‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 187 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XIII

tosmes qu'il suppose au lieu des personnes, sont tellement transformez par luy, qu'il ne fait nul scrupule de mettre des accidens nouveaux en Dieu. Sur tout il y a un blasphème exécrable, qu'il mesle indifféremment tant le Fils de Dieu que l'Esprit parmi les créatures : car il afferme à pur et a plat, qu'il y a des parties et des partages en Dieu, et que chacune portion est Dieu mesmes : que les âmes des fidèles sont coéternelles et consubstancielles à Dieu : combien qu'ailleurs il attribue déité substancielle non-seulement à nos âmes, mais à toutes choses créées.

23 De ce bourbier est sorty un autre monstre assez semblable : c'est que des brouillons, pour éviter la haine et déshonneur que l'impiété de Servet tire avec soy, ont bien confessé trois personnes : mais en adjoustant la raison, que le Père estant proprement seul vray Dieu s'est formé son Fils et son Esprit : et ainsi a fait deseouler sa divinité en eux. Mesmes ils usent hardiment d'une faconde parler espovantable, c'est quele Père est distingué par cesle marque d'avecleFils et le saint t Esprit, d'autant que luy seul est essenciateur. Voici la couleur qu'ils prétendent en premier lieu : c'est que Christ est souvent nommé Fils de Dieu, dont ils concluent qu'il n'y a point d'autre Dieu que le Père. Or ils ne considèrent pas, combien que le nom de Dieu soit aussi bien commun au Fils, qu'il est quelque fois attribué au Père par excellence, pource qu'il est la source et principe de déité : et que cela se fait pour noter la simple unité et indivisible qui est en l'essence divine. Ils répliquent, que si Jésus-Christ est vrayement Fils de Dieu, ce seroit chose absurde de le tenir Fils d'une personne. Je respon que tous les deux sont vrais, asçavoir qu'il est Fils de Dieu d'autant qu'il est la Parole engendrée du Père devant tous siècles : (car nous ne parlons pas encores de luy entant qu'il est Médiateur) et toutesfois pour mieux déclairer le sens de ces mots, qu'il faut avoir esgard à la personne : tellement que le nom de Dieu ne se prene pas simplement, mais pour le Père. Car si nous ne recognoissons autre Dieu que le

Père, le Fils sera manifestement débouté de ce degré. Parquoy toutesfois et quantes qu'il est fait mention de la Déité, on ne doit nullement admettre que le Fils soit opposé au Père, comme si le nom de vray Dieu convenoit au Père seulement.

Car le Dieu qui est apparu à Isaïe estoit le vray Dieu et unique1 : et toutesfois sainct Jehan afferme que c'estoit Jésus- Christ. Celuy qui a menacé par le mesme Prophète les Juifs de leur eslre pierre de scandale, estoit le seul vray Dieu : or sainct Paul prononce, que c'est Jésus- Christ. Celuy qui derechef parle haut et clair, disant que tout genouil sera ployé devant luy, est le seul Dieu vivant : or sainct Paul l'interprète de Jésus-Christ2. Adjoustans les tesmoignages que l'Apostre ameine, Toy Dieu as fondé le ciel, et la terre est ouvrage de tes mains. Item, Tous les Anges de Dieu l'adorent : nous ne pouvons dire que tout cela ne compète à un seul vray Dieu. Et toutesfois l'Apostre dit que ce sont les propres tiltres de Jésus-Christ3. De dire que ce qui est propre à Dieu soit communiqué à Jésus- Christ, pource qu'il est la splendeur de sa gloire : c'est une cavillation qui n'est nullement à recevoir. Car puis que le nom de l'Eternel est mis par tout, il s'ensuit qu'il a son estre de soy-mesme au regard de sa déité : car puis qu'il est l'Eternel, on ne peut nier qu'il ne soit le Dieu qui dit ailleurs en Isaïe, Ce suis-je moy qui suis, et n'y a autreDieu que moy'*. Aussi cesle sentence de Jérémie mérite bien d'estre notée : Que les dieux, dit-il, qui n'ont point fait le ciel et la terre, soyent exterminez de la terre qui est sous le ciel 5 ; car il est nécessaire de conclurre à l'opposite, que le Fils de Dieu est celuy duquel Isaïe prouve souvent la divinité par la création du monde. Or comment le Créateur qui donne estre à toutes choses ne sera-il de soy-mesme, mais empruntera son essence d'ailleurs? car quiconque dit que le Fils soit essencié du Père (puis que tels abuseurs forgent des noms contre nature) il nie qu'il ait estre

1) Is. Vf, 1 ; Jean Xlt, *l ; Is. VIII, 1» ; Rom. IX, 13. 2)Is. XLV, 23; Boni. XIV, 11.

3) Héb. I, (0; 6;Ps. Cil, 26; XCVII. 7.

