LIVRE I, CHAPITRE XIII
monstre quelque distinction entre le Père et sa Parole, entre la Parole et le sainct Esprit, laquelle loulesfois nous devons considérer avec grande révérence et sobriété, comme la grandeur du mystère nous admonnesle. Pourtant la sentence de Grégoire Nazienzène me plaist fort , Je n'en puis, dit-il concevoir un, que trois ne reluysent à Pentourdemoy : et n'en puis discerner trois, qu'incontinent je ne soye réduit à un seul1. Il nous faut doncques garder d'imaginer une trinité de personnes en Dieu, laquelle détiene nostre intelligence, ne la réduisant point à ceste unité. Certes ces vocables du Père, et du Fils et de l'Esprit, nous dénotent une vraye distinction : afin qu'aucun ne pense que ce sont divers tiltres qui s'attribuent à Dieu pour le signifier simplement en plusieurs manières : mais nous avons à observer que c'est une distinction, et non pas une division. Les passages que nous avons alléguez monstrent assez que le Fils a sa propriété distincte du Père : car il n'eust pas esté Parole en Dieu, sinon qu'il fust autre que le Père : et n'eust point eu sa gloire avec le Père, sinon qu'il fust distingué d'avec luy. Derechef, le Fils se distingue du Père, quand il dit qu'il y en a un autre duquel il a tesmoignage*. Et ainsi se doit prendre ce qui est dit ailleurs, que le Père a créé toutes choses par sa Parole : ce qui ne se pouvoit faire qu'il n'y eust quelque différence entrelePèreetleFils. D'avantage le Père n'est pas descendu en terre, mais celuy qui estoit sorty de luy : il n'est pas mort ne ressuscité, mais celuy qui avoit esté par luy envoyé. Et ne faut pas dire que ceste distinction a eu son origine depuis que le Fils a pris chair, veu qu'il est notoire qu'auparavant le Fils unique a esté au sein du Père3. Car qui osera dire qu'il y soit lors entré quand il est descendu du ciel pour prendre nostre humanité? Il y estoit doncques dés le commencement, régnant en gloire. La distinction du sainct Esprit d'avec le Père nous est signifiée , quand il est dit qu'il procède du Père : d'avec le Fils, quand il est nommé autre : comme quand Jésus-Christ dénonce qu'il
() [n Sermone de jacro 6<jp;ismo.
2) Jean V, 32 ; VIII, 16, et aulre part.
3) Jean I, 18.
y viendra un autre Consolateur, et en plusieurs autres passages l.
4 8 Or pour exprimer la nature de ceste distinction , je ne say s'il est expédient d'emprunter similitudes des choses humaines. Les Anciens le fonthien aucunesfois : mais semblablement ils confessent que tout ce qu'ils en peuvent dire n'approche pas beaucoup. Pourtant je crains d'entreprendre rien en cest endroit de peur que si je disove quelque chose qui nevinstpas bien à propos, je donnasse occasion de mesdire aux meschans, ou aux ignorans de s'abuser. Néanlmoins il ne convient pas dissimuler la distinction laquelle est exprimée en l'Escriture : c'est, qu'au Père le commencement de toute action, et la source et origine de toutes choses est attribuée : au Fils, la sagesse, le conseil et l'ordre de tout disposer: au sainct Esprit, la vertu et efficace de toute action. Outreplus, combien que l'éternité du Père soit aussi l'éternité du Fils et de son Esprit, d'autant que Dieu n'a jamais peu estre sans sa sapience et vertu, et qu'en l'éternité il ne faut chercher premier ne second : toutesfois cest ordre qu'on observe entre le Père, le Fils et le sainct Esprit n'est pas superflu, que le Père soit nommé le premier : après le Fils, comme venant de luy : puis le Sainct- Esprif, comme procédant des deux. Car mesme l'entendement d'un chacun encline là naturellement, de considérer premièrement Dieu, en après sa sapience, finalement sa vertu, par laquelle il met en exécution ce qu'il a déterminé. Pour laquelle cause le Fils est dit estre produit du Père seulement, l'Esprit de l'un et de l'autre : ce qui est souventes fois répété en l'Escriture, mais plus clairement au huitième des Romains qu'en nul autre passage : où le sainct Esprit est indifféremment appelé maintenant l'Esprit de Christ, maintenant de celuy qui a ressuscité Christ des morts: et ce à bon droit. Car sainct Pierre aussi tesmoigne que c'a esté l'Esprit de Christ par lequel ont parlé les Prophètes, comme ainsi soit que l'Escriture souvent enseigne que c'a esté l'Esprit du Père 2.
I) Jean XIV, 6; XV, M; XIV, 16. 2) 2 Pierre I, 21.
