LIVRE I, CHAPITRE XI
de bois ou de pierre. Quant à celle d'or et d'argent, je confesse que lesavaricieux y seront plus attentifs qu'à nulles paroles de Dieu.
S Quant à l'origine et source des idoles, on tient ce qui est escrit au livre de Sapience comme résolu : C'est que ceux qui ont voulu honorer les morts qu'ils avoyent aimez, ont commencé ceste superstition, leur faisans quelque remembrance, afin qu'on eust toujours mémoire d'eux1. Or je confesse que ceste mauvaise et perverse façon a esté fort ancienne : et ne nie pas que ce n'ait esté comme un flambeau, pour allumer tousjours plus la rage des hommes à se desborder en idolâtrie. Toutesfois je ne confesse pas que c'ait esté la première fontaine : car il appert par Moyse que les idoles ont esté en usage long temps au paravant que ceste folle ambition de consacrer des images aux trespassez régnast entre les hommes. Quand il récite que Rachel desroba les idoles de son père, il parle comme d'un vice tout commun2.
Donton peut veoir que l'espritde l'homme est une boutique perpétuelle et de tout temps pour forger idoles. Le monde fut renouvelé après le déluge comme par une seconde naissance, toutesfois il ne s'est point passé long temps que les hommes ne controuvassent des dieux à leur fantasie : mesmes il est vray-semblable que desjù du vivant de ce sainct Patriarche les successeurs se sont adonnez à idolâtrie : tellement qu'avec grande tristesse il a veu de ses propres yeux la terre qui n'aguères avoit esté purgée de ces pollutions, par un si horrible jugement estre derechef souillée d'idoles. Car Tharé et Nachor devant qu'Abraham fust nay servoyent desjà aux faux dieux , comme le tesmoigne Josué3. Puis que la lignée de Sem s'est si tost abastardie, que jugeronsnous de la race de Cam, laquelle desjà de long temps estoit maudite en la personne de son père? Voilà que c'est : l'entendement humain, comme il est remply d'orgueil et témérité, prend l'audace d'imaginer Dieu tel que son appréhension le porte ; et selon qu'il est lourd et comme
1) Sapience XIV, 3) Josué XXIV, ï.
2) Gcn. XXXI, 19.
accablé d'ignorance brutale, il conçoit au lieu de Dieu toute vanité et je ne say quels fantosmes. Avec tous ces maux il y a l'outrecuidance, qu'il ose attenter d'exprimer au dehors les folies qu'il a conceu en soy touchant de Dieu. Parquoy l'esprit humain engendre les idoles, et la main les enfante. Que. telle soit la source d'idolâtrie, asçavoir que les hommes ne croyent point que Dieu leur soit prochain, sinon qu'ils l'ayent présent d'une, façon chamelle, il appert par l'exemple du peuple d'Israël. Nous ne savons, disoyenl-ils, qu'il est advenu à Moyse : pourtant qu'on nous face des dieux qui marchent devant nous *. Ils cognoissoyent bien que celuy qui leur avoit fait sentir sa vertu en tant de miracles, estoit Dieu : mais ils ne se fioyent pas qu'il leur fust prochain, s'ils ne voyoyent à l'œil quelque figure corporelle de luy, qui leur fust comme lesmoignage de sa conduite. En somme, ils vouloyent avoir quelque image qui les menast à Dieu : et l'expérience monstre tous les jours cela, que la nature des hommes ne se peut tenir quoye jusques à ce qu'elle ait rencontré quelque masque ou fantosme, respondant à sa folie, pour s'y esjouir comme en la remembrance de Dieu. Et n'y a eu aage depuis la création du monde, auquel les hommes pour obéir à ceste cupidité insensée, ne se soyent dressez des signes et figures, ausquelles ils ont pensé que Dieu se monstrast à eux. 9 Or il faut que telles imaginations ameinent quant et quant une sotte dévotion d'adorer les images : et de faict, quand les hommes ont pensé qu'ils voyoyent Dieu ou sa remembrance aux images, ils l'ont là aussi honoré. Et en la tin, ayans là fichez leurs yeux et leurs sens, ils s'y sont abestis, estans ravis en admiration, comme s'il y eust eu quelque divinité. Il appert donc que les hommes ne se jettent point à faire honneur aux idoles, qu'ils n'ayent jà conceu quelque opinion lourde et charnelle : non pas d'estimer que les idoles soyent dieux, mais en imaginant qu'il y habite quelque vertu divine. Par ainsi ceux qui s'adonnent à adorer les simulachres , soit qu'ils se proposent
I) Exode XXXII, 1.
