LIVRE I, CHAPITRE XIII
éternel : par ainsi de le restreindre à la personne «lu Médiateur, ce seroit une cavillation frivole et puérile, veu que la sentence est pure et simple, et ne comparepasle l'ère avec le Fils. Et nous servons ipie les Apostres,tsuyvans la translation Grecque, ont lousjours mis ce nom de Seigneur au lieu du nom Hébraïque Jéhova, qu'on appelle Ineffable. Et pour ne chercher exemple plus loin, ce passage convient du tout avec celuy de Joël qui est allégué par sainct Pierre, Quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé1. Quand cemesme nom est attribué en particulier au Fils, nous verrons en son lieu que la raison est diverse. C'est assez pour ceste beure de sçavoir que sainct Paul ayant prié Dieu absolument en sa majesté, adjouste incontinent le nom de Christ. Et de t'aiet, Dieu en son entier est appelé Esprit par Christ : car rien n'empescbe que toute l'essence de Dieu ne soit spirituelle, en laquelle soyent comprins le Père, le Fils et le sainct Esprit : qui est assez patent et facile par l'Escriture. Car comme Dieu est là nommé Esprit, aussi d'autre part le sainct Esprit, entant qu'il est hypostase en toute l'essence, est appelé l'Esprit de Dieu et procédant de luy.
21 Or pource que Satan dés le commencement , atin de renverser du tout nostre foy, a esmeu de grands combats et troubles, tant sur l'essence divine du Fils et du sainct Esprit que de la distinction personnelle : et qu'en tous aages il a esmeu et poussé des esprits malins qui ont fasché et molesté les bons docteurs, aussi de nostre temps il s'efforce de remuer des vieilles estincelles pour allumer nouveau feu : il est besoin de venir au-devant de telles resveries. Jusques yci j'ay lascbé à mener par la main ceux qui se rendoyent dociles, non point de batailler contre les opiniastres : maintenant il faut maintenir contre la malice des endurcis la vérité qui a esté paisiblement uonslrée. Combien que j'appliqueray ma principale estude à asseurer les lidèltjs qui se rendront faciles à recevoir la Parole de Dieu, atin qu'ils ayent
1, Junl 11,31; Ad. Il, 16-21.
un arrest infallible. Retenons bien, que si en tous les hauts secrets de l'Escriture il nous convient estre sobres et modestes, cestuy-ci n'est pas le dernier :el qu'il nous faut bien estre sur nos gardes, que nos pensées ounos langues ne s'avancent point plus loin que les limites tle la Parole de Dieu ne s'estendent. Car comment l'esprit humain restreindra-il à sa petite capacité l'essence intinie de Dieu, veu qu'il n'a peu encores déterminer pour certain quel est le corps du Soleil, lequel néanlmoins on voit journellement? mesmes comme parviendroit-il de sa propre conduite à sonder l'essence de Dieu, veu qu'il ne cognoist point la siene propre ? Parquoy laissons à Dieu le privilège de se <-ognoistre : car c'est luy seul, comme dit sainct Hilairé, qui est tesmoin idoine de soy, et lequel ne se cognoist que par soy1. Or nous luy laisserons ce qui luy appartient, si nous le comprenons tel qu'il se déclaire, et ne nous enquestons point de luy que par sa Parole. Il y a cinq sermons de Chrysostome traitans de cest argument, lesquels n'ont peu réprimer l'audace des Sophistes, qu'ils ne se soyent desbordez à babiller sans raison ne mesure : car ils ne se sont point yci portez plus rassis qu'en tout le reste : et d'autant que Dieu a maudit leur témérité, nous devons estre advertis par leur exemple, pour bien estre résolus de ceste question, d'apporter piustost docilité que subtilité : et ne mettons point en nostre cerveau de chercher Dieu, sinon en sa Parole, de penser de luy sinon estans guidez par icelle, et n'en rien dire qui n'en soit tiré et puisé. Que si la distinction des personnes selon qu'elle est difficile à comprendre, tour.utnte quelquesuns de scrupules : qu'il leur souviene que si nos pensées se laschent la bride à faire des discours de curiosité, elles entrent en un labyrinthe : et combien qu'ils ne comprenent pas la hautesse de ce mystère, qu'ils souffrent d'estre gouvernez par la saincte Escriture.
