LIVRE 1, CHAPITRE XI
chauffent du mesme bois dont ils font leur dieu, rostissent et font bouillir leur chair, et cuisent leur pain, et se prosternent pour adorer le marmouset, qu'ils ont fait, sont par tropinsensez1. Parquoy en un autre passage non-seulement il leur fait leur procès par la Loy : mais il leur reproche qu'ils n'ont point appris des fondemens de la terre 2 : pource qu'il n'y a rien plus estrange que de vouloir mesurer à cinq pieds celuy qui est infini et incompréhensible : et toutesfois la coustume monstre qu'une abomination si énorme, laquelle ouvertement répugne à l'ordre de nature, est un vice naturel aux hommes. Il faut bien aussi retenir que l'Escriture, voulant condamner les superstitions, use souventesfois de ceste forme de parler, qu'elles sont ouvrages de main d'hommes, pource qu'elles sont desnuées de l'authorité de Dieu : afin que nous ayons une reigle infallible , que tous les services divins que les hommes se forgent sont détestables3. Le crime est encore plus aggravé au Pseaume, d'autant que les hommes qui sont créez avec intelligence, pour cognoistre que toutes choses se conduisent par la seule vertu de Dieu, vont au recours aux choses mortes, et qui n'ont nul sentiment. Mais pource que la corruption de nostre meschante nature ravit et transporte quasi tout le monde, tant en général qu'en particulier à une telle rage, finalement le sainct Esprit foudroyé de ceste horrible malédiction, que tous ceux qui font les idoles et s'y tient, leur soyent faits semblables. Or Dieu défend en général toutes remembrances que les hommes luy cuident faire, soit de marteaux ou de pinceaux: pource que tout cela dérogue à sa majesté.
5 Je say bien que cela est tenu comme un commun proverbe, Que les images sont les livres des idiots. S. Grégoire l'a aussi dit : mais l'Esprit de Dieu en a bien prononcé autrement : en l'eschole duquel si S. Grégoire eust esté plenement enseigné, il n'eust jamais parlé tel langage. Et quand Jérémie dit que c'est doctrine
1) Is. XUV, 15. 2) Ts. XL, 12.
2) Is.ll, » ; XXXI, 7; LVII, 6 ; Osée ÏIV,3; Mich. V, 13; Ps. CXV, 8.
de vanité : et Habacuc, que l'image de fonte est un docteur de mensonge, nous avons à recueillir de là une doctrine générale, Que tout ce que les hommes apprenent de Dieu par les images, est frivole, et mesme abusif1. Si quelqu'un réplique que les Prophètes reprenent ceux qui abusoyent des simulachres à superstition mauvaise, je le confesse : mais je di d'autre part (ce qui est patent et notoire à chacun) qu'ils condamnent cependant ce que les Papistes tienent pour maxime infallible : asçavoir que les images servent de livres. Car ils mettent tous simulachres à l'opposite de Dieu, comme choses contraires, et qui ne se peuvent nullementaccorder. De faict, aux passages que j'ay alléguez, ce poinct est couché comme résolu : comme ainsi soit qu'il n'y ait qu'un seul vray Dieu lequel les Juifs adoroyent, que toutes figures qu'on fait pour représenter Dieu, sont fausses et perverses : et que tous ceux qui pensent cognoistre Dieu par ce moyen sont malheureusement déceuz. Brief, s'il n'estoit ainsi que la cognoissance qu'on cuide avoir de Dieu par les images fust menteuse et bastarde : les Prophètes ne les condamneroyent pas ainsi sans exception.
Pour le moins j'ay ceci gaigné, qu'en disant que ce n'est que mensonge et vanité, de vouloir figurer Dieu par images visibles, nous ne faisons que réciter de mot à mot ce que les Prophètes ont enseigné.
6 D'avantage qu'on lise ce que Lactance et Eusèbe, deux des plus anciens docteurs de l'Eglise, ont escrit de ceste matière, et on trouvera qu'ils prenent ce fondement pour certain et infallible, que tous ceux qu'on figure par images, ont esté mortels. Sainct Augustin n'en dit pas moins : déclarant que c'est chose illicite et meschante, non-seulement d'adorer les images, mais d'en dresser pour représenter Dieu. Et n'ameine rien qui n'eust jà esté déterminé au paravant au Concile Elibertin, dont le trentesixième Décret est tel, Il a esté conclud qu'il n'y eust point de peinture aux temples, afin que ce qu'on doit adorer et servir, ne soit
1) Jérom.X, 3; Habic. 11,18.
peint aux parois. Mais c'est une sentence digne de mémoire, que celle qu'allègue sainct Augustin, de Varro homme payen, Que ceux qui ont mis les premiers en avant les idoles, ont osté la crainte de Dieu du monde, et ontaugmentél'erreur1.
