LIVRE I, CHAPITRE XIII
les bénéfices de Dieu', mais que de luymesme nous les recevons. Ceste cognoissance qui gist en pratique et expérience, est beaucoup plus certaine que toutes spéculations oisives; car l'âme tidèle recognoist indubitablement, et par manière de dire, touche à la main la présence de Dieu, là où elle se sent vivifiée, illuminée, sauvée, justifiée et sanctifiée.
U Pourtant il faut user de mesme probationpourconfermer la divinité du sainct Esprit. Le tesmoignage de Moyse en l'histoire de la création n'est pas obscur : c'est que l'Esprit de Dieu estoit espandu sur les abysmes, c'est à dire ceste masse confuse des élémens1. Car il signifie que non-seulement la beauté du monde telle qu'on la voit maintenant ne se pourroit maintenir en estât sans la vertu de l'Esprit : mais qu'il a falu mesme qu'en ce gros amas sans forme ni ordre l'Espritbesongnast, à ce qu'elle ne fust point anéantie incontinent. Pareillement ce qui est dit en Isaïe n'est sujet à nulle cavillation. L'Eternel m'a envoyé et son Esprit2. Car par ces mots il a attribué au sainct Esprit l'authorité d'envoyer les Prophètes:
ce qui est de l'empire souverain de Dieu. Mais la meilleure probation, comme j'ay dit, sera de nostre expérience familière. Car ce que l'Escriture luy attribue, et ce que nous expérimentons chacun de nous par effect, est bien eslongné des créatures : car c'est luy qui est espandu par tout, qui soustient et vivifie toutes choses au ciel et en la terre, et leur donne vigueur. Desjà, en ce qu'il n'est restreint en nul lieu ne limites, il est exempté du nombre des créatures : mais d'inspirer essence, vie et mouvement à toutes choses par sa vertu, c'est une chose notoirement divine. D'avantage si la régénération qui nous ameine à la vie incorruptible, surmonte en excellence Testât de ceste vie, que devons-nous juger de celuy par lequel nous sommes régénérez? Or que le sainct Esprit soit autheur de la nouvelle vie, et non pas d'une vigueur empruntée, mais qui luy est propre :
l'Escriture le démonstre en plusieurs passages : mesmes que c'est par son opéra-
1) Gen. I, 2.
2) ls. XLVIII, 16.
tion que nous sommes conduits à la vie céleste. Brief, tous les offices qui compétent droictement à la Divinité luy sont attribuez comme au Fils. C'est luy qui sonde les profonds secrets de Dieu, lequel n'a point de conseiller entre les créatures1, qui donne sagesse et grâce de parler 2: comme ainsi soit que Dieu prononce par Moyse, que c'est à luy seul de ce faire3 : c'est par luy que nous participons avec Dieu pour sentir sa vertu, à ce qu'elle nous vivifie : nostre justification aussi est son ouvrage : c'est de luy que procède force, saincteté, vérité, grâce, et tout ce qu'on peut penser de bien ; car il n'y a qu'un seul Esprit, dont toute largesse et diversité des dons célestes descoulent sur nous. Car c'est bien une sentence notable, combien que les dons de Dieusoyent distinguez, et aussi qu'ils soyent départis à chacun selon sa mesure : que toutesfois c'est un nusme Esprit, qui nonseulement en est la source et le commencement, mais aussi l'autheur4. Sainct Paul n'eust jamais ainsi parlé, s'il n'eust cognu la vraye divinité au sainct Esprit. Ce qu'il exprime encore tantost après, disant, Un seul et mesme Esprit distribue tous biens selon qu'il veut. Si ce n'estoit une subsistence qui résidast en Dieu, sainct Paul ne l'eust pas constitué juge pour disposer à sa volonté. Parquoy il n'y a doute qu'il ne l'eslève en authorité divine : et. par ce moyen afferme que c'est une hypostase de l'essence de Dieu.
15 Mesme quand l'Escriture parle de luy, elle use bien du nom de Dieu, car sainct Paul conclud que nous sommes temples de Dieu, 'd'autant que son Esprit habite en nous5 : ce qui ne se doit légèrement passer. Car comme ainsi soit que nostre Seigneur nous promet tant de fois qu'il nous eslira pour son temple et tabernacle, ceste promesse n'est pas autrement accomplie en nous, sinon d'autant que son Esprit y habite. Certes comme dit sainct Augustin, s'il nous estoit commandé d'édifier au sainct Esprit un temple matériel de pierre et de bois, ce seroit une claire approbation de sa divinité, entant que cest
1) 1 Cor. II, 10, 16. 2)1 Cor. XII, 10.
3) Eï. IV, 11. 4)1 Cor. XII, 41 et autres suivans.