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d'adorer là Dieu ou sesSaincts, sont desjà ensorcelez de superstition. Parquoy Dieu non-seulement a défendu de faire statues pour représenter sa majesté, mais aussi de consacrer aucuns tiltres ne pierres qui fussent dressées pour y faire adoration. Par une mesme raison, au second précepte de la Loy a esté adjousté de ne point adorer les images. Car si tost qu'on a inventé quelque forme visible à Dieu, on y attache sa vertu : d'autant que les hommes sont si stupides, d'enclorre Dieu où ils ont imaginé sa présence : pourtant il est impossible qu'ils n'adorent là mesme. Et ne peut chaloir s'ils adorent l'idole simplement, ou Dieu en l'idole : car c'est tousjours idolâtrie, quand on présente à l'idole quelque service divin, sous quelque couleur que ce soit. Et pource que Dieu ne veut point estre servi par superstition, tout ce qu'on attribue à l'idole luy est ravy et desrobé. Que tous ceux qui cherchent des malheureuses cavillations pour maintenir les idolâtries de la Papauté, pensent bien à cecy. Il est certain que la vraye religion a esté confuse et comme anéantie de long temps par les choses exécrables qui se sont commises : et toutesfois telles abominations trouvent des advocats tant et plus pour les maintenir. Les images, disent-ils, ne sont point tenues pour Dieu. Je respon que les Juifs n'estoyent pas si despourveus de sens, qu'ils ne sceussent que c'estoit Dieu qui les avoit tirez d'Egypte, devant qu'ils forgeassent le veau. Mesme quand Aaron publia que c'estoyent les dieux qui les avoyent délivrez, ils s'y accordoyent sans difficulté : signifians par cela qu'ils se vouloyent bien tenir à Dieu qui avoit esté leur rédempteur, moyennant qu'ils eussent sa remembrance en la figure du veau. Nous ne devons pas aussi penser que les Payens eussent esté si sots, qu'ils ne cognussent que Dieu estoit autre chose qu'une pièce de bois ou de pierre : car ils changeoyent les simulachres selon que bon leur sembloit, retenans tousjours lesmesmes dieux. D'avantage chacun de leurs dieux avoit plusieurs simulachres : néantmoins ils ne disoyent point pour cela qu'un dieu fust divisé. Finalement ils consacroyent jour-
nellement nouvelles idoles, et leur intention n'estoit pas de faire des dieux nouveaux. Qu'on lise les excuses que sainct Augustin récite avoir esté prétendues par les idolâtres de son temps1: c'est ce que les plus idiots respondoyent, qu'ils n'adoroyent pas ceste forme visible qu'on leur reprochoit estre leurs dieux, mais la divinité qui habitoit là invisiblement. Quant à ceux qui estoyent les plus purs, ils respondoyent, comme il dit, qu'ils n'adoroyent ne l'idole, ne l'esprit figuré par icelle : mais que sous ceste figure corporelle, ils avoyent seulement un signe de ce qu'ils devoyent adorer. Néantmoins tous les idolâtres qui furent jamais, tant Juifs que Payens, ont esté abruvez de ceste fantasie que nous avons dite: c'est que ne se contentans point d'avoir cognu Dieu spirituellement, ils en ont voulu avoir une cognoissance plus familière par images visibles. Or après avoir ainsi contrefaictDieu, il n'y a eu nulle fin, jusques à ce qu'estans aveuglez de diverses illusions les unes sur les autres, ils ont pensé que Dieu ne vouloit monstrer sa vertu que sous les images. Cependant les Juifs avoyent ce propos, d'adorer sous leurs simulachres le Dieu éternel, créateur du ciel et de la terre : les Payens aussi cuidoyent bien adorer leurs dieux habitans au ciel.
10 Ceux qui veulent nier que cela n'aist esté fait par cy-devant, et ne se face encore à présent, sont menteurs par trop effrontez. Car pourquoy est-ce qu'on s'agenouille devant les images? Pourquoy est-ce qu'on se tourne vers icelles en voulant prier Dieu, comme pour approcher de ses aureilles. Car ce que dit sainct Augustin est très vray2, Que nul ne peut prier ou adorer regardant ainsi vers les simulachres, qu'il ne soit touché comme s'il estoit exaucé de là, ou qu'il n'espère de là ce qu'il demande. D'avantage pourquoy font-ils si grande différence entre les simulachres d'un mesme dieu? Car laissant là un crucifix, ou une image de leur nostre dame, ou n'en tenans point grand conte, ils mettent leur dévotion à une autre. Pourquoy est-ce
1) Sur lo.Ps.CXV.
2) Sur lePs.CXV.