‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 170 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XI

corps. Garde-toy doncques d'estredéceu, en te faisant nulle remembrance que ce soit1. Nous voyons que notamment Dieu oppose sa voix à toutes figures, pour monstrer que tous ceux qui lui font des formes visibles, se destournent de luy.

Quant aux Prophètes, un seul Isaïe suffira, comme il insiste par-dessus tous les autres en ceste remonstrance, que la majesté de Dieu est vileinement et sans aucune couleur desfigurée, quand luy qui n'a point de corps, est faict semblable à une matière corporelle : quand on luy fait une remembrance visible, à luy qui est invisible : quand on le veut faire ressembler luy qui est esprit, à une chose morte : et quand on luy donne pour pourtraict quelque pièce de pierre, de bois, ou d'or, comme ainsi soit qu'il remplisse tout de son essence infinie2.

Voilà aussi comme S. Paul argue : Puis que nous sommes la lignée de Dieu, il ne faut point penser que la divinité ressemble à or, ou argent, ou pierre taillée, ou quelque autre artifice d'homme3. Dont nous pouvons conclure, que toutes statues qu'on taille, ou images qu'on peint pour figurer Dieu, luy desplaisent précisément, comme opprobres de sa majesté.

Et ne se faut esbahir si le sainct Esprit prononce baut et clair telles sentences du ciel : veu qu'il contraint les povres idolâtres d'en faire confession icy-bas.

La complainte de Sénèque que récite sainct Augustin, est assez notoire4: c'est qu'on dédie les dieux qui sont sacrez, immortels, et inviolables, en des matières viles et de nul prix, et qu'on les vest de figures d'hommes et de bestes, à la poste d'un chacun : mesmes qu'on les fait masles et femelles tout ensemble, ou on les figure en divers corps, et puis après on les appelle dieux. Or s'ils avoyen t âmes pour se mouvoir, on les auroit en horreur comme des monstres : dont il appert derechef, que ceux qui entreprenent d'estre advocats des images, laschent d'eschapper par une cavillation trop frivole, en prétendant qu'elles ayent

1) Diut. IV, 15.

2) Is. XL, 18 ; XLI, 7, 29 ; XLV, 9 ; XL VI, 5.

3) Act. XVII, «9.

4) Au sixième livre de a CM de Dieu, ch. X.

esté défendues aux Juifs, pource qu'ils estoyent enclins à superstition. Comme si ce que Dieu met en avant de son essence éternelle et de l'ordre continuel de nature, se restraignoit à une seule nation. Qui plus est, sainct Paul en preschant contre l'idolâtrie, ne s'addressoit point aux Juifs, mais parloil au peuple d'Athènes.

3 Vray est que Dieu s'est quelque fois monstre présent sous certains signes, tellement que l'Escriture dit, qu'on l'a veu face à face : mais tous les signes qu'il a jamais choisis pour apparoistre aux hommes, estoyent propres pour enseigner, etadvertissoyent les hommes de son essence incompréhensible. Car la nuée et la fumée et la flambe ', combien que ce fussent signes de la gloire de Dieu, ne laissoyent point d'estre comme brides pour retenir les esprits, afin qu'ils n'essayassent point de monter trop haut. Parquoy Moyse, auquel Dieu s'est communiqué plus familièrement qu'à tous autres, n'a peu luy mesmes obtenir de le veoir face à face : mais luy a esté respondu, queThomme mortel n'estoit point capable d'une si grande clarté2. Le S. Esprit est apparu sous la figure d'un pigeon3, mais veu que cela s'est tantost esvanouy, chacun voit que les fidèles ont esté advertis par un signe transitoire, et non pas de longue durée, qu'il faloit croire le S. Esprit invisible, afin que se reposans en sa grâce et vertu, ils ne cherchassent nulle figure. Quant à ce que Dieu jadis est apparu quelque fois sous la forme d'un homme, cela a esté comme une ouverture ou préparatif de la révélation qui devoit estre faite en la personne de Jésus-Chris. Parquoy il n'a point esté licite aux Juifs, sous ombre de cela, de se faire nulle statue humaine. De faict , aussi le propiciatoire duquel Dieu desployoit sa vertu en grande évidence, estoit tellement ordonné, qu'il enseignoit qu'il n'y a nul moyen de regarder Dieu, que quand les entendemens sont ravis par-dessus eux en admiration4. Car ies Chérubins ayant les aisles estendues le couvroyent : il y avoit le voile au-devant

1) Deut. IV, 11.

3) Matlh. III, 26.

2) Ex. XXX, 20.

4} Ex. XXV, 17, 18, ïl.

pour le cacher : le lieu estoit tellement reclus qu'on n'y pouvoil rien veoir. Parquoy c'est chose notoire, que ceux qui s'eflorcent de maintenir les images de Dieu et des saincts par l'exemple des Chérubins, sont despourveus de sens et de raison. Car que signilioyent ces petites images-là, sinon qu'il n'y a nulle figure visible qui soit propre à représenter les mystères de Dieu? veu qu'en faisant ombre pour couvrir le propicialoire, elles avoyent l'office de forclorre nonseulement la veue, mais tout sens humain, atin de corriger par ce moyen toute témérité. Il y a aussi que les Prophètes nous descrivent que les Séraphins qui leur ont esté monstrez en vision, avoyent la face couverte1, pour signifier que la clarté de la gloire de Dieu est si grande, que les Anges mesmes en sont reboutez, pour ne la pouvoir regarder en perfection : et aussi que Iesestincelles d'icelle, qui sont imprimées en eux, nous sont cachées, quant à la veue charnelle : combien que les Chérubins ayent esté establis seulement pour la doctrine puérile de la Loy, qui a pris fin. Parquoy ce seroit une chose absurde de les tirer en exemple pour servir à nostre temps. Car nous savons que le temps auquel tels rudimens ont esté assignez est passé :

comme en cela S. Paul nous discerne d'avec les Juifs : mesmes c'est une grand'honte que les escrivains payens et incrédules ayent mieux et plus droictement exposé la Loy de Dieu que les Papistes. Juvénal reproche aux Juifs qu'ils adoroyent les nuées toutes pures et la divinité du ciel. Vray est qu'il parle faussement et d'un style pervers et vilein :

toutesfois en confessant que les Juifs n'ont eu nulle image, il dit plus vray que les Papistes, qui leur veulent faire à croire l'opposite. Quant à ce que ce peuple-là a esté si bouillant à retourner coup à coup après les idoles, et y a esté transporté d'aussi grande hastiveté comme seroit l'impétuosité d'une eau bien roide : amenons en un tel miroir combien l'esprit humain est enclin à idolâtrie, plustost que de charger les Juifs du vice qui

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