques autres de leur bande : je confesse bien qu'ils attireront merveilleusement, et délecteront et esmouveront jusques à ravir mesme l'esprit : mais si de là nous nous transportons à la lecture des sainctes Escritures, vueillons ou non elles nous poindront si vivement, elles perceront tellement nostre cœur, elles se ficheront tellement au dedans des moelles, que toute la force qu'ont les Rhétoriciens ou Philosophes, au prix de l'efficace d'un tel sentiment ne sera que fumée. Dont il est aisé d'appercevoir que les sainctes Escritures ont quelque propriété divine à inspirer les hommes, veu que de si loing elles surmontent toutes les grâces de l'industrie humaine.
2 Je confesse bien qu'aucuns Prophètes ont une façon de parler élégante et de bonne grâce, mesme un style haut et bien orné : mais par tels exemples le sainct Esprit a voulu monstrer qu'il n'estoit point despourveu d'éloquence, quand ailleurs il luy plaisoit d'user d'un style grossier et rude. Au reste, soit qu'on lise David, Isaïe et leurs semblables,
1) 1 Cor. II, 4.
desquels le style est doux et coulant, soit qu'on lise Amos, qui estoit bouvier, Jérémie ou Zacharie, desquels le langage est plus aspre ou rustique, par tout la majesté de l'Esprit se monstre évidemment. Je n'ignore pas que Satan, selon qu'il se fait tousjours singe de Dieu, et se contrefait pour s'insinuer sous ombre de l'Escriture, pour tromper le cœur des simples a suivy un semblable train ^entant qu'en luy estpit: c'est de publier ses erreurs, dont il abruvoit les povres aveugles, sous un langage dur et lourd et quasi barbare : usant mesmes de formes de parler quasi enrouillées de vieillesse, afin de couvrir tant mieux ses tromperies sous telles masques. Mais ceux qui ont jugement rassis voyent assez combien telle affectation est vaine et frivole. Quant à la saincte Escriture, quoy que les gens profanes et desbordez s'efforcent d'y trouver à mordre, toutesfois c'est chose patente qu'elle est remplie de sentences qui jamais ne fussent tombées en l'esprit humain. Qu'on lise chacun Prophète, il ne s'en trouvera pas un qui n'ait surmonté de grande distance la mesure des hommes, tellement qu'il faut bien dire que tous ceux qui ne trouvent point sçavoir en leur doctrine, sont par trop desgoustez et du tout stupides.
3 II y en a d'autres qui ont traitté amplement ceste matière : parquoy il me suffira d'en toucher pour le présent autant qu'il sera requis pour le sommaire principal de ce qu'il en faut sçavoir. Outre ce que j'ay desjà touché, l'ancienneté de l'Escriture n'est pas de petite importance pour nous y faire adjouster foy. Car quelques fables que racontent les escrivains Grecs, de la théologie des Egyptiens, on ne trouvera tesmoignage de nulle religion, qui ne soit de long temps après Moyse. D'avantage, Moyse ne forge pas un Dieu nouveau, mais seulement propose au peuple d'Israël ce que desjà par longue succession d'aages ils avoyent entendu de leurs ancestres. Car à quoy prétend-il, sinon de. les amènera l'alliance faite avec Abraham ? Et de faict s'il eust rien mis en avant incognu et non ouy, il n'y avoil nul accez. Mais il faloit que le
propos de leur délivrance fust tout commun et notoire entre eux, afin que le.
message qu'il leur en apportoit les esmeust incontinent et leur donnas! courage : mesme il est bien à présumer qu'ils estoyent advertiz du terme de quatre cens ans. Maintenant considérons si Moyse, qui a précédé de si long temps tous autres escrivains, prend toutesfois de si loin l'origine et source de sa doctrine, quelle prééminence d'ancienneté a l'Escriture saincte par-dessus tous escrits qu'on peut amener.
4 Sinon que nous fussions si sots que d'adjouster foy aux Egyptiens, quand ils estendent leur ancienneté jusques à six mille ans devant que le monde fust créé. Mais veu que tout ce qu'ils en babillent a toujours esté mocqué et rejette par les payens mesmes, il ne nous faut jà travailler à les rédarguer. Josèphe contre Appius, amasse plusieurs tesmoignages mémorables des plus anciens escrivains, dont il appert que tous peuples ont esté d'accord en cela, que la doctrine de la Loy avoit esté renommée de tous siècles, combien qu'elle ne fust pas leue ne deument cognue. Au reste, afin que les gens scrupuleux et chagrins n'eussent occasion de mal souspeçonner, que les malins aussi les plus hardis ne prinssent licence de caviller, Dieu est venu au-devant de ces dangers par trèsbons remèdes.
Moyse raconte que trois cens ans au pavant, Jacob avoit bény ses successeurs estant inspiré de Dieu à cela, comment est-ce qu'il annoblitou avance son parentage? mais plustost en la personne de Lévi il le dégrade avec infamie perpétuelle. Siméon et Lévi, dit-il, instrumens d'iniquité : que mon âme n'entre point en leur conseil, ma langue ne s'adjoigne pointàleur secret1. Il pouvoit bien mettre sous le pied un tel opprobre, non -seulement pour espargner son père, mais aussi pour ne se point machurer et diffamer avec toute sa maison de la mesme ignominie. Je vous prie, comment nous peut-il estre suspect, veu qu'en publiant que l'autheur et la première souche de la famille de laquelle il estoit descendu avoit
1) Gcn. XLIX, 5 6.