LIVRE 1, CHAPITRE VIII
esté prononcé détestable par le sainct Esprit ? Il n'a nul esgard à son proufit particulier, et niesme ne refuse pas de s'exposer à la haine de tous ses parens, ausquels sans doute cela venoit mal à gré. Pareillement en récitant le murmure auquel Aaron son propre frère et Marie sa sœur s'estoyent monstrez rebelles contre Dieu1, dirons-nous qu'il ait esté poussé d'affection charnelle, et non plustost qu'il a obéy au commandement du sainct Esprit? D'avantage, puis qu'il avoit toute authorité et crédit, pourquoy au moins ne laisse-il la dignité sacerdotale à ses enfans, mais les rejette bien loin en basse condition? J'ay allégué ce peu d'exemples, combien qu'il y en ait grande quantité : tant y a que nous rencontrerons par toute la Loy des argumens tant et plus pour nous y faire adjouster foy, et nous monstrer que Moyse sans contredit est comme un Ange de Dieu venant du ciel.
5 Outreplus tant de miracles et si notables qu'il récite, sont autant d'approbations de la Loy publiée par luy : car ce qu'il a esté ravy en une nuée sur la montagne : ce qu'il est là demeuré quarante, jours sans converser avec les hommes2 : ce qu'en publiant la Loy il avoit sa face tellement luisante que les rais en sortoyent comme du soleil : ce que les esclairs, tonnerres et tempestes voloyent en l'air : que la trompette sonnoit sans bouche d'homme : que l'entrée du tabernacle estoit cachée par fois de la veue du peuple par la nuée3 : que l'authorité dudit Moyse fut si excellemment maintenue par ceste horrible vengence qui tomba sur Coré, Dathan et Abiron avec toute leur séquele : que le rocher estant frappé de sa verge jetta une rivière : que Dieu à la requeste d'iceluy lit pleuvoir la manne du ciel 4 : Dieu par cela ne le recommandoit-il pas comme un Prophète indubitable envoyé de sa part? Si quelqu'un objecte, que je pren les choses pour certaines ausquelles on pourroit contredire : ceste cavillation est facile à soudre, veu que Moyse publioit telles histoires en l'assemblée : je vous prie, comment
llNomb. XII, 1. 2) Exode XXIV, 13.
3) Ex. XXXIV, Î9; XIX, 1S ; XL, 3i. k) Nomb. XVI, 2i ; XX, 10 ; XI, 9.
eust-il menti envers ceux qui avoyent tout veu de leurs propres yeux? C'est bien à propos, qu'il se fust présenté au peuple pour le rédarguer d'infidélité, rébellion, ingratitude et autres crimes, et cependant qu'il se fust vanté que sa doctrine avoit esté ratifiée en leur présence par les miracles que jamais il n'eussent veu. Et de faict ce poinct doit estre bien noté, toutesfois et quantes qu'il traitte des miracles, tant s'en faut qu'il cherche faveur, que plustost il conjoint non sans amertume les péchez du peuple, qui le pouvoyent picquer à y contredire, s'il y eust eu la moindre occasion du monde : dont il appert qu'il n'ont esté induits à y acquiescer, sinon d'autant qu'ils estoyent convaincus par expérience. Au reste, pource que la chose estoit si notoire que les payens mesmes, je di les anciens escrivains, n'ont pas osé nier que Moyse n'eust fait des miracles : le diable père de mensonge leur a suggéré une calomnie, quand ils ont dit que c'estoit par art magique : mais quelle conjecture ont-ils de le charger d'avoir esté magicien, veu qu'il a tant détesté ceste superstition, jusques à commander qu'on lapidast tous ceux qu'on trouveroit s'en estre meslez? Et de faict nul trompeur ou enchanteur ne fait ses illusions, qu'il ne tasche pour acquérir bruit d'estonner et estourdir les sens du peuple1. Qu'est-ce que Moyse a fait en protestant haut et clair que luy et son frère Aaron ne sont rien, mais que simplement ils exécutent ce que Dieu leur a ordonné2? Il se purge assez de toute mauvaise note. Et si on considère les choses telles qu'elles sont, quel enchantement auroit fait descendre chacun jour la manne du ciel, qui suffist à nourrir le peuple : et si quelqu'un en avoit pris outre mesure, en ce qu'elle pourrissoit, il fust appris par cela que Dieu punissoit son incrédulité? Il y a plus, c'est que Dieu a permis que son serviteur ait esté examiné de si bonnes et vives espreuves, que maintenant les mesdisans ne proufitent de rien en détractant ou gergonnant contre luy. Car combien de fois le peuple s'est-il orgueilleusement et sans honte
1) Ex. VII, 12. Lévil. XX, 6.