4) Is. XL1V, 6. 5) Jér. X, 11.

propre de soy. Or le saânct Esprit contredit à tels blasphèmes, le nommant Jéhova, qui vaut autant à dire comme cîluy qui est de soy et de sa propre vertu. Or si nous accordons que toute essence soit au seul Père, ou elle sera divisible, ou elle sera du tout ostée au Fils : et. par ce moyen esiant despouillé de son essence, il sera seulement un Dieu titulaire. Si on veut croire ces bavars, l'essence de Dieu ne conviendra qu'au Père seul, d'autant que luy seul a estre, et qu'il est essenciateur de son Fils : par ainsi l'essence du Fils ne seroit qu'un extrait je ne say quel, tiré comme par un alambic de l'essence de Dieu, ou bien une partie descoulante du total. D'avantage, ils sont contraints par leur principe de confesser que l'Esprit est du Père seul : car si c'est un ruisseau descoulant de la première essence, laquelle selon eux n'est propre qu'au Père, il ne pourra estre tenu ne réputé Esprit du Fils : ce qui est toutesfois rembarré par le tesmoignage de sainct Paul, quand il le fait commun tant au Fils qu'au Père. Outreplus, si on efface de la trinité.la personne du Père, en quoy sera-il discerné du Fils et de l'Esprit, sinon entant qu'il sera seul Dieu? Ces fantastiques confessent que Christ est Dieu, et néantmoins qu'il diffère d'avecle Père. Or yciil faut avoir quelque marque de discrétion, en sorte que le Père ne soit point le Fils. Ceux-cy la mettant en l'essence anéantissent notoirement la vraye déilé de Jésus- Christ : laquelle ne peut estre sans l'essence, voire toute entière. Certes le Père ne différera point d'avec son Fils, sinon qu'il ait quelque chose de propre en soy, et qui ne soit point commune au Fils. Que trouveront-ils maintenant en quoy ils le puissent distinguer? Si la discrétion est en l'essence, qu'ils me respondent asçavoir s'il ne l'a point communiquée à son Fils. Or cela ne s'est point fait en partie, d'autant que ce seroit abomination de forger un dieu à demy. Il y a aussi une autre absurdité : c'est qu'ils deschirent Yileinement l'essence de Dieu, entant qu'en eux est. 11 faut doncques conclurre qu'elle est commune au Fils et à l'Esprit en son entier. Or si cela est vray, on ne pourra pas au

regard d'icelle distinguer le Père d'avec le Fils, veu que ce n'est qu'un. S'ils répliquent que le Père en essenciant son Fils est néantmoins demeuré seul vray Dieu, ayant l'essence en soy : Christ donc ne sera qu'un Dieu figuratif, et seulement d'apparence et de nom, sans avoir Peffect ou vérité : veu qu'il n'y a rien de plus propre à Dieu, que d'estre : selon la sentence de Moyse, Celuy qui est, m'a envoyé à vous 1.

24 Ce qu'ils prenent pour une maxime est faux, asçavoir que toutesfois et quantes que le nom de Dieu se trouve sans queue (comme l'on dit) il se rapporte au Père seul; mesmes aux passages qu'ils ameinent, ils descouvrenttrop lourdement leur ignorance, pource que là le nom du Fils est mis à l'opposile : dont, il appert qu'il y a comparaison de l'un à l'autre, et que pour cesle cause le nom de Dieu est particulièrement donné au Père. Ils répliquent. Si le Père n'estoit seul vray Dieu, il seroit son Père à ce conte. Je respon qu'il n'y a nul inconvénient, à cause du degré et ordre que nous avons dit, que le Père soit nommé Dieu spécialement, pource que non-seulement il a engendré de soy sa sagesse, mais aussi est le Dieu de Jésus-Christ selon qu'il est Médiateur : de quoy il sera ailleurs traité plus au long. Car depuis que Jésus-Christ est manifesté en chair, il est appelé Fils de Dieu, non-seulement pource que devant tout temps il a esté engendré du Père comme sa Parole, éternelle, mais aussi que pour nous conjoindre à luy il a pris la personne du Médiateur. Et puis que si hardiment ils déboutent Jésus- Clirist de la dignité divine, je voudroye bien sçavoir quand il prononce qu'il n'y a nul bon qu'un seul Dieu2, s'il se prive de sa bonté, ou non. Je ne parle point de sa nature humaine, afin qu'ils ne prétendent point que le bien qui est en elle procède de don gratuit : je demande si la Parole éternelle de Dieu est bonne, ou non. S'ils le nient, leur impiété sera desjà assez convaincue : en le confessant ils se couperont la gorge. Or ce qu'il semble de prime face que Jésus-Christ rejette loin

1) Ex. m, î'».

i) Mallh. XIX, 17.

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