LIVRE I, CHAPITRE XIV
que cela leur veint en pensée, d'une commune opinion qu'on avoit lors, que chacun fidèle avoit son Ange particulier. Mais encores a cela on peut respondre, qu'il n'y a point d'inconvénient qu'ils entendissent indifféremment d'aucun des Anges, auquel lors Dieu eust recommandé sainct Pierre, non pas qu'il en fusl le gardien perpétuel, selon qu'on imagine communément, que chacun de nous a deux Anges, l'un bon et l'autre mauvais : laquelle opinion a esté anciennement commune entre les Payens. Combien qu'il n'est ja besoin de nous tourmenter beaucoup en une chose qui ne nous est guères nécessaire à salut. Car si quelqu'un ne se contente pas de cela, que toute la gendarmerie du ciel fait le guet pour nostre salut, et est preste à nostre aide, je ne say qu'il luy proulitera d'avantage de dire qu'il ait un Ange particulier pour son gardien. Mesmesceuxqui restreignent à un Ange le soin que Dieu a d'un chacun de nous, se fout grande injure et à tous les membres de l'Eglise : comme si pour néant Dieu eust promis que tousjours nous aurons de grosses bandes pour nous secourir, afin qu'estans ainsi munis de tous coslez nous eombalions tant plus courageusement.
8 Touchant de la multitude et des ordres, que ceux qui en osent rien déterminer regardent sur quel fondement ils s'appuyent. Je confesse que Michel est nommé en Daniel grand prince ou capitaine, et Archange en sainct Jude : et sainct Paul dit bien que ce sera un Archange qui adjournera le monde avec une trompe, pour comparoislre au jugement1. Mais qui estce qui pourra par cela constituer les degrés d'honneur entre les Anges, les distinguer chacun l'un de l'autre par nom et par tiltre, assigner à chacun son lieu et sa demeure? Car mesmes les noms de Michel et Gabriel, qui sont en l'Escriture, et le nom de Raphaël qui est en l'histoire de Tobie 2, semblent avis par la signification qu'ils emportent, avoir esté imposez aux Anges à cause de nostre infirmité : combien que de cela j'aime mieux n'en
1) Dan. XII, 1 ; Jude 9 ; 1 Thess. IV, 16.
2) Tob. XII.
rien définir. Quant est du nombre, nous oyons bien de la bouche de Jésus-Christ qu'il y en a plusieurs légions : Daniel en nomme beaucoup de millions : le serviteur d'Elisée veit plusieurs chariots, et ce qui est dit au Pseaume, qu'ils campent à l'entour des fidèles, démonstre une grande multitude l. Il est bien vray que les esprits n'ont point de forme comme les corps : toutesfois l'Escriture, pour nostre petite capacité et rudesse, nonsanscause nous peind les Anges avec des ailes sous les tiltres de Chérubin et Séraphin : à ce que nous ne doutions point qu'ils seront tousjours prests à nous secourir avec une hastiveté incroyable, si lost que la chose le requerra : comme nous voyons que les\esclairs volent parmy le ciel et par-dessus toute appréhension. Si on en veut sçavoir d'avantage, cela est enquérir sur les secrets dont la plene révélation, est différée au dernier jour. Pourtant, qu'il nous souviene que nous avons à nous garder en cest endroit tant d'une curiosité superflue à enquérir des choses qu'il ne nous appartient point de sçavoir, que d'une audace à parler de ce que nous ne sçavons point.
9 Toutesfois ce point qu'aucuns escervelez mettent en doute nous doit estre tout résolu, que les Anges sont esprits servans à Dieu, lesquels il employé à la protection des siens, et par lesquels il dispense ses bénéfices envers les hommes, et fait ses autres œuvres 2. Les Sadducéens ont bien eu autrefois ceste opinion, que par ce mot d'Anges il n'esloit signifié autre chose que le mouvement que Dieu inspire aux hommes, ou les vertus qu'il démonstre en ses œuvres : mais il y a tant de tesmoignages de l'Escriture qui contredisent à ceste resverie, que c'est merveille qu'il y ait peu avoir une telle ignorance au peuple d'Israël. Car sans aller plus loin, les passages que j'ay alléguez cy-dessus, sont bien suffisans pour en oster toute difficulté, asçavoir quand il est dit qu'il y a des légions et des millions d'Anges, quand il est dit qu'ils se resjouissent, quand il est récité qu'ils
1) Mattli. XXVI, 53; Dm. VU, 10 ; 2 Rois VI, 17 ; Ps. XXXIV, 8.