Si Varro seul eust dit cela, il n'auroit possible guèresd'aulhorité: et toutesfois ce nous devroit estre une grand' honte, qu'un homme payen, comme tastonnant en ténèbres, ait atlaint jusques à cette clairté, de dire que les images visibles qu'on fait à Dieu, sont indécentes à sa majesté, d'autant qu'elles diminuent la crainte d'icelle entre les hommes, et font croistre l'erreur. Certes c'est chose notoire que cela est aussi vray comme il a esté prudemment escrit. Au reste, sainct Augustin empruntant ceste sentence de Varro, la prend comme certaine, remonstrant en premier lieu, que les premiers erreurs qu'ont eu les hommes, quant à transfigurer Dieu, n'ont pas commencé par les images : mais se sont augmentez alors, comme un feu s'allume de plus en plus selon le bois qu'on y apporte de nouveau. Après il exposé que la crainte de Dieu est amoindrie par les idoles, voire quelque fois du tout abatue : pource que la gloire de sa divinité est vilipendée en une chose si sotte et lourde, comme est un marmouset : et pleust à Dieu que nous n'eussions point la prattique de ce second article, telle qu'elle est! Pourtant quiconque désire d'estre bien et proprement enseigné, qu'il apprene d'ailleurs que des images, ce qui est à cognoistrede Dieu. 7 Si les Papistes ont quelque goutte d'honnesteté, qu'ils n'usent plus d'oresenavant de ces subterfuges, que les images sont les livres des idiots : veu qu'ils sont convaincuz du contraire par tant de tesmoignages de l'Escriture. Mais encore que je leur accorde cela, si n'auront-ils pas beaucoup gaigné. Chacun voit quels desguisemens monstrueux ils fontàDieu.
Quant est des peintures, ou autres remembrances qu'ils dédient aux saincts :
que sont-ce, sinon patrons de pompe dissolue, et mesmes d'infameté? ausquels si quelqu'un se vouloit conformer, il seroit
a livre IV de la Cité de Dwu, ch. IX et XXXI.
digne du fouet. Qu'ainsi soit, les putains seront plus modestement accoustrées en leurs bordeaux, que ne sont point les images des Vierges aux temples des Papistes : l'ornement des Martyrs n'est de rien plus convenable. Qu'il y ait doneques quelque peu d'honnesteté en leurs images, s'ils veulent colorer leurs mensonges en prétendant que ce seront livres de quelque saincteté. Mais encores respondrons-nous, que ce n'est point la manière d'enseigner les Chrestiens au temple, lesquels Dieu veut là estre autrement endoctrinez que de ces tatras. Il propose une doctrine commune à tous, en la prédication de sa Parole et aux Sacremens.
Ceux qui prenent loisir de jetter les yeux ça et là pour contempler les images, monstrent qu'ils ne sont guères affectionnez à l'addresse que Dieu leur donne. Mais encores je demande à ces bons docteurs, quels sont ces idiots qui ne peuvent estre enseignez que par images : ils n'en peuvent alléguer d'autres, sinon ceux que noslre Seigneur advoue pour ses disciples, et ausquels il fait cest honneur de révéler ses secrets célestes : comme il commande qu'ils leur soyent communiquez. Je confesse, selon que les choses sont aujourd'huy, qu'il s'en trouvera beaucoup qui ne se peuvent passer de tels livres, c'està-dire d'idoles. Mais d'où vient, je vous prie, ceste stupidité, sinon qu'ils se sont prhiez de ceste saincte doctrine, laquelle estoit propre à les enseigner? Et defaict, les prélats de l'Eglise n'ont eu autre raison de résigner aux idoles l'office d'enseigner, sinon d'autant qu'eux estoyenl muets. S. Paul tesmoigne que Jésus Christ nous est peinct au vif par la prédication de l'Evangile, voire crucifié devant nos yeux1 : dequoy donc servoit-il d'eslever aux temples tant de croix de pierre et de bois, d'or et d'argent, si cela eust esté bien imprimé au peuple, que Christ a esté crucifié pour porter noslre malédiction en la croix? pour effacer nos péchez par son sacrifice? nous laver par son sang, et nous réconcilier à Dieu son Père? Car de ceste simple parole on eust peu plus profiter vers les simples, que de mille, croix