LIVRE I, CHAPITRE XIII
que tu as envoyé1. Car d'autant qu'il parle en la personne du Médiateur, il tient un degré moyen entre Dieu et les hommes : et touiesfois par cela sa majesté n'est pas amoindrie. Car combien qu'il se soit anéanly, toutesfois il n'a point perdu envers son Père sa gloire, qui a esté cachée au monde. En ceste manière l'Apostre en l'Epislre aux Hébrieux, ayant confessé que Jésus- Clnist pour un petit de temps a esté abaissé par-dessous Ions les Anges, ne laisse pas cependant d'affermer qu'il est le Dieu éternel, qui a fondé la terre2. Tenons doncques cela pourconclud, toutesfois et qualités que Jésus-Christ en la personne du Médiateur s'addresse à son Père, que sous ce nom de Dieu il comprend aussi sa Divinité : comme en disant à ses Aposlrcs, il vous est expédient que je m'en aille au Père , d'autant qu'il est plus grand que moy3 : il ne se réserve pas seulement quelque divinité seconde, pour estre intérieur au Père quant à son essence divine : mais pour ce qu'estant parvenu à la gloire céleste, il accompagne les fidèles avec soy, il met le Père en degré supérieur : asçavoir d'autant que la perfection de sa majesté qui apparoist au ciel, diffère de la mesure de gloire, laquelle a esté manifestée en luy quand il a vestu noslre nature. Par une me? me raison sainct Paul aussi dit que Jésus- Christ rendra finalement l'empire à Dieu son Père, afin que Dieu soit tout en toutes choses \ Il n'y a rien plus hors de raison , que de vouloir osier à Jésus- Christ Pestât permanent de sa Déité. Or s'il ne doit jamais cesser d'estre Fils de Dieu, maisdemeureratousjoLirs tel comme il a esté dés le commencement : il s'ensuit que sous ce nom de Dieu l'essence unique est eomprinse, laquelle est commune tant au Père qu'au Fils. Et de faict, c'est pourquoy Jésus-Christ est descendu à nous , afin qu'en nous eslevant à son Père, il nous eslevast aussi bien à soy, d'autant qu'il est un avec le Père. Ainsi de restreindre au Père exclusivement le nom de Dieu pour le ravir au Fils, il n'y a ne raison ne propos. Mesmes nolam-
1) Jean XVII, S.
3) Jean XVI, 7.
2) Chap. II.
4) 1 Cor. XV, 2*.
ment pour ceste cause sainct Jehan le nomme vray Dieu1, afin qu'on ne pense qu'il soit en degré second ou inférieur de déité au-dessous du Père. Parquoy je m'esmerveille que veulent dire ces forgerons de nouveaux dieux, quand après avoir confessé que Jésus-Christ est vray Dieu, ils l'excluent de la déité du Père, comme s'il y pouvoit avoir vray Dieu sinon qu'il soit un et seul : ou bien qu'une Déité inspirée d'ailleurs fust autre chose qu'une imagination.
27 Quant à ce qu'ils amassent plusieurs passages de sainct Irénée, où il dit que le Père de nostre Seigneur Jésus-Christ est le vray Dieu d'Israël : c'est une vileine ignorance, ou une grande malice. Il faloit noter que ce sainct Martyr avoil combat et dispute contre des phrénéliques, lesquels nioyent que le Dieu d'Israël qui avoit parlé par Moyse et les Prophètes, fust Père de Jésus- Christ : disans que c'estoit un fantosme produit de la corruption du monde. Parquoy sainct Irénée insiste du tout là-dessus, de monstrer que l'Escriturene nous enseigne point d'autre Dieu que le Père de Jésus-Christ, et que d'en concevoir autre c'est abus et resvftrie. Il ne se faut doncques esbahir, si tant de fois il conclud qu'il n'y a jamais eu d'autre Dieu d'Israël, que celuy que Jésus-Christ et ses Apostres ont presché : comme maintenant pour résister à l'opposite à cest erreur dont nous traitions nous pourrons vrayment dire que le Dieu qui est jadis apparu aux Pères n'estoit autre que Christ. Si on réplique que c'estoit le Père : la response est aisée, qu'en maintenant la déité du Fils, nous ne rejettons point celle du Père. Si on regarde à ce but et à l'intention d'Irénée, toute contention sera mise bas : mesmes il décide assez toute ceste dispute au 6e chapitre du 3' livre : où il tient fort et ferme que quand l'Escrilure parle absoluement de Dieu, et sans queue (comme l'on dit) elle entend celuy qui vrayemenl est seul Dieu : et là-dessus il adjouste que Jésus- Christ est ainsi nommé. Qu'il nous souviene que tout le différent qu'a voit ce bon docteur, (comme il appert par toute l»
1) 1 Jeaa V, 20.