2) Ex. XVI,
INSTITUTION CHREST1ENNE.
eslevé pour le ruiner? quelles conspirations ont esté dressées par aucuns? A-ce esté par illusions qu'il a eschappé leur fureur? Brief l'événement monstre que par tels moyens sa doctrine a esté ratifiée à jamais.
G Pareillement ce qu'en la personne du patriarche Jacob il assigne à la lignée de Juda principauté sur tout le corps ' : qui est-ce qui niera que cela n'ait esté fait par esprit prophétique? Mesmes si nous réputons bien la chose, et la mettons devant nos yeux comme elle est advenue :
posons le cas que Moyse eust esté le premier autheur de ceste sentence, toutesfois depuis qu'il l'a mise par escrit, quatre cens ans se passent devant qu'il soit mention de sceptre royal en la lignée de Juda. Quand Saiil est esleu et receu, il semble bien que le royaume soit estably en la lignée de Benjamin2. Quand David est oinct par Samuel3, quel moyen y a-il d'arracher la couronne à Saiil ny aux siens ? Qui eust espéré qu'il deust sortir Roy de la maison d'un bouvier? Oui plus est, y ayant sept frères, qui eust cuidé que le plus mesprisé de tous deust parvenir à ceste dignité ? Et comment de faict y parvient-il? Qui est-ce qui dira que son onction ait esté conduite par art, industrie ou prudence humaine , et non pas plustostque c'a esté l'effectde ce que Dieu avoit révélé du ciel? Aussi ce que ledit Moyse a prédit touchant les payens, qu'ils seroyent quelquefois receus de Dieu , et faits participans de l'alliance de salut, veu que c'a esté deux mille ans devant qu'il apparust, qui est-ce qui niera qu'il a ainsi parlé par inspiration céleste? Je laisse les autres prophéties, lesquelles sont si divines qu'il appert assez à toutes gens de sens rassis que c'est Dieu qui parle. Brief son seul Cantique est un clair miroir, auquel Dieu apparoist évidemment tant et plus*.
7 Tout ceci se voit encores plus clairement aux autres Prophètes. J'en choisiray seulement quelque peu d'exemples , pource qu'il y auroit trop affaire de les recueillir tous. Comme ainsi soit que du temps d'Isaïe le royaume de Juda fust
4)Gen.XLIX, iO.
S) { Sam. XVI, 13.
2) I Sam. XI, 15.
t)Deul. XXXll.
paisible, et mesme estant allié avec les Chaldéens, pensant bien y avoir support, Isaïe prononçoit alors que la ville seroit en la fin ruinée, et le peuple transporté en captivité. Encores qu'on ne se contentnst point d'un tel advcrtissement, pour juger qu'il estoit poussé de Dieu à prédire les choses qu'on tenoit alors incroyables, et que puis après on cognul estre vrayes : si ne peut-on dire que ce qu'il adjouste de la délivrance ne soit procédé de l'Esprit de Dieu. Il nomme Cyrus, par lequel les Chaldéens devoyent estre vaincus, etle peuple d'Israël remis en liberté1. Entre la naissance de Cyrus et le temps que le Prophète a ainsi parlé, on trouvera plus de cent ans : 'car il nasquit cent ans ou environ après le trespas du Prophète ; nul ne pouvoit deviner alors qu'il y deust avoir quelque Cyrus lequel menast guerre à l'advenir contre les Babyloniens : et ayant abatu une monarchie si puissante, délivrast les enfans d'Israël, pour mettre fin à leur captivité. Ce récit ainsi nud, et sans aucun fard, ne monstre-il pas évidemment que les sentences qu'on ouyt de la bouche d'Isaïe sont oracles de Dieu, et non pas conjectures humaines ? Derechef quand Jérémie, un peu devant la captivité, assigna terme de soixante et dix ans jusques au jour de la rédemption : ne faloit-il pas que sa langue fust gouvernée de l'Esprit2? Ne seroit-ce pas une impudence tropvileine, de mescognoistre que l'authorité des Prophètes a esté approuvée par tels tesmoignages? mesmes que ce qu'ils allèguent, pour attribuer foy à leur dire a esté accomply : C'est que comme les choses précédentes estoyent advenues selon que Dieu en avoit parlé, qu'il continuoit d'annoncer les choses nouvelles devant qu'on y pensast3. Je laisse que Jérémie et Ezéchiel séparez en pays lointains, s'accordoyent en tout et partout, comme s'ils eussent recordé la leçon l'un à l'autre. Que diray-je de Daniel? Ne traitte-il pas des choses qui se sont faites six cens ans après sa mort, comme s'il racontoit des histoires passées et toutes notoires? Si les fidèles ont ces choses bien imprimées en leurs cœurs,
1) Is. XLV, 1.
3) Is.XLU, 9,
Jér. XXV, 11, 12.