22 De faire un long dénombrement des erreurs dunt la pureté de nostre foy a esté jadis assaillie en cest article, il
1) Dt Trinital, lib. 1.
seroit trop long et fascheux sims proufit. Plusieurs des premiers hérétiques se sont jettez aux champs pour anéantir la gloire de Dieu par des resveries si énormes, que ce leur estoit assez d'esbranler et troubler les povres idiots. D'un petit nombre d'abuseurs sont sorties plusieurs sectes, comme un menu fretin: lesquelles en partie ont tendu à dissiper l'essence de Dieu, en partie à mesler et confondre la distinction des personnes. Or si nous tenons pour bien conclu 1 ce que nous avons cy dessus monstre par l'Escriture, asçavoir que Dieu est d'une simple essence, et laquelle ne se peut diviser, combien qu'elle appartiene au Père et au Fils et au sainct Esprit : et derechef que le Père diffère par quelque propriété d'avec le Fils, et le Fils d'avec le sainct Esprit : la porte sera fermée non-seulement aux Arriens et Sabelliens, mais aussi à tous les fantastiques qui les ont précédez. Mais pource que de nostre temps quelques phrénétiques se sont aussi levez, comme Servet et ses semblables, lesquels ont tasché de tout envelopper par leurs illusions : il sera expédient dedescouvrir en brief leurs fallaces. Le nom de Trinité a esté tant odieux à Servet, voire détestable, qu'il appelle gens sans Dieu tous ceux ausquels il avoit imposé le nom de Trinitaires. Je laisse beaucoup de mots vileins, comme injures de harengères, dont ses livres sont farcis. La somme de ses resveries a esté, qu'on faisoit un Dieu de trois pièces, en disant qu'il y a trois personnes résidentes en Dieu : et que ceste trinité est imaginaire, d'autant qu'elle contrarie à l'unité de Dieu. Ce pendant il vouloit que les personnes fussent comme idées ou quelques images extérieures : et non pas résidentes en l'essence de Dieu, mais pour le nous figurer en une sorte ou en l'autre. Il adjouste, qu'au commencement il n'y avoit rien distinct en Dieu, pource que la Parole estoit aussi l'Esprit : mais depuis que Jésus-Christ est apparu, Dieu de Dieu, que de luy est descoulé un autre Dieu, asçavoir le sainct Esprit. Or combien qu'il farde quelque fois ses mensonges par allégories, comme en disant que la Parole éternelle de Dieu a esté
l'esprit de Christ en Dieu, et reluisance de son idée : item, que l'Esprit a esté une ombre de la Déité : touiesfois puis après il abolit la Déité tant du Fils que du sainct Esprit, disant que selon la me sure que Dieu dispense, il y a en l'un et en l'autre quelque portion de Dieu :
comme le mesme Esprit estant substanciellement en nous, est aussi une portion de Dieu, mesmes au bois et aux pierres. Quant à ce qu'il gergonne de la personne du Médiateur, nous le verrons en son lieu. Ce pendant ceste resverie si monstrueuse, que ce mot de Personne n'emporte sinon un regard visible de la gloire de Dieu, n'a jà besoin de longue réfutation. Car puis que sainct Jehan afferme que devant que le monde fust créé, desjà la Parole estoit Dieu, il la sépare bien loin de toutes idées ou visions1 :car si lors et de toute éternité ceste Parole estoit Dieu, et avoit sa propre gloire et clairtéavecle Père2, elle ne pouvoit estre quelque lueur se monstrant seulement par dehors, ou figurative : mais il s'ensuit nécessairement que c'estoit une vraye hypostase résidente en Dieu. Or combien qu'il ne soit fait nulle mention de l'Esprit, sinon en la création du monde : toutesfois il est là introduit non pas comme une ombre, mais comme vertu essencielle de Dieu, quand Moyse récite que la masse confuse dont les élémens ont esté formez, estoit dès lors maintenue par luy en son estât3. Il est doncques alors apparu que l'Esprit avoit esté éternel en Dieu, d'autant qu'il a végété et conservé ceste matière confuse dont le ciel et la terre devoyent estre formez : voire devant que cest ordre tant beau et excellent y fust. Certes pour lors il ne pouvoit estre image ou représentation de Dieu, selon la resverie de Servet. En un autre lieu il est contraint de descouvrir plus à plein son impiété, c'est que Dieu en sa raison éternelle décrétant d'avoir un fils visible, s'est monstre visible par ce moyen. Car si cela est vray, on ne laissera autre divinité à Jésus-Christ, sinon d'autant que Dieu l'a ordonné pour Fils par son décret éternel. Il y a plus, c'est que les fan-
{) Jean I, 1.
8) Gen. 1, ï.
2) Jean XVII, 5.