procédure qu'il tient, et sur tout par le quarante-sixième chapitre du second livre) gist en cela : asçavoir que FEscriture ne parle point du Père par énigme ou parabole, mais qu'elle désigne le vray Dieu *. En un autre passage il déduit que tant le Fils que le Père sont conjointement nommez un seul Dieu par les Prophètes et Apostres8 : puis il déclaire comment Jésus-Christ, qui est Seigneur de tous, et Roy, et Dieu et Juge, a receu l'Empire de celuy qui est Dieu de tous : et respond que c'est au regard de la sujétion en laquelle il a esté humilié jusques à la mort de la croix. Ce pendant un peu après il afferme que le Fils est créateur du ciel et de la terre, lequel a ordonné la Loy par la main de Moyse, et est anciennement apparu aux Pères 3. Si quelqu'un gergonne, que néantmoins Irénée reconnoit le seul Père pour Dieu d'Israël : je respon qu'aussi bien il afferme haut et clair que Jésus-Christ est le mesme : comme aussi il applique à sa personne le passage d'Abacuc, Dieu viendra du eosté de Midy. A quoy aussi convient ce qu'il dit au chapitre neuflème du livre quatrième, Christ est avec le Père, le Dieu des vivans : et au mesme livre, chapitre douzième, il expose qu'Abraham a creu à Dieu, d'autant que Christ est créateur du ciel et de la terre, et seul Dieu.
28 C'est aussi bien à fausses enseignes qu'ils prenent Tertullien pour leur advocat : car combien qu'il soit dur et enveloppé en son langage, toutesfoissans difficulté aucune il enseigne la mesme doctrine, pour laquelle maintenant je comba : asçavoir combien qu'il n'y ail qu'un seul Dieu, que toutesfois par certaine disposition il est avec sa Parole : ainsi qu'il y a un seul Dieu en unité de substance, et toutesfois que ceste unité par une dispensation secrette est distincte en trinité : et qu'il y en a trois, non pas en essence mais en degré : non pas en substance, mais en forme : non pas en puissance, mais en ordre. Il maintient bien le Fils estre second au Père : mais cela ne est que pour
1) Au 3e livre, cliap TX.
2) Au chap.XII du mesme livre.
3) Au cliap. XVI du mesme livre; aux ehap. XVIII et XX11I du mesme livre.
distinguer les personnes. Il nomme quelque partie Fils, visible, mais après avoir disputé d'une part et d'autre, il résoud qu'il est invisible entant qu'il est la Parole du Père. Finalement en disant que le Père est marqué et désigné par sa personne, il monstre assez qu'il est du tout contraire à ceste resverie, contre laquelle je dispute : car par cela il monstre qu'en l'essence il n'y a nulle diversité. Kt combien qu'il ne recognoisse autre Dieu que le Père, toutesfois en la procédure tantost après il déclaire et monstre qu'il ne parle point exclusivement au regard du Fils, en disant qu'il n'est point autre Dieu que le Père : et pourtant que le seul empire ou monarchie de Dieu n'est point violée par la distinction des personnes. Briei par l'argument qu'il traitte, et par le but auquel il tend, il est 3isé de recueillir le sens des paroles. Il débat contre un hérétique nommé Praxéa, combien que Dieu soit distingué en trois personnes, toutesfois qu'on ne fait point plusieurs dieux : et que. l'unité par cela n'est point deschirée. Et pource que selon l'erreur de Praxéa Jésus-Christ ne pouvoit estre Dieu qu'il ne fust Père : voylà pourquoy Tertullien s'arreste tant sur la distinction. Quant à ce qu'il dit que la Parole et l'Esprit sont une portion du total : combien que ce soit une façon de parler dure et rude, toutesfois elle se peut excuser, d'autant qu'elle ne se rapporte point à la substance, mais seulement à ceste disposition qu'il exprime, laquelle il proteste ne convenir sinon aux personnes, k quoy aussi s'accorde ce qu'il adjouste, Combien penses-tu, homme pervers Praxéa, qu'il y ait de personnes, sinon autant qu'il y a de noms? et un peu après, Il faut croire au Père et au Fils et au sainct Esprit, en chacun selon son nom et sa personne. Je croy que par ces raisons l'impudence de ceux qui font bouclier de l'authorité de Tertullien pour tromperies simples, est assez rembarrée.
29 Et de faict quiconque s'appliquera songneusement à conférer les escrits des Anciens l'un avec l'autre, ne trouvera rien en sainct Irénée, sinon ce qu'ont enseigné ceux qui sont survenus depuis, Justin martyr est l'un des plus anciens,