5) 1 Cor. 111 17; VI, 19 , 2 Cor. VI, 16.
honneur n'est dru qu'à Dieu1. Or combien cest argument est-il plus clair, que nonseulement nous luy devons faire des temples, mais nous-mesmes nous luy sommes pour temples ? Et de faict l'Apostre en un mesme sens nous appelle maintenant temple deDieu, maintenant temple de son Esprit. Et sainct Pierre reprenant Ananias de ce qu'il avoit menty au sainct Esprit, dit qu'il n'a point menty aux hommes, mais à Dieu2. Item où Isaïe introduit le Seigneur des armées parlant, sainct Paul dit que c'est le sainct Esprit qui parle3. Qui plus est, au lieu que les Prophètes protestent que ce qu'ils mettent en avant, est du souverain Dieu, Jésus-Christ et les Apostres rapportent le tout au sainct Esprit. Dont il s'ensuit qu'il est le Dieu éternel qui a gouverné les Prophètes. Et là où Dieu se complaind qu'il a esté provoqué à ire par l'obstination du peuple, Isaïe dit que l'Esprit de Dieu a esté contristé*. Finalement si Dieu en pardonnant à ceux qui auront blasphémé contre son Fils, réserve le blasphème contre le sainct Esprit comme irrémissible : il faut bien que l'Esprit ait en soy majesté Divine, laquelle ne se peut amoindrir ny offenser sans commettre crime énorme.
C'est de propos délibéré que je laisse plusieurs tesmoignages, desquels les Anciens ont usé. Il leur a semblé favorable d'alléguer du Pseaume, Les cieux ont esté establispar la parole deDieu, et tout leur ornement par l'Esprit de sa bouche5 : et ont cuidé gagner par ce moyen que le monde a esté créé par l'Esprit comme parle Fils : mais puis que c'est un style accoustumé aux Pseaumes, de répéter une chose deux fois, et qu'en Isaïe l'Esprit de la bouche vaut autant comme la parole, ceste raison estdébile6. Pourtant j'ay voulu sobrement toucher ce qui pouvoit contenter nostre foy, et luy donner repos asseuré. 16 Or selon que Dieu à l'advénement de son Fils unique s'est plus clairement manifesté, aussi les trois personnes ont esté alors mieux cognues : combien qu'un seul tesmoignagechoisy d'entre plusieurs
1) Angust., Âd Maximinum, ép. LXVI.
S) Acl. V, 3, *.
3) ls. VI, 9 ; Aet. XXVIII, 25, 26.
*) ls. LXlII,IO,Matth. XI!, 31 ; Marc 111,29 ; Luc XII, 10.
S) Ps. XXX, G. 6 Is.Xl, K.
nous suffira. Sainct Paul conjoint tellement ces trois, Dieu, la Foy, et le Baptesme1, qu'il tire argument de l'un à l'autre : concluant puisqu'il n'y a qu'une foy, qu'il n'y a qu'un seul Dieu : et puis qu'il n'y a qu'un Baptesme, qu'il n'y a aussi qu'une foy. Si doncques par le Baptesme noussommèsintroduitsenlafoyd'unseul Dieu, pour l'honorer, il nous faut tenir pourvray Dieu celuy au nom duquel nous sommes baptisez. Et n'y a doute que nostre Seigneur Jésus commandant de baptizer au nom du Père et du Fils et du sainct Esprit, n'ait voulu déclairer que ceste clarté de cognoistre trois personnes devoit luire en plus grande perfection qu'au paravant*. Car cela vaut autant à dire que baptizer au nom d'un seul Dieu, lequel est maintenantévidemment apparu, au Père, au Fils et au sainct Esprit. Dont il s'ensuit qu'il y a trois personnes résidentes en l'essence de Dieu, esquelles Dieu est cognu. Et de faict, puis que la foy ne doit point regarder çà et là , ne faire plusieurs discours, mais s'addresser à Dieu seul , s'y tenir et arrester du tout : delà il est facile à recueillir, que s'il y avoit plusieurs espèces de foy, il faudroit qu'il y eust plusieurs dieux. Et qu'est-ce là autre chose que tesmoigner clairement les trois estre un seul. Dieu? Or si cela doit estre résolu entre nous, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, nous concluons que le Fils et le sainct Esprit sont la propre essence divine. Pourtant les Arriensestoyent fort esgarez en leur sens, lesquels en concédant à Jésus-Christle tiltre de Dieu, luyostoyent la substance divine. Les Macédoniens aussi estoyent transportez de semblable rage, lesquels ne vouloyent entendre par le sainct Esprit, que les donsde grâce que Dieu distribue aux hommes. Car comme sagesse, intelligence, prudence, force et autres vertus procèdent de luy : aussi d'autre part il est seul l'Esprit de prudence, sagesse, force et toutes autres vertus: et n'est pasdivisé selon la distribution diverse des grâces, mais demeure tousjours en son entier : combien que les grâces se distribuent diversement, comme dit l'Apostre3.
4 7 D'autre part, l'Escrilure nous dé-
))Ephés. IV. S.
3) ) Cor. XU, M,
2) Mallh. XXVIII, )9.