19 Or tant s'en faut que cesle distinction eontreviene à l'unité de Dieu, que plustosl on peut prouver le Fils estre un raesme Dieu avec le Père, d'autant qu'ils ont un mesme Esprit : et que l'Esprit n'est point une diverse substance du Père et du Fils, d'autant qu'il est leur Esprit. Car en chacune personne toute la nature divine doit estre entendue, avec la propriété qui leur compète. Le Père est totalement au Fils, et le Fils est totalement au Père, comme luy-mesme l'afferme, disant, Je suis en mon Père, et mon Père en moy1. Pourtant tous les Docteurs Ecclésiastiques n'admettenlaucunedifférence, quant à l'essence, entre les personnes. Par ces mots, dit sainct Augustin, dénotans distinction, est signifiée la correspondance que les personnes ont l'une à l'autre, non pas la substance, laquelle est une en toutes les trois. Selon lequel sens il faut accorder les sentences des Anciens, lesquelles sembleroyent autrement contredire. Car aucunesfois ils appellent le Père commencement du Fils, aucunesfois ils enseignent que le Fils a son essence et divinité de soy-mesme, voire et qu'il est un mesme commencement avec le Père. Sainct Augustin monstre en un autre passage bien et facilement la cause de ceste diversité, parlant ainsi, Christ est appelé Dieu, au regard de soy : au regarddu Père, il est appelé Fils. Derechef, Le Père quant à soy est nommé Dieu : au regard du Fils, il est nommé Père. Entant qu'il est nommé Père au regard du Fils, il n'est point Fils : et le Fils semblablement.au regard du Père, n'est point Père. Mais entant que le Père, au regard de soy est nommé Dieu, et le Fils semblablement: c'est un mesme Dieu. Pourtant quand nous parlons du Fils simplement sans regarder le Père, ce n'est point mal parlé ny improprement, de dire qu'il a son estre de soy-mesme : et pour ceste cause qu'il est le seul commencement. Quant nous touchons la correspondance qu'il a avec le Père, nous disons que le Père est son commencement. Tout le cinquième livre de sainct Augustin de la Trinité ne tend qu'à expliquer cest article, et le plus seur est
I) Jean XIV, 10.
de s'arrester à la correspondance, selon qu'il la déduit, qu'en se fourrant par subtilité plus profond en ce haut secret, s'esgarer en plusieurs vaines spéculations l. 20 Parquoy ceux qui aiment sobriété et se contentent de la mesure de foy, auront ici en brief ce qui leur est utile d'entendre : asçavoir, quand nous prolestons de croire en un Dieu, que sous ce nom est entendue une simple essence, sous laquelle nous comprenons trois personnes ou hyposlases : et ainsi toutesfois et quanles que le nom de Dieu est prins absolument et sans rien déterminer, le Fils et le sainct Esprit y sont aussi bien comprins que le Père : mais quand le Fils est conjoinct avec le Père, lors la correspondance de l'un à l'autre doit avoir lieu, qui ameine avec soy la distinction des personnes. Or pource que les propriétez emportent quelqueordre: comme que le commencement et origine soit au Père : à ceste raison quand il est parlé du Père et du Fils ou de l'Esprit ensemble, le nom de Dieu est spécialement attribué au Père. En ceste manière l'unité de l'essence est gardée, et l'ordre est retenu, lequel toutesfois ne diminue rien de la déité du Fils et de l'Esprit. Et de faict, puis que desjà nous avons veu que les Apostres enseignent Jésus-Christ estre le mesme Dieu éternel lequel Moyse et les Prophètes ont presché, il faut tousjours revenir à ceste unité d'essence : et par conséquent ce nous est un sacrilège détestable de nommer le Fils un autre Dieu que le Père, pource que le nom simple, de Dieu ne reçoit nulle comparaison, et qu'on ne peut dire que Dieu quant à soy ait quelque diversité pour estre ceci et cela. Or que le nom de Dieu éternel prins absolument appartiene à Jésus- Christ, il appert encores par les mots de sainct Paul, J'ay prié trois fois le Seigneur : car après avoir récité la response de Dieu, Ma grâce te suffit, il adjouste tantost après, Afin que la vertu de Christ habite en moy2. Car il est certain que ce nom de Seigneur est là mis pour Dieu
1) Vide August., Homil. de temp., XXXVIII ; De Trinit.
et cnlumb., ad l'osent., ep. CLXXIV Cjrillus, De Trinit.,
lib. VII ; Idem, lib. III. — Dial. August. in Psalm. CIX ; et Tract, in Joann., XXXIX ; August., m Psalm. LXVIII.
2) 2 Cor. XII, 9.