2)Héb. I, 14; Act.XXIU, 8.
soustienent les fidèles entre leurs mains, qu'ils portent leurs armes en repos, qu'ils voyent la face de Dieu : car par cela il est bien démonstré qu'ils ont une nature ou une essence. Mais encores outre cela, ce que disent sainct Paul et sainct Estiene, que la Loy a esté donnée par la main des Anges, et ce que dit nostre Seigneur Jésus, que les esleus seront semblables aux Anges après la résurrection : item, que le dernier jour est incognu mesmes aux Anges : item, qu'il viendra avec les saincts Anges, ne se peut destourner en autre sens l. Semblablement quand sainct Paul adjure Timothée devant Jésus-Christ et ses Anges esleus, il ne dénote point quelques qualitez ou inspirations : et ne peuvent autrement consister les sentences qui sont en l'Epistre aux Hébiïeux, que Jésus -Christ, a esté exalté par-dessus les Anges : item, qu'à iceux n'a point esté assujeti le monde : item, que Christ n'a point pris leur nature, mais celle des hommes :
sinon que ce soyent vrays esprits, qui ayent leur substance propre 2. Et l'Apostre se déclaire puisaprès, en comprenant les Anges avec les âmes des fidèles, et les mettant en unmesmerang. Outreplus nous avons desjà allégué que les Anges despetis enfans voyent tousjours la face de Dieu, que nous sommes défendus par leur secours, qu'ils s'esjouissent de nostre salut, qu'ils s'esmerveillent de la grâce infinie de Dieu qui se voit en l'Eglise, qu'ils sont sous un mesme chef que nous, asçavoir Christ, qu'ils sont si souvent apparus aux saincts Prophètes en forme d'hommes, ont parlé à eux, et ont logé en leurs maisons : monstre bien qu'ils ne sont pas vents et fumée. Mesmes Jésus-Christ à cause de la primauté qu'il a en la personne de Médiateur est nommé Ange. 11 m'a semblé bon d'attoucher en brief ce point, pour armer et prémunir les simples à rencontre des sottes opinions et fantastiques, que le diable a esmeues dés le commencement en l'Eglise, et que maintenant il réveille. 10 11 reste d'obvier à la superstition
1) Act. VU, 53; G;il. III, 19 ; MattU. XXII, 30; XXIV, 36; XXV, 31; Luc IX, 86.
2) 1 Tim. V, 21 ; Héb. I, 4 ; H, S, 1.
laquelle entre volontiers en la fantasie des hommes, quand on dit, que les anges nous sont minisires et dispensateurs de tous biens. Car incontinent nostre raison décline là, qu'il n'y a honneur qu'il ne leur fale attribuer : de là il advient que nous leur transférons ce qui appartient seulement à Dieu et à Jésus-Christ. Voylà comment la gloire de Christ a esté longtemps obscurcie par cy-devant, d'autant qu'on magnilioit les anges outre mesure, en leur attribuant ce que la Parole de Dieu ne porte point. Et entre les vices que nous reprenons aujourd'huy, à grand'peine y en a-il un plus ancien. Car nous voyons que sainct Paul mesme a eu à combalre contre d'aucuns qui exaltoyent tellement les anges ,. que Jésus-Christ estoit abaissé quasi à estre d'une mesme condition. C'est la cause pourquoy il maintient tant fort en l'Eiistre aux Colossiens, que Jésus-Christ non-seulement doit estre préféré a'ix anges, mais que c'est de luy aussi qu'ils reçoivent tous biens1 : afin que nous ne soyons point si mal ati visez de nous destourner de luy pour nous addresser à eux, d'autant qu'ils n'ont point suffisance en eux mesmes, mais qu'ils puisent d'une mesme fontaine que nous. Certes en tant que la gloire de Dieu reluit si clairement en eux, il n'y a rien plus aisé que de nous faire transporter en une stupidité pour les adorer, et de leur attribuer les choses qui ne sont deues qu'à un seul Dieu. Ce que sainct Jehan confesse en l'Apocalypse luy estre advenu : mais il dit quant et quant que l'ange luy respondit : Garde-toi de faire cela, je suis serviteur comme toy : adore Dieu "2.
1) Or, nous éviterons trèsbien ce danger, si nous considérons pourquoy c'est que Dieu se sert d'eux, en déclairant sa puissance pour procurer le salut des fidèles, et leur communiquer ses bénéfices, plustost que de faire le tout par soy-mesme. Certes il ne fait point cela par nécessité, comme s'il ne s'en pouvoit passer; car toutesfois et quantes qu'il luy plaiat, il fait bien son œuvre sans les appeler en aide, usant de son seulcomman-
I l)Col. I, 16, 20.
t) Apoc. XXII, 9.