LIVRE I, CHAPITRE XI
qu'ils trottent si loin en pèlerinage pour veoir un marmouset, duquel ils ont le semblable à leur porte? et pourquoy est-ce qu'aujourd'huy ils combatent si furieusement pour leurs idoles, les maintenans a feu et à sang, en sorte qu'ils aimeroyent mieux que la majeslé de Dieu fust abolie, quede souffrir leurs temples vuides de tels fatras? Encore ne raconté-je pas les plus lourdes sottises du commun populaire, lesquelles sont infinies, et régnent mesme en ceux qui se réputent bien sages : seulement je parle de ce qu'ils allèguent, en se voulant excuser d'idolâtrie. Nous ne les appelons pas, disent-ils, nos dieux. Autant en pouvoyent dire anciennement les Juifs et les Payens : et de faict ils avoyent bien ces répliques en la bouche : néantmoins les Prophètes ne cessoyent de leur reprocher qu'ils paillardoyent avec le bois et la pierre, seulement pour les superstitions qui se commettent aujourd'huy entre ceux qui se nomment Chrestiens : asçavoir qu'ils honoroyent Dieu charnellement, se prosternans devant les idoles.
11 Je n'ignore pas et ne veux dissimuler, qu'ils ont une autre distinction plus subtile, de laquelle nous traitterons encores cy-après plus au long : c'est qu'ils se couvrent que l'honneur qu'ils font à leurs images est de Dulie , non point de Latrie : comme s'ils disoyent que c'est service, et non pas honneur. Parquoy il leur semble qu'ils sont innocens, n'estans que serviteurs de leurs idoles : comme si le service n'emportoit pas plus que la révérence. Qui plus est, cherchans une cachette frivole sous les mots Grecs de Latrie et de Dulie, lesquels ils n'entendent point : ils se contredisent le plus follement du monde : car comme ainsi soit que Latreuein en Grec ne signifie que Révérer, ce qu'ils disent vaut autant comme s'ils confessoyent qu'ils révèrent leurs images sans révérence, et qu'ils les honorent sans les honorer. Et ne faut point qu'ils répliquent que je les surpren cauteleusement sur le mot : car ce sont-ils qui cherchenld'esblouir lesyeux des simples ignorans, et ce pendant descouvrent leur bestise.Toutesfois quand ils seroyent les plus éloquens du monde, si ne feront-
ils jamais tant par leur belle rhétorique, qu'une mesme chose soyent deux. Laissons les mots à part. Quant au faict, qu'ils nous monstrent en quoy et comment ils diffèrent des anciens idolâtres pour n'estre point tenus semblables à eux. Car comme un adultère, ou un meurtrier n'eschapperapas en desguisant les crimes par noms estranges : aussi il n'y a nul propos que ceux-ci, en forgeant des noms à la volée soyent absous : et que ce pendant ils ressemblent, en la chose ou au faict les anciens idolâtres, lesquels euxmesmes sont contrains de condamner.
Or tant s'en faut que leur cause soit séparée, que plustost la source de tout le malestune folle convoitise qu'ils ont eue de les ensuivre, se forgeans en leurs esprits des remembrances pour figurer Dieu, et puis les bastissans de leurs mains.
12 Toutesfois je ne suis pas tant scrupuleux, de juger qu'on ne doive endurer ne souffrir nulles images : mais d'autant que l'art de peindre et tailler sont dons de Dieu, je requier que l'usage en soit gardé pur et légitime : afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour sa gloire et pour leur bien, ne soit perverti et poilu par abus désordonné : et non-seulement cela, mais aussi tourné en nostre ruine. Je n'estime pas qu'il soit licite de représenter Dieu sous forme visible, pource qu'il a défendu de ce faire : et aussi pource que sa gloire est d'autant desfigurée et sa vérité falsifiée. Et afin que nul ne s'abuse, ceux qui ont leu les anciens Docteurs, trouveront que je suis de trèsbon accord avec eux en cela. Car ils ont réprouvé toutes figures de Dieu, comme desguisemens profanes. S'il n'est point licite de figurer Dieu par effigie corporelle, tant moins sera-il permis d'adorer une image pour Dieu, ou d'adorer Dieu en icelle. Il reste donc qu'on ne peinde et qu'on ne taille sinon les choses qu'on voit à l'œil. Par ainsi, que la majesté de Dieu, qui est trop haute pour la veue humaine, ne soit point corrompue par fantosmes, qui n'ont nulle convenance avec elle. Quant à ce qui est licite de peindre ou engraver, il y a les histoires pour en avoir mémorial : ou bien figures, ou médales de bestes, ou villes,
ou pays. Les histoires peuvent proufiter de quelque advertissement , ou souvenance qu'on en prend : touchant du reste, je ne voy point à quoy il serve, sinon à plaisir. Et toutesfois il est notoire que les images qu'on a en la Papauté, sont quasi toutes de ceste façon : dont il est aisé de voir qu'elles ont esté dressées non point de jugement rassis et considéré, mais d'une sotte convoitise et desraisonnable. Je laisse à dire pour le présent combien elles sont faites mal à propos, quelles absurditez on y voit, et quelle licence les peintres et tailleurs se sont donnez à y faire des badinages plus que ridicules , comme j'en ay desjù touché : seulement je dy, encores que ces vices n'y fussent point, qu'elles ne sont point faites pour enseigner.
4 3 Mais laissans ceste distinction , voyons comme en passant, s'il est expédient d'avoir des images aux temples de Chrestiens : soit qu'elles contienent déclaration d'histoire, ou qu'elles monstrent seulement quelque effigie d'homme ou de femme. Pour le premier, si l'authorité de l'Eglise ancienne a quelque vigueur entre nous, notons que par l'espace de cinq cents ans ou environ, du temps que la Chrestientéestoit en sa vigueur, et qu'il yavoit plus grande pureté de doctrine, les temples des Chrestiens ont communément esté nets et exemptez de telle souilleure. Ainsi, depuis que le ministère de l'Eglise s'estabastardi, on s'est avisé de forger des images pour orner les temples. Je ne disputeray point quelles raisons ont eu les premiers autheurs de ceste invention :
mais si on compare un aage avec l'autre, l'intégrité de ceux qui se sont passez d'images, mérite bien d'estre prisée au prix de la corruption qui est survenue depuis. Or je vous prie, qui est-ce qui pensera que ces saincts Pères eussent privé à leur escientl'Eglised'unechose, qu'ils eussent cognu luy estre utile et salutaire ? Mais . au contraire, pouree qu'ils voyoyent qu'il n'y avoit nulle utilité, et danger apparent de beaucoup de grans maux, ils l'ont rejettée par bonne prudence et a\is , plustost que laissée par oubly ou nonchalance. Ce que sainct Augustin lesmoigne clairement, en disant qu'on ne peut colloquer
les images en sièges hauts et honorables, pour estre regardées de ceux qui prient et adorent, qu'elles n'attirent le sens des infirmes, comme si elles avoyent sens et âme1. Item en un autre passage2. La figure des membres humains qu'on voit aux idoles, contraint l'esprit des hommes à imaginer qu'un corps qu'il voit semblable au sien, est vivant, etc. Item, Les simulachres ont plus de vertu à courber les povres âmes, en ce qu'ils ont bouches, yeux, aureilles et pieds, qu'ils n'ont à les redresser, en ce qu'ils ne parlent, ne voyent, n'oyent et ne cheminent point. Et il est bien vray-semblable que pour ceste cause S.Jean nous exhorte de nous garder nonseulement de l'idolâtrie, mais aussi des idoles3. Et de faict,nous avons par l'horrible rage, dont la religion a esté renversée partout, expérimenté trop plus qu'il ne seroit de besoin, que si tost qu'il y a des images en un temple, c'est comme une banière dressée pour attirer les hommes à idolâtrer. Car la folie de nostre entendement ne se peut tenir qu'elle ne décline et descoule comme eau à sottes dévotions et superstitieuses. Et encores que les dangers n'y fussent pas si apparens, si estce qtfe quand je considère à quel usage les temples sont dédiez et ordonnez, il me semble que c'est chose mal séante à leur saincteté, qu'on y mette d'autres images que celles que Dieu a consacrées par sa Parole, lesquelles ont sa vraye marque imprimée. J'enten le Baptesme et la saincte Cène du Seigneur, avecques les cérémonies : ausquelles nos yeux doivent estre si attentifs, et tous nos sens si bien affectionnez, qu'il ne soit plus question d'appéter images forgées à la fantasie des hommes. Voilà le bien inestimable pour lequel les Papistes s'escarmouchent tant, qu'il leur semble qu'il n'y ait nulle récompense qui vaille un marmouset guignant de travers, et faisant la mine tortue.
14 Cest argument seroit desjà assez amplement déduit, n'estoitque les Papistes nous barbouillent, mettans en avant le Concile de Nicène : non pas le grand Concile qui fut assemblé sous Constantin
1) Epis!. XLVt.
3) 1 Jean V,2t.
2) Sur le Ps. CXV.